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« Ni droite, ni gauche : en avant ! » : en quête d’une « Troisième voie »

Autogestion et « socialisme européen »

Ancien trotskyste, ex-stalinien puis doriotiste avant que d’intégrer la Waffen SS, René Binet est le personnage phare du néo-nazisme des années cinquante. Si ce néo-nazisme est ostentatoire idéologiquement, Binet se découvre toutefois économiquement titiste et, tentant de procéder à la jonction avec des gauchistes, se revendique d’un « national-progressisme »[35]. Dénonçant l’imposition du judéo-capitalisme derrière le « nègre » américain et le « mongol » soviétique occupant l’Europe, Binet affirme que la célébration de la Commune et la défense de la race sont deux faits indissociables. Il appelle à pratiquer l’entrisme à la CGT afin de faire dévier celle-ci de son cours judéo-marxiste : « Nous sommes des socialistes (…) mais nous sommes aussi ceux qui feront prendre conscience à tous de la réalité raciale »[36]. Malgré les références proclamées, malgré les emprunts nombreux à la propagande des SA et du strasserisme, le discours de Binet ne parvient pas à dépasser le cadre raciste pour aboutir à de minimales propositions économiques.

Les penchants titistes se retrouveront néanmoins en quelques occasions chez ceux qui connaissent l’œuvre de Binet et s’en inspirèrent lors de leur participation à E-A. Au sein de Socialisme européen est souhaitée la « socialisation des moyens de production et des secteurs économiques vitaux » mais en récusant la bureaucratie au bénéfice de « coopératives de production et de consommation, débouchant sur l’autogestion » ; cette autogestion est à mettre en parallèle avec l’utopie de la revue : l’édification d’une Europe de Brest à Bucarest fédérant des régions mono-ethniques. Se revendiquant de Sorel et de la Commune, le périodique tente d’abord de s’approcher de la FGDS de François Mitterrand, puis abandonne cette voie consécutivement à Mai 68. Il accentue alors sa dialectique gauchistoïde, son analyse de Mai étant que « nous sommes peut-être en train de vivre la seconde révolution française », formulation fasciste s’il en est[37]. L’effort de rhétorique mène ces ex-E-A à tenter de la sorte d’infiltrer les groupuscules anarchistes. Ils collaborent dans cette optique au Rassemblement Socialiste Européen, lancé avec l’appui de la Fédération Générale des Etudiants-Européens (1964). Celle-ci fut créée par d’ex-JN pro-Thiriart ayant participé à la fondation d’Occident (principalement Jean-Claude Jacquard, par la suite rédacteur à Défense de l’Occident et membre du Parti des Forces Nouvelles), et se lia à la FANE. Elle opère la jonction avec les scissionnistes belges du Jeune Europe de Thiriart, menés par Emile Lecerf[38].

Se référant à Rossel, Henri de Man[39], Saint Simon, Fourier et Proudhon, le RSE cite en exemple le titisme mais vise à une planification économique sise en une Europe unifiée où le pouvoir économique revient en partie aux régions mono-ethniques. Cette Europe aura aboli les patries mais revivifié les ethnies confrontées au « MONDIALISME » du capitalisme « qui sait que des peuples privés de structures spécifiques sont incapables de se défendre contre ses manœuvres » et sont donc aptes à être le déversoir de sa production. Doit ainsi être instauré une « troisième voie » qui soit un socialisme spartiate et néo-darwinien, afin de briser « la conspiration mondiale contre les peuples : néo-capitalisme monopoliste aux USA, néo-capitalisme d’Etat en URSS »[40].

Cette dialectique n’influa certes pas les milieux gauchistes mais préfigure nettement celle du tournant anti-occidentaliste du GRECE, dans ses formes économiques, raciales et géopolitiques. Sur le plan organisationnel, l’échec est si patent que le RSE intègre PJE. Pour celui-ci, le socialisme c’est d’abord la révolution qui mène à « l’Europe aux cent drapeaux », ce qui réclame de s’allier avec les gauchistes, de même qu’il eût participé, affirme-t-il, à Mai 68[41]. Le « socialisme européen » est ici une nationalisation du secteur bancaire et une privatisation des industries, la cogestion et la déconcentration des entreprises, l’incitation à la réalisation d’entreprises familiales agricoles en auto-gestion, et la criminalisation de la spéculation[42]. Ainsi PJE préfigure-t-il bien des mouvements ultérieurs en liant les conceptions raciales d’E-A avec des emprunts à Thiriart, et les legs rénovés de la RSI et du « nazisme de gauche » d’Otto Strasser.

Les principes d’auto-gestion auront ainsi été le fait des adeptes d’une Europe fédérée des régions mono-ethniques, ce mode de gestion et de production se devant de compléter la construction politique dans le sens de l’établissement d’un communautarisme qui soit une société fermée, mais qui se présente sous le vocable du progressisme – à la fois par souci de propagande et par une logique idéologique réelle[43]. Le socialisme européen de la Guerre froide est bien la continuité de celui d’un Rebatet. L’intérêt pour les expériences maoïste ou titiste ne saurait donc être ramené à un simple déguisement propagandiste : il y a là une fascination pour le potentiel « prussien » d’une politique moderne de mobilisation des masses qui s’inscrit dans la lignée de la fascination des nationalistes allemands pour la communisme de guerre – ce qui revient à souligner que c’est l’effet culturel induit sur la communauté par une politique économique autoritaire qui intéresse les nationalistes et non cette économie en-soi[44].

Le Solidarisme, ou la poursuite du lapin blanc

Le « solidarisme » des nationalistes est un terme piège pour les analystes dans leur tentative de donner une cohérence à un courant prolixe en formations et confus en définition doctrinale. La raison en est à nos yeux que le solidarisme nationaliste comme doctrine et comme courant n’existe pas, mais que cette inexistence constitue un fait historique pertinent pour comprendre le rapport de l’extrême droite radicale à l’édification d’une doctrine économico-sociale.

Les origines de ce « solidarisme » se trouvent dans l’OAS-Métro Jeunes (OMJ), puis dans le Mouvement Jeune Révolution qui poursuit son combat et clame sa volonté d’une troisième voie teintée de personnalisme et du legs de Maurras[45]. 1968 radicalise le MJR qui se proclame à sa suite solidariste et abandonne la dialectique eurafricaine pour un européisme anti-américain rejetant références et projets fascistes – mais le refus du Système couplé à l’antifascisme s’exprime de la part du MJR par la reprise, comme bien des groupes ici évoqués, du slogan de Doriot « ni droite, ni gauche : en avant ! » . Sont mis en avant les liens avec le russe-blanc Narodno Trudovoï Soyouz qui, depuis les années trente, se dit « solidariste » pour recouvrir une phraséologie confuse empruntant au personnalisme aussi bien qu’à Berdiaev et Bourgeois, réclamant un régime national-autoritaire mais conservant les conquêtes sociales de l’URSS[46]. Le symbole solidariste est le trident, repris au NTS. Le fait que M. Malliarakis affirme plus tard que le logo ait été choisi en référence aux indo-européens, car « le message de la Tripartition est fondamentalement solidariste » témoigne de la plasticité du « solidarisme » et de l’influence de la pensée évolienne et gréciste sur la mouvance NR – quoique le solidarisme ait pu aussi être considéré comme la restauration de la tripartition[47].

Le nom permet de se référer au  solidarisme français né à la fin du XIXe siècle, et d’ainsi présenter une idéologie corporatiste et néo-fasciste sous un vocable oublié des masses et non-disqualifiant. Lui et le trident sont ici des moyens de se différencier des groupes qui se revendiquent comme fascistes et usent de la croix celtique (ON, GNR, etc.). C’est là l’optique de Jean-Gilles Malliarakis, militant néo-fasciste qui, en 1968, suite à l’audition d’une conférence sur le solidarisme de Bourgeois, eût lancer ce terme dans le milieu de Jeune Révolution[48].  Le mot devient le bien commun des nationalistes, utilisé jusqu’aux nazi-maoïstes des Cahiers du CDPU (1971),proches de Thiriart et du GRECE après avoir été du MJR, qui le situent comme complément de celui de nationalisme-révolutionnaire et qui, partant de Bourgeois pour arriver à Mussolini, osent la formule « il peut exister plusieurs voies pour atteindre au solidarisme. Le fascisme se veut l’une de celles-ci »[49]. La presse solidariste précisait que Bourgeois étant sans importance « nous n’avons à assumer que le contenu que nous lui [le solidarisme] donnons, et les actes qui s’y rattachent »[50]. Le jeu permis est effectivement habile : lorsque le MNR est suspecté, totalement à tort, d’attentats antisémites, M. Malliarakis peut ainsi répondre à la presse que « L’idéologie du MNR c’est le solidarisme. Le fondateur était un humaniste franc-maçon français, Léon Bourgeois »[51]. Ce « solidarisme » est ainsi venu couvrir non seulement des idées toujours confuses, mais qui plus est fort diverses, quoique relevant toutes du néo-fascisme – mais ses adeptes peuvent se présenter et ressentir tels des « anarchistes de droite », ce qui vaudra aux Groupes Action Jeunesse (1973) une présentation aimable dans Charlie Hebdo[52].

Les GAJ, nés du MJR, rejettent vigoureusement le monétarisme, et voient en mai 68 « la revanche de Proudhon sur Karl Marx ». Ils réclament la nationalisation des multinationales implantées en France, une zone de coopération méditerranéenne, la participation des travailleurs aux bénéfices à l’échelle nationale, la planification et la nationalisation d’une partie de la production et des banques, le corporatisme, les pouvoirs de recrutement et de désignation de la maîtrise confiés aux travailleurs. En une transposition du schéma marxiste, l’instauration du totalitarisme fasciste est perçue comme une éventuelle transition vers la société solidariste[53].

Après la dislocation des GNR, l’équipe issue des GAJ est à l’origine du lancement du MNR, voulant regrouper ceux qui étaient séparés par deux étiquettes, NR et solidaristes, dont l’on s’évertue désormais à signifier la synonymie – on laisse entendre que NR serait la désignation politique, solidariste la seule économique. Cette période est marquée par une forte pluralité au sein du groupe dont l’organe publie parfois des textes très socialistes et révolutionnaires. Toutefois, si Les 19 points (1979) sont marqués par un accent national-totalitaire (planification, nationalisations, corporatisme, répression de la spéculation et « abolition des privilèges bourgeois »), et tandis qu’une « Jeune Garde » remaniée devient l’hymne du mouvement, la transformation du MNR en Troisième Voie bouleverse encore le contenu de ce que serait censé être ce solidarisme[54]. Le mot se voit supplanté par un autre terme, le tercérisme. Si celui-ci renforce la connotation justicialiste, servi par un discours anticapitaliste (i.e. surtout anti-américain), les racines mises en avant, outre Blanqui et Proudhon, sont le comte de Chambord et La Tour du Pin[55]. Ainsi, au fur et à mesure que l’organisation se développe et espère obtenir un débouché politique (désir avorté de participer aux élections de 1986), elle dérive à droite, se centrise.

Malgré la rhétorique radicale, il s’agit bien d’un en-deçà du fascisme lui-même, le solidarisme étant ici plus proche du franquisme qu’il conspue pourtant en tant que réaction cléricale et capitaliste. Il n’est idéologiquement, au bout du compte, qu’une composante de la dialectique interne du nationalisme-révolutionnaire ; sur le plan du capital humain, ce courant a connu, comme le reste des néo-fascismes en France, le double phénomène d’amalgame : d’une part dans la mouvance NR, d’autre part dans l’encadrement du Front National (où le solidarisme comme qualification ne veut rien dire, hormis que le tendance Stirbois provient de ce que fut le milieu solidariste post-OMJ). Alors même que le mot « fascisme » s’entend chez les NR et néo-solidaristes en se référant à celui de 1919 et en le rêvant plus révolutionnaire qu’il ne le fût, il n’empêche que ceux qui se veulent les descendants de la « droite révolutionnaire », en sa transcription formulée par Zeev Sternhell, et influencés par la Révolution conservatrice allemande, telle que transcrite par Armin Mohler, avalisent l’analyse selon laquelle « aujourd’hui comme hier, il semble bien en effet que la synthèse nationaliste se fasse au profit du corpus idéologique le plus cohérent : celui de la contre-révolution »[56].

Demande sociale-raciste et monde post-industriel

La troisième voie entre communisme et capitalisme du chemin différent à arpenter se transforme en entre-deux, plus ou moins teinté de libéralisme ou de pathos socialisant selon la politique en oeuvre et les propositions présentes dans la société civile. Si nombre de ces propositions se référent au socialisme national (celui de Barrès ou de Strasser) il n’en demeure ainsi pas moins qu’elles peinent à faire concilier « valeurs sociales de gauche et valeurs politiques de droite » selon la règle du nationalisme à la française. Les Jaunes ont beau être décriés, le non-conformisme être érigé en culte, la troisième voie se situe sur le plan esthétique et ne pénètre guère celui de l’élaboration économique originale. Plus que de théories, il s’agit de mots et de noms propres brandis en slogans, ayant pour fonction de réaliser des marqueurs idéologiques plus ou moins déconcertant – souvent afin d’éviter le mot de corporatisme.

Les néo-fascistes espérèrent cependant que leur pose sociale et respectueuse de l’initiative privée serait à terme plus attractive que le programme frénétiquement libéral des nationaux-populistes. Cette tactique, qui était censé permettre de capitaliser au bénéfice des néo-fascistes la montée en puissance de l’extrême droite parlementaire, n’a pas obtenu les résultats politiques escomptés. Mais, d’une part, l’émergence de cette dernière s’est faite sur la base d’un électorat droitier sur lequel ce discours n’avait aucune prise, d’autre part les formations national-populistes se sont ensuite nourries de la désagrégation de la société industrielle à laquelle elles ont su répondre par un discours non-économique mais identitaire, basé sur une ethnicisation de la nation. Certes, les extrêmes droites libérales se sont pour cela abreuvées des concepts des néo-fascismes, mais en faisant litière des préceptes économiques que ces derniers, fixés sur le modèle de l’entre-deux-guerres, avaient cru indispensables pour réaliser une quelconque percée politique.

C’est donc la valeur éthique du darwinisme-social qui reprend son importance historique. C’est ce principe qui mena le Club de l’Horloge à s’extraire de son origine néo-droitière, car là où sa maison-mère le GRECE récuse le néo-libéralisme, le Club estime que celui-ci participe pleinement à l’anti-égalitarisme néo-darwinien prôné[57]. Le darwinisme social épouse ici ses deux formes, tout à la fois racialiste et économiste, l’Etat rêvé devant être minimal économiquement et maximal concernant l’hygiène de la race.

Dans un séminaire de formation, dont les conclusions sont publiées au sein d’un bulletin confidentiel, les Horlogers exposent l’art d’exprimer leur projet. Comme avec les NR, il s’agit de dénoncer les parasitismes et d’imposer des synonymies, le socialisme devant être ramené à l’Est et le tout aux « nouvelles féodalités ». L’Etat-Providence doit donc se voir attaquer « au  » niveau éthique  » », au nom de la « liberté, égalité, fraternité, paix, justice, unité nationale, etc. » : c’est « l’Etat tutélaire, premiers pas vers l’Etat totalitaire ». L’argumentaire est complété par des consignes lexicales : ne point parler de conservatisme mais de réformes, récuser le terme de nationalisation au profit de celui d’étatisation, opposer « l’égalité républicaine des droits » à « l’égalité marxiste des résultats », etc.[58] Conformément à sa fonction, le Club a essaimé ces préceptes au sein des droites parlementaires ; conformément à son histoire, il les impose au FN une fois son triumvirat (MM. Blot, Le Gallou, Mégret) passé aux commandes de celui-ci.

Le schéma est celui de P. Ignazi : des extrêmes droites « post-industrielles » dont le succès se fondent sur des  « valeurs post-matérialistes ». En conséquence, R. Griffin estime qu’il vaudrait mieux parler de « libéralisme ethnocratique » que d’extrême droite populiste – ce libéralisme ethnocratique travaillant à une ambiguïté du concept de demos qui réalise une pression sociale menant l’Europe à se constituer sous la forme d’une forteresse socio-économique et ethno-culturelle. Dans le cas français, cette perspective paraît confirmer par l’analyse des effets du poids du FN sur les sociétés civile et politique[59].

Dès lors, en ce qui concerne les néo-fascistes, la volonté d’être à l’école de l’histoire butte sur l’anachronisme qui veut que l’on s’inspira en l’ère post-industrielle d’un national-bolchevisme allemand qui puit être considéré tel « un romantisme politique pour la société industrielle »[60].  Ce hiatus entre la doxa, la praxis de l’usage de l’histoire, et la structure économico-sociale, constitue un élément d’importance dans l’appréhension de l’insuccès des formations néo-fascistes et de la réussite de celles relevant du libéralisme ethnocratique.

Ce modèle permet également de mieux saisir le désastre des stratégies de récupération de l’électorat d’extrême droite : ce n’est pas le discours de la nation autoritaire et de la communauté sociale qui est attendu, mais les valeurs de l’ethnicité et du jeu de la libre concurrence produisant une inégalité sociale légitime, qui motivent, entre autres, le rejet du système politique en vigueur. Ce n’est ainsi ni à une offre de hiérarchisation organiciste (corporatisme), ni d’instruments de la solidarité sociale (Wellfare state), ni de légitimation d’un ordre économique simplement darwinien (néo-libéralisme) que répondit l’électorat, sa réponse ayant été une demande de sens de la stratification socio-économique lorsque l’ascenseur social s’avère bloqué au sous-sol de la démocratie de marché – ce à quoi su répondre une formation comme le FN, avec son alchimie d’ultra-libéralisme, de populisme, d’irrationalisme assumé et de racisme. A la formule de Valois selon laquelle le fascisme c’est le nationalisme plus le socialisme, la « préférence nationale » répond comme en écho par cet autre algèbre : le libéralisme plus l’interclassisme ethnicisé.

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