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L’Epuration ou comment régénérer et réconcilier Etats et sociétés [1944-1948]

Affiche de la LibérationPar Nicolas Lebourg

Si dans chaque pays il y a châtiment des collaborateurs, la sortie de la Seconde guerre mondiale voit réussir un projet qui avait échoué lors de la sortie de la guerre 14-18 : le jugement devant une Cour internationale des dirigeants allemands accusés d’avoir causé la guerre. Churchill n’était pas pour, considérant qu’il fallait fusiller les dignitaires du Reich sans autre forme de procès. Roosevelt, Staline et de Gaulle (questionné à ce sujet en avril 1945) étaient partisans de ce jugement. Mais aux crimes de guerre sont ajoutées de nouvelles qualifications : c’est le tribunal de Nuremberg qui le premier use des qualifications de crimes contre l’humanité et de génocide. Face  à ce cas emblématique existe néanmoins une pluralité de situations d’Epuration, des violences homicides dans le Nord de l’Italie à l’internement au camp de Rivesaltes en Roussillon. Par-delà, c'est un nouvel ordre mondial qui se fonde.

Comment épurer l’Axe ?

Le choix des alliés de juger les hauts cadres du Reich permet de désigner des responsables et d’ainsi éviter de désigner comme coupable l’ensemble de la société allemande – dans la celle-ci se répand amplement l’idée fallacieuse et rassurante que seule une SS soi-disant coupée de la société eût été criminelle. C’est une façon de construire la paix. Mais c’est aussi le rappel que dans le droit la responsabilité est individuelle, que l’on ne peut être jugé que pour les crimes que l’on a personnellement commis, des principes qui n’étaient pas reconnus par le Reich. Il manque certes quelques uns des principaux dignitaires du régime : Hitler, Goebbels et Himmler se sont suicidés (Göring est lui jugé mais se suicide la veille de sa pendaison), Bormann est jugé par contumace (condamné à mort mais à jamais disparu).

Le tribunal de Nuremberg estime à 5.8 millions le nombre de juifs européens tués, soit un chiffrage fin puisque aujourd’hui on penche plutôt vers 5.1 millions, après des décennies d’affinement. L’acte d’accusation comporte toutefois le charnier de Katyn, où le 13 avril 1943 furent découverts 2 730 corps d’officiers polonais ; le gouvernement polonais en exil à Londres a accusé l’URSS mais les alliés ont fait bloc et continuent donc – les Soviétiques étant effectivement les vrais auteurs du massacre. La question des bombardement massifs est éludée car l’accord de Londres qui fixa le statut, la procédure et les principes du Tribunal de Nuremberg est signé le 8 août 1945, entre Hiroshima et Nagasaki.

Le verdict cherche à tenir compte des responsabilités de chacun : 12 condamnations à mort, 7 peines de prison, 3 acquittements sont ainsi prononcés. Le parti nazi, la SS, le SD et la Gestapo sont condamnés de manière collective – ce qui permet là aussi de ne pas mettre en cause la Wermacht et de permettre ainsi de réconcilier la société allemande avec elle même et les Alliés.

Au Japon a été créé le 19 janvier 1946, le Tribunal de Tokyo qui rend son verdict le 12 novembre 1948 : 7 dirigeants sont condamnés à mort et 16 autres à la prison à vie, mais cette plus grande sévérité apparente ne doit pas cacher qu’Hirohito n’est pas inquiété (il a cependant publiquement adjuré le caractère divin de l’Empereur). L’Italie est un cas particulier dans l’Axe puisqu’elle finit la guerre en guerre civile, aussi les exécutions y sont plus importantes : entre 10 et 12 000 personnes sont tuées lors de l’Epuration extra-judiciaire. Le chiffre est important également car les jours qui suivent la Libération voient les résistants, qui avaient eu à souffrir des crimes de la SS et des brigades noires, chercher à éliminer un grand nombre de fascistes et collaborationnistes avant que les Alliés et les partis modérés ne contrôlent pleinement la situation. Les tribunaux proclament ensuite entre 500 et 1 000 condamnations à mort. La modération s’explique par l’adhésion de masse dont a bénéficié le fascisme de la part de la société italienne : épurer à grande échelle c’eût été accuser toute cette société et placer tous ses membres dans la crainte d’être inquiétés – donc risquer un nouvel éclatement de la société italienne.

L’Epuration en France

La bataille des chiffres a été aussi longue que vigoureuse. En 2001, l’historien Henry Rousso a proposé en un ouvrage indispensable les données suivantes. Sous la forme extra-légale, les exécutions épuractrices commencent avant la Libération. Au total de 8 à 9 000 exécutions furent menées, dont 1 000 à 2 000 alors que l’épuration légale se met en place (mais les résistants s’estiment souvent représenter une légitimité aussi importante que celle des cours de justice). Environ 350 000 enquêtes sont menées, 60% de ces dossiers étant classés par les magistrats. Sur les 124 613 jugements menés 76.5% aboutissent à des condamnations et environ 1 600 sentences de mort sont exécutées, 44 000 personnes condamnées à des peines de prison, 50 000 autres condamnées à la dégradation nationale[1].

L’invention de cette peine souligne que ce qui est reproché aux collaborateurs ce n’est pas que la trahison à la nation mais aussi celle de la République, partant c’est une façon d’affirmer que la France et la République sont des notions indissociables. Comparativement aux autres pays il y a donc un fort taux d’exécutions légales, un bas taux d’exécutions extra-légales, un faible taux d’internement.

Ce n’est toutefois pas le cas sur tout le territoire : dans les zones où existaient déjà des camps l’internement est pratiquée de manière plus importante. Ainsi, en Roussillon, le très grand nombre d’arrestations amène le Comité Départemental de Libération à ordonner le regroupement des suspects mineurs au camp de Rivesaltes, déjà largement utilisé antérieurement[2]. L’analyse des dossiers des épurés internés montre que la règle a été appliquée : le camp de Rivesaltes sert ainsi de sanctuaire aux « lampistes » de la Collaboration.

L’Internement : l’exemple du camp de Rivesaltes

Le Centre de séjour surveillé de Rivesaltes (instauré le 12 septembre 1944). dispose d’une superficie de 14 hectares, avec un périmètre de 1 500 mètres, de 39 baraques dont 27 pour les internés avec une capacité de 30 à 40 personnes par baraque –  soit une capacité maximum de 1 080 internés. Les 8 baraques des femmes sont entourées d’une clôture de barbelés. La qualité des baraques est celle du centre d’hébergement précédent : manque de plafonds, grande sensibilité aux températures extrêmes. Début 1945, le préfet les juge « lamentables ».

Au départ le site devait servir de centre de regroupement d’épurés du Sud ; hormis quelques transferts (par exemple de Grossetti ou de Castelnaudary) cela ne se fit pas. Toutefois, le camp reçoit des Espagnols ayant passé clandestinement la frontière (et en charge des travaux de réfection du camp), des Français s’étant rendus coupables de marché noir, etc. La très médiocre qualité du gardiennage provoque de nombreux problèmes : abus sexuels sur les internées, mais surtout un marché noir intensif. Effaré par les facilités d’évasion et les implications que cela entend, le Comité Départemental de Libération finit l’année 1944 en réclamant que les gardiens soient recrutées hors du territoire et seulement parmi les membres de la Résistance. Mais il signale aussi que les conditions de vie des gardiens sont similaires à celles des détenus, ce qui rend évidemment impossible de disposer d’un encadrement rigoureux. Outre la mauvaise paye les gardiens n’ont pas d’uniformes, quasiment pas d’armes, pas de vêtements contre le froid, souvent pas de chaussures dignes de ce nom. Ils sont en sous-effectif chronique.

En juin 1945, les Français sont encore 205, les étrangers 141. Parmi ces 60% d’internés français, 85% sont des politiques et 15% des auteurs de marché noir contre 56% de politiques, 5% d’auteurs de marché noir et 39% dits « indésirables » chez les étrangers. La dissolution du centre intervient le 10 décembre 1945, et sa liquidation est achevée aux premiers jours d’octobre 1946.

Conclusion

Le taux d’arrestation et internement en Roussillon étant supérieur à la norme nationale il semble bien que l’existence de structures d’internement préexistantes a facilité le phénomène. En septembre 1944 l’un des principaux camps d’internement de l’Epuration, comptant 4 200 internés, était, c’est à souligner, celui de Drancy. L’Epuration certes clôt la Seconde guerre mondiale, mais elle dessine donc aussi des structures, des dynamiques, qui dépassent son cadre chronologique. Elle informe sur ce dont a besoin une société pour survivre à elle-même.

 Le Tribunal de Nuremberg ouvre d’ailleurs une nouvelle phase non seulement du droit mais aussi des relations internationales et de la culture occidentale. Nuremberg ouvre une nouvelle période internationale marquée par l’émergence de l’idéologie des Droits de l’Homme (Déclaration Universelle des Droits de l’Homme proclamée en 1948) et du droit comme facteur de régulation des problèmes internationaux ( la Charte des Nations unies, qui fonde le système de l’ONU conçu par Roosevelt dès 1942, est signée le 26 juin 1945).

Mais, cette nouvelle ère, en se fondant sur la désignation de coupables plus que sur une remise en question collective, sur la désignation du rôle des Etats et partis plus que sur celui des sociétés, porte dès son origine les germes de l’incompréhension future du phénomène, de l’indifférence bien-pensante aux situations présentes à l’hystérie mémorielle rétrospective.


[1] Henry Rousso, Vichy L’Evénement, la mémoire, l’histoire, Gallimard, Paris, 2001.

[2] On trouvera sur ce camp et son histoire diverses études sur le site.

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