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Subcultures et magie sexuelle

Par Stéphane François

Les milieux que nous allons étudier dans cet article sont l’une des multiples manifestations des subcultures, connues sous l’appellation générique d’« underground », nées dans le sillage de la contre-culture des années soixante, mélange de culture « pop » et d’agitation estudiantine. L’underground peut être défini de la façon suivante : il s’agit d’un mode de vie en marge des valeurs dominantes de la société, le mainstream, qui se manifeste par l’élaboration de ses propres règles à la fois de vie et intellectuelle/culturelle. L’underground se manifeste aussi par une radicalité politique (engagement ou désengagement radical 1) et/ou artistique associé à un très bon niveau culturel (autodidacte ou non) et à une volonté de subvertir. Selon Frédéric Monneyron et Martine Xibernas, le terme « underground » comprend aussi l’idée d’interdit, de non autorisé2. Les contre-cultures sont aussi des systèmes déviants, au sens donné à ce terme par Howard Becker.

Ces subcultures marginales/alternatives ont proposé des modèles alternatifs de vie. Cet article, au travers de la magie sexuelle, se penchera sur l’un d’entre eux. En outre, les subcultures sont souvent les précurseurs des évolutions sociétales. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur l’histoire de l’homosexualité qui fut d’abord acceptée par ces cultures marginales avant de l’être par la société, ou, pour un sujet plus futile, de se pencher sur la diffusion du piercing. En effet, celui-ci était à l’origine, c’est-à-dire dans les années soixante, une pratique confinée dans le milieu dit des « modern primitives » qui, par la suite, s’est diffusée dans les subcultures, avant de toucher le grand public. Cela ne signifie pas que tous pratiqueront cette forme de magie, mais plus simplement que notre rapport à la sexualité est en train de se modifier, de se débarrasser du dernier vernis chrétien.

La mystique du sexe

La sexualité, débarrassée de l’idée de péché originel, peut être un moyen d’atteindre le sacré. Ce postulat est très présent dans les milieux occultistes. Ceux-ci ont toujours considéré l’organe sexuel comme ayant un double rôle, celui inférieur de la procréation et celui supérieur par lequel il est un moyen de contact avec l’état divin. Ce second rôle fait de la sexualité une forme d’initiation, un point de vue défendu par Mircea Eliade. En effet, dans les religions traditionnelles, il existe un lien fort entre la sexualité et le sacré, nous pourrions même dire sur l’aspect sacré du sexe. En Occident, ce lien a été détruit, nié, par l’avènement du christianisme, alors qu’il s’exprimait librement dans l’Antiquité gréco-romaine comme l’ont montré les travaux de Claude Calame, pour le monde grec, et Jean-Noël Robert, pour le monde romain. Ainsi, le phallus fut vénéré en Occident de la préhistoire à la fin de l’Antiquité. Mircea Eliade note à ce propos que « Sous l’apparence d’une divinité frivole, se dissimule l’une des sources les plus profondes de l’expérience religieuse : la révélation de la sexualité en tant que transcendance et mystère.3 »

L’aspect sacré de la sexualité est encore vivace dans des civilisations qui sont restées profondément païennes comme le Japon ou l’Inde. En effet, ce dernier pays a une longue tradition derrière lui dont le tantrisme est le visage à la fois le plus connu et le plus mal connu. Le tantrisme est un courant mystique issu de manuels appelés tantra, qui recommandent, comme moyens d’ascèse, divers rites sexuels fondés sur une parfaite maîtrise de soi. Il existe deux voies spirituelles tantriques : celle de droite qui utilise l’énergie diffuse dans le corps humain et qui prône l’abstinence sexuelle et celle de gauche qui prend directement appui sur l’expérience sexuelle. Ce courant très ancien est mal vu des hindouistes orthodoxes, qui lui reprochent de violer des préceptes fondamentaux (consommation d’alcool, de mets interdits, rapports sexuels extraconjugaux, etc.). En Occident, le tantrisme est souvent caricaturé : l’omniprésence de la sexualité dans ces rites a donné lieu à bien des malentendus.

Le yoga, pour les ésotéristes, peut aussi avoir un aspect sexuel : « C’est ce qui explique les surprenantes connaissances que nous rencontrons dans les sciences hindoues, écrit Alain Daniélou. Les techniques érotiques sont liées aux méthodes de Yoga. Pour chaque forme de Yoga, pour chaque posture, il existe une forme non érotique et une forme érotique. Les formes de Yoga qui utilise l’érotisme à des fins de développement intellectuel et spirituel ou pour acquérir des pouvoirs supranaturels, sont beaucoup plus efficaces que les autres mais peuvent être parfois dangereuses puisqu’elles affectent le centre même de la vie.4 » En effet, il ne faut pas oublier que Daniélou développait une vision occultisante, sexualisée et néo-païenne du shivaïsme5 et du yoga. Lorsque la civilisation indienne fut mieux connue en Occident, elle provoqua une vague indomaniaque qui toucha même les occultistes occidentaux, à la recherche de nouveaux apports doctrinaux pour leur occultisme. Fort logiquement, cet aspect les fascina et fut incorporé dans les pratiques occultistes occidentales, au même titre que des éléments connus, ou redécouverts, de cultes sexuels antiques.

En Occident, les précurseurs de la magie sexuelle sont à chercher chez des occultistes du milieu du XIXe siècle, notamment l’Anglais Edward Sellon (1818-1867 ?) et les Français Eugène Vintras (1807-1875) et l’Abbé Boullan (1824-1897), voir Lady Caithness, duchesse de Pomar (1830-1895) ainsi que le chevalier Georges Le Clément de Saint-Marc (1865-1956)6. Ce dernier « semble avoir été une source d’inspiration importante pour des auteurs comme Theodor Reuss (1855-1923) et Alesteir Crowley (1875-1947) », selon Marco Pasi7. Cependant, le fondateur de la magie sexuelle moderne fut un Américain, Paschal Beverly Randolph (1825-1875), auteur d’une Magia sexualis. De fait, la fin du XIXe siècle voit la naissance de la conceptualisation de la magie sexuelle. Cette rationalisation tend, selon Sarane Alexandrian, à « […] créer une Gnose moderne de la sexualité, c’est-à-dire un système qui coordonne les similitudes et concilie les contraires de toutes les méthodes érotico-mystiques mises en pratique.8 » Rapidement, le tantrisme fut incorporé à ce corpus doctrinal.

En effet, le tantrisme mélangé aux pratiques de Randolph, furent appliquées en Europe par des « sociétés secrètes », comme le célèbre Golden Dawn Order et surtout comme l’Ordo Templis Orientis. Cet ordre magique a été fondé, en 1896, par un industriel autrichien, Karl Kellner (1850-1905) et un journaliste allemand passionné par l’occultisme et le tantrisme, Theodor Reuss. À la mort de Kellner, en 1905, Reuss le réorganise sur des bases nouvelles, en particulier sur des rites de magies sexuelles, de nature shivaïte. À la mort de Kellner, Theodor Reuss qui diffusa ces doctrines dans les milieux occultistes : il initia entre autre le célèbre occultiste anglais Aleister Crowley en 1911. À son tour Crowley initiera à la magie sexuelle ses disciples, dont le peintre et écrivain anglais Austin Osman Spare (1886-1956) approfondira certains aspects.

Enfin, la magie sexuelle fut aussi conceptualisée par deux aristocrates : Maria de Naglowska (1883-1936) et le penseur traditionaliste Julius Evola (1898-1974). Naglowska fréquenta à la fois Crowley et Evola. Elle fut surtout une figure importante du satanisme de l’entre deux guerres. Bien qu’il n’eût pas assez de mots durs pour condamner l’occultisme, Julius Evola fut aussi un éminent représentant de cette pratique, la sexualité et son rapport au sacré étant l’un des grands thèmes de son œuvre. Il écrivit, d’ailleurs, en 1958 un livre consacré à cette question, Métaphysique du sexe, publié en français dès 19599. Cette « métaphysique du sexe » sera la principale référence du musicologue et indianiste Daniélou dans son livre sur Shiva et Dionysos10 avec un essai publié en 1971, Le Yoga tantrique11.

La magie sexuelle : buts et pratiques

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est nécessaire d’expliquer au lecteur, souvent novice sur ce sujet, ce qu’est la magie. Celle-ci peut être définie de la façon suivante : elle peut être vue comme une pratique immémoriale et amorale qui cherche la reconquête de pouvoirs perdus, permettant à l’homme de devenir l’égal des dieux (kracophanie). Il s’agit donc, pour les magiciens, de retrouver la part divine que l’homme a perdue en chutant. La magie noire, quant à elle, est une tentative de manipulation prométhéenne du sacré au service du sujet agissant désirant s’emparer des pouvoirs mêmes de Dieu, à commencer par le pouvoir sur la vie et la mort. La magie sexuelle peut donc être considérée comme l’utilisation de la sexualité dans des pratiques magiques.

Concrètement, la magie sexuelle se divise en deux grandes tendances, la « magie sexuelle naturelle », et la « magie sexuelle cérémonielle ». La première catégorie, très populaire, comprend tous les procédés non conventionnels, y compris le coït, que les différents peuples et civilisations ont pu user pour favoriser leur vie matérielle et sexuelle. La seconde est plus élitiste et spirituelle/métaphysique : elle est utilisée dans le cadre de pratique magique cérémonielle, c’est-à-dire incorporée dans une cérémonie rituelle mystique afin accroître ses pouvoirs psychiques, d’élargir sa perception, d’atteindre le divin par le biais d’extase ou d’illumination. Dans les deux cas, il est possible d’utiliser indifféremment la magie blanche (ou théurgie) ou noire (appel à des démons). Cette indifférenciation se manifeste chez certains magiciens par un amoralisme quasi total.

Chez Crowley et ses successeurs, la magie sexuelle s’inscrit dans la quête de puissance. En effet, la doctrine magique de Crowley pourrait être définie comme une gnose, une forme de mysticisme ou une technique de réalisation spirituelle. Elle se caractérise, en effet, par un but ultime qui est l’atteinte d’un état où l’homme et Dieu ne sont plus qu’un. Sans expliquer ou développer cette idée, Aleister Crowley affirmait que l’homme est un dieu qui s’ignore, et que seul le travail magique (il s’agit de magie cérémonielle, sexuelle ne l’oublions pas, avec rites, incantations…) peut lui permettre de découvrir cet état. La pensée crowleyenne est donc essentiellement athée. Toutefois, l’homme est inséré dans le cosmos et peut appeler « dieu » le centre du cosmos, le Soleil, et le centre du microcosme qu’est l’homme, le « Phallus ». Un type particulier d’homme – parfaitement inséré dans le cosmos et en contact avec le Phallus à travers la magie sexuelle – le Mage peut communiquer avec toute une série d’« esprits ». Ceux-ci, en réalité, ne sont que des formes de son « Soi supérieur », défini par Crowley, qui avait une bonne connaissance de la psychanalyse, comme « pratiquement l’inconscient de Freud ». Chez Spare, la magie sexuelle est légèrement différente des autres occultistes : c’est la « Nouvelle Sexualité ». En effet, selon Spare, « il serait possible de concentrer n’importe quel désir ou projet de l’homme dans un signe ou symbole, partie d’un “alphabet du désir” dont chaque lettre est rapportée à un principe sexuel12. » Par contre le but est tout autre chez Evola, plus élevé et plus proche des buts des cultes antiques. Sommairement, nous pouvons résumer la thèse d’Evola de la façon suivante : la sexualité permet le dépassement de la dualité Homme/Femme donnant ainsi lieu à l’union des contraires dont l’objectif est une forme de transcendance, inspirée du tantrisme indien : « […] l’amour ou, pour être fidèle à la pensée d’Evola, l’amour sexuel, est la forme la plus universelle de dépassement de la dualité13. »

Comme nous l’avons dit précédemment, la magie sexuelle peut être indifféremment blanche ou noire. De fait, Spare, dont la loi était « Trespass all laws », prônait comme voie magique le refus d’une sexualité saine. En effet, selon lui, il est nécessaire de surmonter les rapports sexuels « normaux » avec une femme attirante pour privilégier des compagnes âgées ou repoussantes. En effet, la « Nouvelle Sexualité », selon Spare, n’est pas la voie positive du dépassement des dualités mais l’acceptation de son côté négatif en tant qu’aspect positif. A la suite de Crowley, Spare prônait aussi la magie « autosexuelle », c’est-à-dire l’utilisation de pratiques masturbatoires utilisées à des fins magiques. Cette forme de magie est relativement récente et est inspirée de pratiques thélémites, mise en forme par Crowley. Ce dernier recommandait à ses disciples de se masturber en s’imaginant qu’ils étaient le partenaire d’un dieu ou d’une déesse.

Quand la magie sexuelle rencontre les subcultures

Cette première généalogie de la magie sexuelle nous a permit d’établir comment celle-ci s’est diffusée au sein des milieux occultistes. Maintenant, nous devons montrer comment celle-ci s’est diffusée au sein des subcultures. L’exotérisation de l’occultisme, c’est-à-dire sa diffusion hors de son environnement culturel, s’est brutalement manifestée dans la culture populaire dans les années soixante et soixante-dix. En effet, cette époque a vu la diffusion des thèmes occultistes hors des cercles restreints dans lesquels ils étaient habituellement confinés. Cette diffusion a touché une population jeune ayant une culture marginale et cherchant de nouveaux référents que ceux proposés par la société de l’époque. En effet, parallèlement au désintérêt pour le christianisme et à la remise en cause de ses valeurs dominantes, l’Occident a vu, à cette époque, la naissance et l’essor d’une nébuleuse spiritualiste. L’une des conséquences de ce phénomène est une dilution qualitative des thèmes occultistes. Par contre en retour, cette exotérisation a permis une interpénétration et fécondation mutuelle.

Les thèmes occultistes ont donc explosé dans les chansons de groupes des années soixante-dix, chez Led Zeppelin, chez Black Sabbath, pour ne citer que les plus célèbres. Par la suite, ces thèmes se sont diffusés dans d’autres subcultures apparus ultérieurement comme la scène industrielle14 ou la scène gothique15. D’autant plus facilement que ces subcultures, en particulier gothique, vouent un culte à la sexualité sous ses différents aspects : fétichisme, sadomasochisme, magie sexuelle, etc. D’ailleurs, ces trois caractéristiques fusionnent assez naturellement entre eux ainsi qu’avec la néo-sorcellerie païenne de la Wicca. En conséquence de quoi, ces milieux ont vu apparaître en leur sein des groupes « magiques ». L’un des plus connus fut le groupe américain de musique rituelle Sleep Chamber, à mi-chemin entre les subcultures industrielle et gothique, n’a jamais caché pas son attirance pour le fétichisme et la magie sexuelle comme le montre un grand nombre de titre d’albums (Sexmagick ritual, Symphony Sexualis, Siamese Succubi, etc.).

Les groupes de musique industrielle dit « rituels », c’est-à-dire faisant une musique atmosphérique mystique (utilisation de gong, de nappes de synthétiseurs) dont l’objectif est de créer un état second chez l’auditeur, peuvent aussi être vu comme des supports à la magie sexuelle. C’est le cas de Sleep Chamber. Sa musique si particulière peut être assimilée à des création de « sceaux » (« sigils ») sonores dont le but est de faciliter l’accomplissement de pratiques magiques sexuelles. Le premier groupe à avoir développer cette forme de pratique magique a été Psychic Tv avec l’album Theme, paru en 1982. Les membres de ce groupe venaient de l’OTO, de structures d’inspiration crowleyennes ou « sparienne ». Psychic Tv est d’ailleurs la vitrine d’un ordre magique fondé par ces musiciens occultistes : le Temple of Psychic Youth ou TOPY16. Par la suite, plusieurs groupes liés au TOPY sortiront des albums ayant pour finalité l’accumulation de l’énergie sexuelle, tels les How to Destroy Angels de Coil17, ou le dyptique Fuck (pour l’énergie sexuelle masculine)/Masturbarium (pour l’énergie sexuelle féminine) de Hafler Trio18.

Toutefois, contrairement aux sociétés occultistes « classiques » les groupes occultistes évoluant dans les milieux subculturels s’attachent peu à la notion de filiation, même si quelques musiciens ou groupes industriels sont membres de sociétés magiques, en particulier de l’OTO ou de ses dissidences… De fait, ces nouveaux venus sont souvent dépourvus de culture occultiste. Nous sommes donc en présence de pratiques « sauvages », c’est-à-dire hors du cadre normatif d’une société initiatique ou d’un ordre magique établi. Même s’il y a parfois des références à des « Maîtres spirituels », les groupes magiques nés dans ces subcultures s’attachent plutôt à citer des occultistes connus, en cours de « mythologisation », c’est-à-dire que le personnage historique disparaît au profit d’une image mythique, comme Crowley.

La pénétration de la magie sexuelle au sein des subcultures est liée à la fois à l’engouement de celles-ci pour de nouvelles formes de spiritualité comme le néo-paganisme et la néo-sorcellerie, la Wicca19 (un phénomène de société dans les pays anglo-saxons où les adeptes se comptent par centaine de milliers), et à la diffusion de personnages comme Crowley ou Spare dans les subcultures. En effet, il ne faut surtout pas oublier que Crowley fut célébré dès les années soixante par le cinéaste expérimental américain Kenneth Anger, puis par les Beatles (il figure sur le disque Sergeant Pepper’s Lonely Hearts Club Band - première ligne en haut à gauche, deuxième visage), par David Bowie et par Led Zeppelin, avant d’être récupéré par les subcultures gothiques et industrielle.

Spare est aussi une figure importante de ces milieux, en particulier au sein de la musique industrielle. Parmi les groupes influencés par Spare, beaucoup évoluent au sein de la musique industrielle, une scène expérimentale et radicale. Nous pouvons citer trois groupes : les très dadaïstes Nurse With Wound qui publie sur sont site des textes sur Spare, Psychic Tv qui a repris des dessins de Spare pour illustrer ses disques (Allegory and Self) et Coil qui a repris le symbole de la magie du Chaos, la « chaosphère » comme logo de son groupe. De fait, ces excroissances subculturelles sont liées à la fois avec les idées alternatives, avec l’occultisme et surtout avec les hétérodoxographies religieuses.

Enfin, les différentes formes de nouvelles spiritualités citées dans ce texte, comme la Wicca et le néo-paganisme, descendent plus ou moins directement de l’occultisme. Ils ont donc intégré naturellement le corpus doctrinal et les pratiques de l’occultisme occidental dont la magie sexuelle. En effet, « […] aux origines du renouveau païen […] il y a souvent un véritable culte de la sexualité. Dans le paganisme contemporain, on trouve souvent des expressions de magie sexuelle et des alliances, notamment aux Etats-Unis, avec le féminisme et avec le mouvement pour les droits des homosexuels.20 »

Φ

Les subcultures, qui sont sociologiquement parlant des micro-sociétés marginales, ne sont pas pour autant des mondes fermés sur eux-mêmes : il existe des va-et-vient permanents entre celles-ci. En effet, les valeurs de l’une peuvent féconder une autre et revenir modifiées, fécondant en retour leur subculture d’origine. Ainsi, il existe des passerelles assez larges entre les subcultures musicales, les avant-gardes artistiques, les mouvements magiques, le monde des sexualités marginales et le néo-paganisme. Cette proximité offre l’avantage d’accroître une audience limitée par définition. Nous pouvons même dire que nous sommes en présence d’une « nébuleuse des hétérodoxies21 », pour reprendre un concept forgé par Jacques Maître, c’est-à-dire une recombinaison complètement originale de cultures marginales, d’intérêts ésotériques et de thèses politiques radicales.

Notes

1 Becker définit la déviance notamment par l’écart, l’isolement, l’exclusion (dans le cas présent l’auto-exclusion), l’anormalité, l’inadaptation, l’asociabilité, l’anomie, la différence, l’étrangeté, la dissidence, la désobéissance, l’infraction, l’illégalisme, la stigmatisation, l’étiquetage, etc. Cf. Howard Saul Becker, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Métailié, 1985.

2 Cf . Frédéric Monneyron et Martine Xibernas, Le Monde hippie. De l’imaginaire psychédélique à la révolution informatique, Paris, Imago, 2008.

3 Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Paris, Payot, 1976, p. 296.

4 Alain Daniélou, « L’Érotisme dans la Tradition hindoue », Antaïos, nº 11, hiver 1996, p. 74.

5 Alain Daniélou, Shiva et Dionysos. La religion de la Nature et de l’Éros. De la préhistoire à l’avenir, Paris, Fayard, 1979.

6 Marco Pasi, « Exégèse et sexualité : l’occultisme oublié de Lady Caithness », Politica Hermetica, n° 20, 2006, pp. 73-89.

7 Ibid ., p. 73.

8 Sarane Alexandrian, La magie sexuelle, Paris, La Musardine, 2000, pp. 13-14.

9 Julius Evola, Métaphysique du sexe, Lausanne L’Âge d’Homme, 1989.

10 Jean-Louis Gabin, L’Hindouisme traditionnel et l’interprétation d’Alain Daniélou, Paris, Édu Cerf, 2010, pp. 176-182.

11 Julius Evola, Le Yoga tantrique. Sa métaphysique. Ses pratiques, Paris, Fayard, 1971.

12 Massimo Introvigne, La magie. Les nouveaux mouvements magiques, Paris, Droguet et Ardant, 1993, p. 261.

13 Philippe Baillet, Julius Evola ou la sexualité dans tous ses “états”,Chalon-sur-Saône, Hérode, 1994, p. 15.

14 Celle-ci est une musique extrême apparue dans les milieux artistiques avant-gardistes de la seconde moitié des années soixante-dix. Elle se caractérise par une atonale, bruitiste, d’où le nom, héritière à la fois des expériences les plus radicales de la musique psychédélique, du futurisme, du minimalisme américain de la musique dadaïste et des premiers groupes punks.

15 La scène gothique, musicalement protéiforme, comprend une composante littéraire et artistique. Théâtrale, tourmentée par la religion et la sexualité, profondément mélancolique et nostalgique d’un passé qui n’a jamais existé, cette scène est née des cendres du punk (et, dans une certaine mesure du dandysme du glam rock) au début des années 1980.

16 Sur cette filiation, cf. Stéphane François : « Modernité subculturelle et ésotérisme : La musique “industrielle” et les mouvements magiques ». http://www.cesnur.org/2007/bord_francois.htm. Texte disponible sur le site de La Spirale : http://www.laspirale.org/texte.php?id=237.

17 Coil, How to Destroy Angels, LAYLAH Antirecords, 1984.

18 Hafler Trio, Masturbatorium, Touch, 1991 et Fuck, Touch, 1992.

19 La Wicca se réfère à une étymologie gaélique contestée signifiant « sagesse » et/ou « sorcier ». Elle se prétend issue des plus antiques traditions remontant au néolithique. En fait, c’est une religion néo-païenne contemporaine qui se caractérise par une reconstruction totale du passé fondée sur une interprétation de la sorcière. Les membres de cette religion, ou wiccans, croient en l’existence d’un matriarcat primordial pacifique et égalitaire européen centrée sur la femme-prêtresse maîtresse des mystères de la création. La figure centrale du panthéon de ce matriarcat était la déesse mère, qui peut être approximativement identifiée à la déesse de la Fertilité de l’Âge de Pierre. Le créateur Wicca est l’Anglais Gérald Brousseau Gardner (1884-1964), un disciple de Crowley. Il s’est passionné, à partir des années 1940, pour les thèses d’une ethnologue anglaise, Margaret Murray (1863-1963) qui affirmait l’existence au Moyen-Âge d’une survivance des culte païens, la sorcellerie. La doctrine de la cette « religion » prête largement à la critique : la Wicca n’est qu’un assemblage de références éclectiques et qu’un « bricolage » spirituel. Les membres de la Wicca pratiquent parfois une magie sexuelle influencée par Randolph et Crowley.

20 Massimo Introvigne, « Expressions païennes. Le renouveau des expressions païennes », L’Originel n°5, printemps 1996, p. 13.

21 C’est-à-dire un « Ensemble d’éléments disparates ne présentant aucune cohérence systématique entre eux, mais formant toutefois un conglomérat dans une protestation commune contre les savoirs “officiels”. » Jacques Maître, « Ésotérisme et instances officielles de régulation des savoirs », in Jean-Pierre Brach et Jérôme Rousse-Lacordaire (dir.), Études d’histoire de l’ésotérisme, Paris, Cerf, 2007, p. 23.
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