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Le Mythe du complot fasciste chez les intellectuels communistes [1945-1950]

Par Jonathan Preda

« L’ennemi est resté dans nos murs. Et nous sentons sa présence par des signes de plus en plus fréquents »[1]. C’est ainsi que l’intellectuel communiste Claude Morgan, directeur des Lettres Françaises, parle du fascisme en 1945. Quelques mois plus tard, il réitère ses mises en garde : « en vérité, fascisme et démocratie continuent à s’affronter à l’intérieur de chaque pays »[2]. Le fascisme défait est en cet après-guerre une source d’angoisse chez les penseurs de gauche. Pour eux, malgré les apparences, « Hitler, il faut le voir clairement, est ressuscité »[3]. Hitler, ou tout du moins l’esprit hitlérien… Vaincu, il n’en devient que plus dangereux, dématérialisé, impalpable, diffus et finalement, omniprésent…

Dans les revues de gauche, on s’interroge fiévreusement. Si le fascisme n’est pas vraiment de retour, il est tout près de l’être. « Est-il à cette heure définitivement écrasé ? » se demande Joseph Rovan dans la revue intellectuelle Esprit [4]. Le fascisme pourrait même faire partie de l’équation de la France d’après-guerre. « Nous devons constater et dire que la « politique«  économique du gouvernement Ramadier a créé objectivement les conditions d’un néofascisme » affirme notamment Jean-Marie Domenach dans cette même revue [5].

Ce fascisme est d’autant plus trompeur qu’il peut prendre des formes diverses. La plasticité qui historiquement a été une marque du fascisme devient le signe non de sa spécificité mais de son ubiquité : « l’on a cru que le fascisme, c’était Hitler, ou Mussolini. Franco, déjà, rentrait mal dans le schéma. Les formes du fascisme qui se préparent aux États-Unis, qu’annoncent dès à présent les Activités Antiaméricaines s’en éloignent encore davantage. Elles semblent s’accommoder à merveille des cadres du parlementarisme traditionnel de l’État bourgeois » [6]. Le néofascisme a quitté pour eux sa chemise et a renoncé aux défilés de style militaire [7]. Autre variante dans les Temps Modernes : « le Fascisme n’a pas épuisé toutes les possibilités d’exploitation de l’Homme par l’Homme, et le peu que nous apercevons du monde où nous entrons ne découvre que trop de forces et de formes, anciennes et nouvelles, d’oppressions et de servitude »[8].

C’est dans ce cadre mémoriel pour le moins angoissé que s’est développé un mythe qui se retrouve chez bon nombre d’intellectuels communistes de l’immédiate après-guerre : le complot « fasciste ». Les premiers signes apparaissent dès la reparution des diverses revues . En juin 1946, Claude Morgan, l’une des principales plumes des Lettres Françaises, en est certain, aujourd’hui en France, il existerait bel et bien un complot fasciste [9]. Ce mythe de la conspiration devient de plus en plus fréquent dans ces années d’après-guerre jusqu’à être une véritable psychose alors que les mécanismes de Guerre Froide se mettent en place, aussi bien en France que dans le monde. En 1948, dans l’Internationale des traîtres de Renaud de Jouvenel, le terme de « complot » est omniprésent [10]. En novembre 1949, la Nouvelle Critique annonce que l’URSS vient de démasquer une conspiration terroriste. La menace plane toujours, notamment avec Tito [11].

L’objet désigné du complot ne date pourtant pas de 1945. Il est un prolongement d’organisations obscures plus anciennes. En France, sa présence aurait été confirmée de la manière la plus éclatante par le 6 février 1934 et les « Cagoulards » [12]. Pour d’autres clercs communistes, la conjuration ne serait-elle pas plutôt née avec la Révolution de 1917 ? La Révolution a alors nécessairement appelé un complot contre-révolutionnaire. Avant l’armistice de 1940, les comploteurs auraient fait le choix de la défaite. Claude Morgan en voudrait pour preuve que les Munichois et les maurrassiens se seraient regroupés en 1938 pour faire capituler la France [13]. L’obscure filiation aurait même traversé la Manche durant le conflit. Des fascistes grouilleraient dans l’entourage du chef de la France Libre à Londres selon Renaud de Jouvenel. Le résistant René Hardy aurait d’ailleurs entretenu des relations avec la Gestapo [14].

Dans ces écrits se retrouvent tous les attributs de ce mythe. L’arme privilégiée des comploteurs serait le mensonge [15]. L’ennemi est insaisissable, « invisible », jouant de la rassurante mention « démocratique » [16]. Après 1945, le masque est devenu indispensable pour la Réaction qui se confondrait avec le fascisme, en particulier dans le domaine culturel. Le formalisme qui privilégie la forme sur le fond, l’objectivisme qui met sur un même plan la réaction et le progrès, le cosmopolitisme qui permet de diffuser la culture américaine dans le monde entier : voilà autant de moyens de pervertir et corrompre les forces populaires selon ce discours [17]. Pour mieux tromper les troupes de gauche et briser l’unité du Parti Communiste, les déviances trotskistes et titistes après la rupture avec Staline seraient encore plus fourbes et dangereuses. L’utilisation de renégats pour le complot devient un fait avéré. Les noms des anciens fidèles tombés dans la vaste conspiration adverse s’égrènent le long d’un article accusateur de Pierre Courtade : Doriot, Cassou, Tito, Koestler, Malraux… la liste s’allonge continuellement [18]. D’ailleurs, il est tout à fait saisissant de suivre en parallèle l’évolution ou plutôt l’élargissement progressif du cercle des « fascistes » selon les communistes. Aux lendemains de la Seconde Guerre Mondiale sont considérés comme fascistes notamment l’Allemagne, l’Italie et la France de Vichy. Peu à peu, les États-Unis le deviennent sous leurs plumes, alors que les relations avec l’URSS se détériorent.

A partir de la fin de 1946, le tournant dans la notion de fascisme est enclenché, avec la substitution des grandes figures épouvantails. Le passage s’effectue avec l’émergence sur la scène internationale d’autres pays d’élection pour le fascisme. A l’Allemagne d’Hitler se substituent les États-Unis de Truman comme grand adversaire de l’URSS. Sur le plan intérieur, face au PCF, Pétain trouve son meilleur successeur avec le général de Gaulle, progressivement entouré de toutes les familles politiques. En 1949-1950, la dénomination fasciste s’applique à tous les sociaux-démocrates en raison de leur éloignement d’avec le communisme stalinien – soit un retour en somme au discours classe contre classe, communisme contre « social-fascisme », avec lequel le PCF avait eu l’autorisation de rompre au mi-temps des années 1930. Finalement, dans les écrits communistes, tout ce qui n’est pas communisme devient synonyme de fascisme en 1950.

S’observe également une certaine insistance sur le champ lexical de l’obscurité et du mal. Des « empires maléfiques » surgissent en cet après-guerre [19]. Claude Morgan fait de ces comploteurs fascistes des monstres grouillant dans l’ombre [20]. C’est là un véritable « bestiaire du Complot » qui laisse une place de choix à tout ce qui est « grouillement repoussant »[21]. La structure même de la conspiration relève de topoï répandus. En bas de la pyramide, se trouvent les serviteurs de l’infâme. Ce ne sont que des instruments s’incarnant dans des figures évoquées plus haut, de Doriot à Malraux, sans oublier les Sartre et Mounier après leur rupture avec le communisme. La principale caractéristique de ces valets est précisément de ne pas en avoir. Ce sont les « agents dormants » de la conspiration fasciste. Le stalinien Jean Kanapa a consacré un long article à l’ « Uomo Qualunque », l’ « homme quelconque ». C’est le râleur, explique-t-il, le « j’men foutiste », le « je fais pas de politique », le « c’est tous les même », qui correspond avant tout à la gauche non communiste, avec ses mots bannières et son mysticisme sans théorie [22]. On retrouve là une caractéristique communiste mise en évidence par Alain Besançon, historien ayant rompu avec le P.C.F. suite au Rapport Khrouchtchev en 1956 : « les ennemis cachés n’ont pas de caractéristiques visibles, pas de marques visibles comme la circoncision, ils n’appartiennent pas à une communauté bien circonscrite, à un lignage ». Le capitalisme n’est pas une catégorie précise. La menace est universelle, car tous peuvent succomber à ses sirènes [23].

Les maîtres, quant à eux, restent dans l’ombre. Les clercs communistes conspirationnistes n’y plaquent aucun visage précis. A les lire, les « trusts internationaux » [24] sont à l’œuvre comme ils le furent derrière Mussolini et Hitler. Après 1945, ils continuent leur œuvre puisqu’ils sont passés à travers les mailles des filets d’une Épuration trop incomplète. N’oublions pas que selon la doxa marxiste, le fascisme n’est qu’une création du capitalisme aux abois, sans existence propre.

Selon ces intellectuels, tous les fils des intrigues convergent. Tous les procès intentés contre les Lettres Françaises seraient le fait d’une seule et même « famille spirituelle ». Son but ? Tout faire pour que la Guerre froide ne refroidisse pas [25]. Renaud de Jouvenel détaille toute cette « internationale des traîtres ». En Tchécoslovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie, Grèce, le fascisme relèverait la tête, et la liste n’est pas exhaustive. Selon lui, ce serait une erreur de n’y voir que réactions locales. Tout fait système au sein d’un plan d’ensemble piloté depuis les États-Unis.

La désignation de cet ennemi américain a pu donner lieu à une description qui se rapproche structurellement du vocabulaire employé pour désigner le complot juif. N’oublions pas qu’une vague de préjugés antisémites agita les rangs communistes au début des années 1950 [26]. Pour Jean-Maurice Hermann, figure historique du syndicalisme journalistique, on retrouve dans ce complot des éléments « dont les fils sont tenus par la même main, la main soignée, onctueuse, crochue de l’Oncle Sam ». Une telle main décrit certes l’avidité prédatrice du riche capitaliste, mais ce clerc, ancien de la Résistance, ne peut pas en 1949 ignorer l’usage antisémite récent de cette représentation [27].

Le mythe du complot permet d’expliquer les attaques auxquelles est soumis le Parti Communiste. Le président du Mouvement de la Paix, Yves Farge, ne manque pas d’écrire qu’Hitler a « diaboliquement » fabriqué de toutes pièces un « péril imaginaire », la menace communiste [28]. C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques des langues idéologiques que de jouer avec le référent, quitte même à le créer [29]. Les attaques contre le danger communiste deviennent un mythe conspirationniste sous une plume qui elle-même manie le mythe du complot.

Un article est prototypique, regorgeant de lieux communs. Toutes les caractéristiques du complot s’accumulent tout au long de ce document. Selon l’auteur, l’armée allemande préparerait dans l’ombre une véritable organisation internationale clandestine pour continuer la lutte. Les descriptions empruntent largement au folklore des romans de conspiration. Dans « une chambre à moitié obscure », les aspirants comploteurs, habillés en costume de chevalerie, prêtent serment de semer mort et désolation sur le globe. Pour s’immiscer dans tous les pays, des cours de maquillage leur sont donnés, ainsi que des leçons sur les manières de vivre dans les différents pays [30]. A la lecture, il est difficile de ne pas penser à la cérémonie juive décrite dans le Biarritz de John Retcliff, ou à celle, franc-maçonne, du Joseph Balsamo d’Alexandre Dumas. Tout y est, de la pénombre aux serments de tout mettre en œuvre pour dominer le monde. Mais, comme dans tout bon roman de la veine réaliste-socialiste, la glorieuse Armée Rouge arrive au bon moment pour faire triompher la noble cause… La veine romanesque est ici employée dans un article se voulant véridique. Les communistes y plaquent la figure de l’ennemi par nature, le visage de leurs peurs : le « fascisme ».

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N’était-ce là qu’hallucinations idéologisées de quelques intellectuels ? Certes, non. Comme le rappelle Raoul Girardet, « aucun mythe politique ne se développe sans doute sur le seul plan de la fable, dans un univers de pure gratuité, de transparente abstraction, libre de tout contact avec la présence des réalités de l’histoire » [31]. La France de l’après-guerre a été secouée par de médiatiques « complots » découverts, que ce soit le « complot de Lamballe » et celui du « Plan bleu ». Ceux-ci étaient relativement peu menaçants mais ils ont été littéralement transfigurés par un climat et une idéologie. On ne peut non plus en faire un pur produit de la sphère hautement idéologisée des clercs communistes. Ce mythe du complot ne cesse de resurgir, empruntant le plus souvent les habits de nos peurs, de nos fantasmes et imprégnant notre culture de masse. En février 1946, Claude Morgan dénonçait les membres du complot fasciste tels que l’antistalinien Koestler qui attaquent les soldats soviétiques pour provoquer une division des Alliés, alors que la Guerre froide n’a pas encore débuté [32]. Comment ne pas penser au scénario du fameux On ne vit que deux fois [33]? James Bond, le célèbre agent secret britannique au service de sa Majesté, y affronte une terrible organisation, le SPECTRE. Son but ? Provoquer une troisième guerre mondiale en exacerbant les tensions entre Russes et Américains alors que le monde redoute et craint un nouveau conflit planétaire…

Notes

1 Claude Morgan, « Droit d’injustice », Les Lettres Françaises, 1er septembre 1945

2 Claude Morgan, « Nettoyer devant sa porte », Les Lettres Françaises, 1er février 1946

3 Joseph Rovan, « L’Allemagne de nos mérites », Esprit, octobre 1945

4 Joseph Rovan, « Dans la pause du Fascisme », Esprit, mars 1946

5 Jean-Marie Domenach, « De nouvelles résistances », Esprit, novembre 1947

6 Joseph Rovan, « Fascisme, totalitarisme, racisme », Esprit, décembre 1947

7 J.W. Lapierre, « Les chemins de la mystification », Esprit, décembre 1947

8 René Maheu, « Italie nouvelle ou les incertitudes de la liberté », Les Temps Modernes, juillet 1946

9 Claude Morgan, « Evolution du Pétinisme », Les Lettres Françaises, 16 juin1946

10 Renaud de Jouvenel, L’Internationale des traîtres, Paris, La Bibliothèque Française, 1949

11 Pierre Daix, « Le procès Rajk, les partis communistes et la paix », La Nouvelle Critique, novembre 1949

12Renaud de Jouvenel, L’Internationale des traîtres, op. cit.

13 Claude Morgan, « Contre-attaque », Les Lettres Françaises, 24 mai 1946

14 Renaud de Jouvenel, L’Internationale des traîtres, op. cit.

15 « Présentation », La Nouvelle Critique, décembre 1948

16Claude Morgan, « Droit d’injustice », Les Lettres Françaises, 1er septembre 1945 ; Jean Baby, « Plan Marshall et super-impérialisme », La Nouvelle Critique, décembre 1948

17 Michel Verret, « La bataille de la culture chez les étudiants », La Nouvelle Critique, Septembre-octobre 1950

18 Pierre Courtade, « James Burnham le nouveau Rosenberg de l’impérialisme américain », La Nouvelle Critique, juillet-août 1950

19 Claude Morgan, « Droit d’injustice », Les Lettres Françaises, 1er septembre 1945

20 Claude Morgan, « La grande conspiration contre la France », Les Lettres Françaises, 25 décembre 1947

21 Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Seuil, Paris 1986, p.43

22 Jean Kanapa, « De la « gauche non communiste » au fascisme, et de « Combat » au « Figaro » », La Nouvelle Critique, mai 1950

23 Alain Besançon, Le Malheur du siècle, Paris, Fayard, 1998, p.26

24 Claude Morgan, « La liberté des satellites », Les Lettres Françaises, 21 juillet 1945

25 André Wurmser, « Les malhonnêtes ont inventé leur « mode d’emploi » de la justice », Les Lettres Françaises, 16 février 1950

26 Tony Judt, Un passé imparfait, les intellectuels en France 1944-1956, Paris, Fayard, 1992

27 Jean-Maurice Hermann, « Nous avons aussi les nôtres », Les Lettres Françaises, 5 mai 1949

28 Yves Farge, « Notre mot d’ordre vient de France : il vaut mieux renoncer à tout qu’à la raison », Les Lettres Françaises, 2 décembre 1948

29 Olivier Reboul, Langage et idéologie, Paris, Presses Universitaires de France, 1980, p.158

30 V.Minaev, « Comment les fascistes allemands préparaient leur armée clandestine », Les Lettres Françaises, 1er septembre 1945.

31 Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, op. cit., p.51

32 Claude Morgan, « Nettoyer devant sa porte », Les Lettres Françaises, 1er février 1946

33 Film de 1967

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