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Les Lois de la Haine

Par Nicolas Lebourg

En l’ère du relativisme triomphant, la haine conserve le privilège d’être un objet d’anathème, un étendard dont nul ne se revendique. Sentiment humain ou dynamique sociale, sa structure est mal identifiée de par l’opprobre qui la couvre. Sa présence est dès lors surtout invoquée dans le débat polémique où elle est un terme de disqualification venant clouer au pilori éthique l’adversaire rhétorique choisi. Dans le langage commun, la haine a un champ d'adjectifs construit : elle est « aveugle », sanguinaire », « bestiale », « imbécile », « rabique », « sadique », etc. En somme, ce qui est entendu est qu’elle fait penser et agir hors du cadre de la raison. Plus vil des instincts, son relâchement entraînerait des actions sans mesure. Conséquemment, la haine devrait être auto-destructrice quand elle est homicide, puisque l’objet détruit impliquerait sa disparition. Elle trouve en fait souvent un nouveau lieu de fixation.

Elle dispose donc d’un aspect dynamique et entropique qui lui permet de se maintenir et de se conserver, et ce même si en raison sa tâche est achevée. Cet aspect à la fois conservateur (la haine veut se perpétuer) et dynamique peut être liée à son origine sentimentale. Pour Freud, la haine provient « de la lutte du moi pour sa conservation et son affirmation ». L’extérieur au Moi est donc d’abord perçu sous le signe de la haine, corollaire premier à la constitution de l’être[1].

Cette projection, conjointement à la question et au stéréotype des « jeunes des quartiers », explique en partie pourquoi la société craint en la jeunesse une figure de la haine et pourquoi celle-là use de l’expression « avoir la haine ». Car la haine renvoie à cette énergie typique de l’adolescence : le produit de la frustration à l’encontre d’une sourde hétéronomie. Conséquemment et postérieurement, perpétuer sa haine serait, pour des personnes ne disposant que de peu d’autres fondements acquis, une manière de se perpétuer soi-même, de trouver son identité – pour user d’un mot-valise justement producteur de légitimation de l’altérophobie.

Toutefois, la haine ne saurait être comprise dans le cadre de l’éristique ou de la psycho-histoire. Elle est un objet de sciences sociales lorsque de rage individuelle et intérieure elle devient expérience collective qui transporte des groupes sociaux. Elle peut alors être un moteur politique, en conjonction toutefois avec d’autres éléments la rendant opérationnelle, que ce soit sur le plan des idées (le racisme politisé) ou des actes (les camps de la Seconde Guerre mondiale). Cette absence d’autonomie pratique alliée à sa disqualification morale implique de considérer ensemble ses actions et ses représentations, miroir interagissant désignant sa part séductive et normative, telle que l’iconographie audiovisuelle du viol collectif. Il ne s’agit certes pas de circonscrire la haine au domaine des crimes et délits. Cependant, dans des sociétés de type légal-rationnel désenchantées du monde, c’est le droit qui devrait indiquer ce qu’est la morale autant que réprimer l’action. C’est donc la façon dont le droit encadre la pratique de la haine qui peut in fine faire entendre la place qui lui est sociétalement réservée. C’est aussi ainsi, puisque le droit est également le moyen que produit une société pour se réprimer elle-même, qu’apparaît la trace du dernier sentiment du « dernier homme » : la haine de soi.

La Haine en politique

De sentiment individuel, la haine peut se muer en dynamique sociale de par les processus de mythification à l’œuvre dans le débat public. Elle abolit la pluralité des autres pour en faire un type générique et paraître ainsi rationnelle. Toutefois, elle n’unifie pas que son objet. En effet, Freud dessine la dimension sociale de la haine. « Nous sommes tous issus d’une longue lignée d’assassins », déclare-t-il en référence à Caïn[2]. Effectivement, bibliquement la haine est issue de Caïn, à l’instar du crime, de la civilisation urbaine et de la forge. Dès l’origine, elle est contagieuse, puisque Dieu doit mettre un signe sur Caïn pour le protéger des hommes[3].

Le mythe signifie dès lors que la haine est tout à la fois fondatrice et expansionniste, qu’elle ne se borne pas à séparer les hommes : elle les relie également. La haine unifie et structure les groupes. Certes il faut la travestir, il n’est guère que l’Italie fasciste à avoir osé le slogan « travailler, haïr, se taire » ; durant la Guerre totale, la Reppublica Sociale Italiana préféra néanmoins un triptyque « croire, obéir, combattre », faisant ainsi entrer en résonance la haine et l’obéissance… Il est bien des idéologies qui pourraient servir à analyser l’usage politique de la haine, mais ce jeu entre figures mythiques (l’Ennemi, l’Autre, l’Identité) et valeurs soldatesques (le combat, l’obéissance) correspond plus à la Périphérie du système qu’à son Centre. Le discours politique des années 1980 fustigeait justement la montée de l’extrême droite xénophobe en la taxant « d’idéologie de la haine et de l’exclusion », tant et si bien que la presse frontiste moquait la chose[4]. La formule fut brillamment inopératoire, car la fonction structurante de la haine désarme les dénonciations vertueuses.

En effet, haïr en chœur n’est pas un acte de désunion sociale mais, a contrario, une lutte contre l’atomisation. Un membre du service d’ordre du Front National avait cette formule « avant il y avait le Front popu’, et maintenant il y a le Front »[5]. Derrière les mots, la référence était sans doute moins relative aux mesures sociales prises ou prônées qu’à la représentation de grande liesse fraternelle qu’est l’image du Front populaire. En haïssant ensemble la même cible, les individus deviennent un groupe, un espace préservé, un entre-soi de fraternité et de solidarité. D’autant que la haine n’est pas reconnue comme relevant de la responsabilité du sujet : c’est l’objet de sa haine qui en est redevable. La chose est manifeste dans les entretiens avec des militants de base du F.N. : en tant que Français ils se considèrent victimes de la haine des immigrés à leur encontre, en tant que citoyens il se considèrent victimes de la haine des médias et de la classe politique. Ils produisent un espace où les informations s’échangent à ce propos et viennent valider les présupposés, et où, dans le même temps, le confort du groupe clos permet une expression abrupte de préjugés qui seraient stigmatisés comme haineux dans l’espace public. Lorsque parvient à eux le discours disqualifiant les accusant de haine ce n’est qu’une nouvelle légitimation de leur fraternité recluse[6].

Au-delà du microcosme militant, le succès européen des partis populistes repose pour partie sur leur capacité à présenter le discriminant ethnique comme une variable d’ajustement d’une société sans ascenseur social. Durant les années 1930, les dénonciations massives en U.R.S.S. correspondaient à un schéma de libération des places de l’échelon supérieur au délateur, assurant la mobilité sociale au sein d’une société figée[7]. Dans tous les cas, la critique moraliste et la dénonciation de la haine n’est donc qu’un leurre esquivant la vraie question : le mécontentement social à l’encontre d’un système socio-économique qui ne proposerait aux masses que stase ou déclassement.

Le moralisme en tant qu’arme contre la haine politisée est ainsi un logique échec tactique. Il peut même être contre-productif, puisque non seulement la haine unifie, mais en sus car elle fascine, ayant cette incandescence de la transgression ultime dans une société dominée culturellement par l’humanisme égalitaire. Lorsque le M.R.A.P. porte plainte contre Bruno Mégret pour « incitation à la haine raciale » en raison du caractère raciste de ses clips de campagne, seule raison qui fit que les media l’évoquèrent durant la campagne des présidentielles de 2002, Christian Bouchet réagit sur sa mailinglist par ces mots : « il est des initiatives ennemies qui valent des médailles »[8].

Qui voterait pour une extrême droite aseptisée ? Aucun des groupes qui a tenté électoralement ce positionnement sous la Ve République n’a atteint un score viable. Précisément, sous l’ombre du judéocide, c’est cet aspect de possibilité de déclenchement d’une haine homicide qui inquiète et séduit dans l’extrême droite. Il y a ici une part de théâtralité du politique qui implique toujours de surjouer les enjeux. La dénonciation de la haine de l’adversaire transforme la simple alternance démocratique en enjeu apocalyptique, de Philippe de Villiers clamant en 1984 que « La France va vers le totalitarisme (…) l’apprentissage de la haine des nouveaux élus nous mènera jusqu’au bain de sang », à Emmanuel Todd voyant dans le sarkozysme une « haine de l’autre » qui l’apparente au « fascisme »[9]. Plus le débat politique général est aseptisé, plus saillent les porteurs de cette dimension « chaude » au sein du discours politique, plus de facto la question de la haine et de l’extrémisme paraissent s’exacerber.

Or cette potentialité de violence de l’extrémisme n’est en fait que partiellement tributaire de la haine. Non seulement parce que la thèse intentionnaliste du génocide a été historiographiquement défaite, mais également car ce présupposé ne correspond pas à l’auto-représentation des acteurs impliqués, ce qui incombe quant à la production de leurs actions. En 1933, le ministre de l’Intérieur d’Hitler, Wilhelm Frick, affirmait « il faut écarter par principe tout mépris haineux envers les races étrangères ». En 1941 un sondage non-scientifique réalisé parmi les militants du parti nazi ne donnait que 5% de sondés partisans de l’extermination des juifs d’Europe[10].

La question est dicible, les prodromes légitimateurs posées, mais la haine homicide n’est pas l’alpha de cette violence radicale. Au Tribunal de Nuremberg, Rudolf Hoess, le commandant d’Auschwitz, déclara « Je n’ai tué personne, j’étais juste le directeur du programme d’extermination d’Auschwitz. » Dans l’autobiographie qu’il rédige en attendant son exécution il prétend : « personnellement je n’ai jamais éprouvé de haine contre les juifs ». Selon Tzevtan Todorov, la structure intellectuelle ici en jeu est avant tout la pensée instrumentale, où l’homme n’est plus fin mais moyen. Les êtres humains dépersonnalisés sont soumis à ce qui se veut une logique pure et rationnelle : Hoess insiste lourdement sur le fait que la solution qu’il a mise en place était à ses yeux la seule rationnelle étant donné les stocks d’internés et l’économie de guerre[11].

C’est-à-dire que si le déclenchement d’une haine enflammée a permis la dynamique génocidaire, celle-ci ne suffit pas. Il fallait savoir organiser une structure intégrée dans le paradigme et le tissu industriels (avec le réemploi des cheveux dans les pantoufles et les joints d’industrie, ce qui suit une logique d’usage industriel d’une matière première transformée). Ce sont là les qualités des cadres, des fonctionnaires, bref d’éléments fournis commodément par n’importe quel système moderne. Par la suite, pour que la raison et la pensée instrumentale puissent parvenir à inscrire dans le réel les objectifs de la haine, il faut installer les premiers dans une indifférence sociale aux seconds. Il est possible de massacrer dans l’hystérie et l’enthousiasme, mais ce n’est pas une démarche qui vise à la totalité. Tant que sont laissés des survivants est encore imaginable la construction d’un après avec eux. En revanche, il importe pour exterminer d’avoir instauré l’indifférence sociale quant au sort des victimes. C’est la dépersonnalisation des cibles de la haine qui permet qu’elles soient éliminées sans fioriture puisqu’il n’y aucun égal à soi à défendre[12]. « Ennemi total, Guerre totale, État total » : la formule de Carl Schmitt implique objectivement que le fondement culturel des institutions repose sur la construction sociale de la haine[13]. Si Goebbels exposa en meeting que la Guerre totale serait l’ultime car après elle il n’y aurait plus que « des exterminés et des survivants », son journal intime porte des traces de troubles quant à l’extermination en cours. Toutefois, il y reconnaissait à cette dernière le mérite de rendre impossible toute marche en arrière, tout retour du IIIè Reich dans un hypothétique concert des nations[14]. Choisir de donner à la haine les moyens de l’État était devenu le seul moyen pour que cet État arrive à son terme logique.

Au niveau des idées, stigmatiser un mouvement comme haineux ne saurait donc suffire. Le politique implique une poétique, un appel aux mythes mobilisateurs, qui induit la faiblesse qu’y a la raison pure. Le désarmement de la haine ne peut être réalisé sans avoir également démonétisé ces mythes (organicisme, identitarisme, etc.) et répondu aux aspirations populaires (mobilité et hiérarchie sociales perçue comme convenables) grâce auxquels la haine se structure et se légitime. Au niveau des actes et à l’échelle exterminatrice, le déploiement de la haine implique deux processus de dépersonnalisation : la pensée instrumentale, chez ceux qui font fonctionner le système, l’indifférence, chez les masses. Cela signifie subséquemment qu’il est une perspective qui dépasse cet espace-temps. Pour paraphraser un questionnement classique, préférer l’ordre à la justice, c’est ne pas permettre la haine individuelle qui trouble le corps social mais permettre une haine structurée qui peut alors frapper des pans entiers de ce qui fut la société. Sur le plan idéologique comme sur le plan pratique, la volonté de domination de l’autre exécré va de pair avec un désir de fusion communautaire palingénésique. Cette démarche n’est pas sans corrélation avec celle à l’œuvre dans le viol collectif et ses représentations.

Une haine en abyme : le viol collectif et sa représentation

Le viol collectif ne repose pas sur des aliénations mentales et des tendances sadiques individuelles additionnées mais dispose de sa propre logique, avant tout groupale. Il est un acte haineux, mais quid de sa représentation ? Est-elle, parfois, un vecteur de diffusion de schèmes haineux ? Considérer ces simples questions c’est déjà se situer dans un espace-temps où le viol est devenu crime. La convention de La Haye (1907) et celles de Genève (1949) n’abordent pas explicitement la question. En 1946, le Tribunal de Nuremberg ne l’a pas retenue, tandis que celui de Tokyo l’a fait à l’encontre de deux officiers mais non pour la question globale des « femmes de réconfort »[15]. Si le Japon d’aujourd’hui peine toujours tant à se pencher sur cette question, il est notable que, globalement, l’unique tabou peut-être encore actif dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale est précisément celui des viols collectifs, hormis les films pornographiques mettant en jeu des nazis violant des internées[16]. Levé récemment quant à sa pratique par les militaires alliés[17], le thème demeure terra incognita tant en termes de représentation que de recherche relativement aux viols entre internés au sein des camps. Les archives elles-mêmes sont muettes, de par les conceptions administratives du temps, ne voulant ainsi pas évoquer la sexualité parmi les reclus[18]. L’usage sexuel de déportées au sein des camps d’Auschwitz, de Buchenwald, de Mathausen, etc., faisant office de prime de productivité pour les déportés, a été consciemment occulté[19]. La guerre en ex-Yougoslavie a changé la donne juridique ; des viols collectifs y furent perpétrés devant les familles des victimes dans le cadre d’une terreur poussant les populations civiles en avant et permettant l’épuration ethnique. Le viol collectif et l’étatisation du sadisme sont ici des moyens rationnels devant permettre l’accomplissement d’une utopie politique. Le Tribunal Pénal International intégra dès lors le viol à sa définition du crime contre l’humanité (1994) [20].

Le changement de régime juridique et de représentation sociale est donc aussi manifeste que récent. Il en va de même dans la sphère du droit national. La Cour de cassation déclare que le refus d’une relation sexuelle engendre la qualification de viol par un arrêt du 10 juillet 1973. Cependant, le droit relatif au viol n’est réellement repensé qu’à compter du procès devant la Cour d’Aix-en-Provence du viol collectif d’un couple de lesbiennes (1978), aboutissant à une transformation de l’appareil législatif répressif qui définit le viol et l’extraie de la catégorie des délits – même si une part essentielle des viols, selon la définition juridique du terme, continue à être jugée en correctionnelle, y compris quant aux viols collectifs sur mineurs[21]. Le caractère collectif d’un viol vaut circonstance aggravante pour chacun de ses auteurs, augmentant du tiers le seuil de la peine maximum (soit de 15 à 20 ans). Cette majoration démontre la fin du régime de représentation sociale qui courut de l’époque moderne au début du siècle, marqué par une acceptation du viol collectif en tant que rite de passage à l’âge d’homme pour les jeunes gens. La criminalisation effective du viol est allée de pair avec l’émancipation des femmes et l’institutionnalisation de cette dernière a abouti à la pénalisation des agressions sexuelles. Depuis la fin des années 1990 et le discours médiatique sur les « tournantes » il est certain que l’opinion publique se situe du côté des victimes et que cette empathie est allée de pair avec le lieu commun d’une multiplication de ces pratiques. L’imaginaire social s’en inquiète tant que ce discours sur les « tournantes » est apparu parfois comme l’une des causes du vote du 21 avril 2002 [22].

Cependant, la réalité judiciaire statistique du phénomène est depuis longtemps stable, alors même que l’ensemble des statistiques relatives à la violence sexuelle sont en croissance depuis plus de vingt ans. Le discours des auteurs demeure massivement celui de la déculpabilisation, arguant que la femme victime est de mœurs légères et qu’elle savait à quoi s’attendre. La structure du groupe est assez identique des années 1960 à nos jours et dans l’ensemble occidental : l’acte est ritualisé, cérémonialisé (ordre de viol correspondant à la hiérarchie du groupe), pour souder ses membres et assurer son identité. La violence, le mépris et la haine appliqués à la victime permettent de revaloriser les auteurs du viol à leurs yeux [23].

La représentation sociale du viol collectif est ainsi un édifiant paradoxe, car si la mythification du phénomène crée inquiétude, rage et effet de loupe grossissant, la représentation filmée de l’acte a connu quant à elle parallèlement un succès croissant. Le fait se situe dans la révolution du marché audiovisuel et dans la banalisation de la pornographie. De 1939 à 1957 un décret-loi sur « la protection de la race » et la défense de la famille et de la natalité françaises, complété par la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, avait mis en place une répression de basse intensité des outrages aux bonnes mœurs. En 1975, le législateur a imposé le système de classification « X » aux films pornographiques en les assujettissant à une T.V.A. de 33%. Le Code pénal de 1994 a mis fin au délit d’ « outrage aux bonnes mœurs », l’Etat ne souhaitant pas normer la sexualité mais plutôt réorienter son action vers la protection des mineurs. C’est en son nom qu’une centaine de députés de droite menés par Christine Boutin a déposé en 2002 une proposition d’interdiction de diffusion de la pornographie à la télévision. Il s’agissait là d’une pure déconnexion de la réalité puisque la pornographie relève dorénavant amplement d’internet tandis que certaines de ses formes soft se sont greffées au sein de l’audiovisuel grand-public. En 2 000, un quart du trafic web mondial était dédié aux sites X qu’un internaute sur quatre visitait chaque jour[24]. Les plateformes web pornographiques ne censurent pas les vidéos présentant des simulations de viols collectifs. Ces films y sont d’abondance et ils n’y sont pas labellisés spécifiquement ou ségrégués du reste du corpus. En somme, ils apparaissent comme normaux, redevables de la banalité. Il est à noter que certains professionnels du marché pornographique condamnent explicitement ce type de production[25].

En fait, depuis l’explosion du numérique, une très grande part de la production pornographique emprunte à l’imagerie du viol et du sadisme, passant d’une pornographie classique représentant la femme en nymphomane à une pornographie où elle se compose d’organes et orifices à dévaster. L’usage des caméras numériques miniatures amplifie cette représentation en permettant des zooms jusque dans les profondeurs des corps[26]. Cette négation de l’autre, ce refus de le voir comme un corps unifié et comme une âme semblable à la sienne, cette volonté de le détruire au profit d’une toute puissance narcissique, renvoie manifestement à l’analyse freudienne de la haine. Elle fait songer au panoptisme de Foucault : une mise sous surveillance et contrainte de l’intégralité corporelle, sans possibilité d’intimité[27].

En cette perspective, cette réalisation filmique correspond à une économie du pouvoir. A l’image, des « hommes ordinaires », pour reprendre à dessein une célèbre formule historique, s’extraient de leur atomisation par l’exercice de leur volonté souveraine. Observés par un spectateur ordinaire, la démesure du spectacle ne renvoie plus, comme dans le supplice sans fin du régicide analysé par Foucault, à la transmission d’un ordre social, mais à sa déconstruction. La sortie des mœurs acceptables n’est pas plus une libération sexuelle qu’une sublimation du sadisme : il s’agit de vendre à un consommateur atomisé le sentiment du surhomme par delà le bien et le mal avec / par la conscience qu’il s’est extraie du paradigme moral en vigueur. La postmodernité transforme l’anomie en service temporaire et en segment de marché.

Au-delà de l’acte sexuel ce qui est représenté, avec fonction d’émoustiller, c’est un déferlement de haine protéiforme (violence sexuelle, coups, humiliations, insultes) où le plaisir paraît peut être plus dans l’entre-soi ainsi forgé par des hommes détruisant une seule femme que dans l’acte sexuel. La jouissance est d’abord celle du pouvoir en ce cas : la réification de l’autre ouvre le champ des possibles à son encontre, ce qui implique pour commencer de l’humilier et violenter, marquant ainsi qu’existe un « nous » pourvu de tous les droits et un « autre » qui n’en est que l’objet. Les stéréotypes utilisés, la pornographie fonctionnant amplement sur ce principe, témoignent d’une certaine déconnexion quant aux autres évolutions sociales, à moins qu’il ne faille les considérer comme leurs ombres portées.

De nombreuses scènes jouent le viol d’une femme par un groupe de soldats, sans corrélation donc avec l’évolution juridique et sociale considérant le viol en guerre comme un crime de première importance. La représentation n’est pas plus tributaire de l’évolution de l’usage du viol comme instrument de guerre : les violeurs usent ici des opportunités de déploiement de la violence virile et d’affranchissement des codes moraux que donne la guerre, soit une structure qui renvoie à la guerre d’Algérie, non à celle en ex-Yougoslavie[28].

Par ailleurs, les ambiguïtés autour de la pédophilie sont pléthore, dans le temps même où les opinions publiques sont très sensibles à ce sujet. En dernier lieu, l’hybridation entre hard core et ce que l’on pourrait nommer le soft gore, la greffe présente de représentations gore à tout l’audiovisuel, génère un produit très ambigu où une femme s’adonne à plusieurs partenaires dans une mise en scène dont la violence crescendo provoque un doute quant à savoir s’il s’agit encore d’une orgie à tendance sado-masochiste ou désormais d’un viol collectif. En particulier, sont topiques les scènes de fellations à plusieurs hommes où la femme est passée de l’un à l’autre avec des claques, a le nez pincé pour l’étouffer, où la violence de l’intrusion lui provoque des vomissements. La représentation paraît être un effet de miroir involontaire de la réalité socio-judiciaire, puisque les victimes des viols collectifs sont souvent des jeunes femmes ayant une attitude non timorée vis-à-vis de l’homme et de la sexualité ce qui est traduit par ses agresseurs tel un droit au viol[29].

Dans la représentation filmée comme dans le crime, le déferlement de haine est tributaire d’une incapacité à se reconnaître dans l’autre et à admettre la nécessité des limites sociales à son droit naturel, au sens où l’entendait Thomas Hobbes. C’est, conséquemment, pour suivre Hobbes, au droit de proclamer la norme, l’acceptable, les modalités de la vie sociale.

Le droit de la Haine

Dorénavant, la haine n’est qu’un objet de poursuite. Ce ne fut pas toujours ainsi puisque la Révolution française fit un temps de la haine un devoir moral et civique. En 1793, le premier ministre britannique, puis tous les Anglais, sont déclarés ennemis du genre humain et toute faiblesse envers eux « crime de lèse-humanité ». Conséquemment, un décret de 1794 interdit de faire des prisonniers anglais : seule la mise à mort est désormais légale. Le droit ne sanctuarise plus ainsi la haine. Bien au contraire, elle n’y apparaît que pour être combattue. Deux mesures existent principalement, l’une contre les idées l’autre contre les organisations. Pour traduire en droit français une convention internationale signée en 1966, le parlement ajoute en 1972 à la loi de 1881 sur la liberté de presse un article définissant le délit d’incitation à la haine raciale et aux décrets de 1936 la possibilité pour l’État de dissoudre les mouvements politiques incitant à la haine. La transformation de la loi a rendu illégale l’essentiel de la propagande raciste produite antérieurement.

Elle a eu un résultat inescompté : la haine, pour s’exprimer, n’est plus passée par l’injure raciale mais par la péjoration politique. Dorénavant pour haïr les juifs publiquement, il fallu mettre en critique le sionisme, l’impérialisme, le racisme. Les attaques raciales quant aux immigrés nord-africains devaient laisser place à une rhétorique les présentant comme une variable d’ajustement du chômage des Français. Les mouvements altérophobes ont été obligés de se moderniser. Or, entre autres de par le poids croissant des « mémoires », c’est peu dire que le vieux discours racialiste ne fonctionnait plus sur les masses, mais que les nouvelles formulations ont trouvé de l’écho[30].

La répression discursive a contribué à son corps défendant à la dynamique modernisatrice que la marge politique peinait à trouver de manière endogène. Cet effet a été amplifié par la jurisprudence qui a actée qu’il fallait une désignation non sociale ou politique pour qu’il y ait délit. En somme, la lutte contre la haine civilise celle-ci en sa formulation mais en ses conséquences tout reste possible : l’État ne peut décréter la fin de la haine – les dissolutions de mouvements n’ont d’ailleurs quasiment que des effets pervers, d’où le peu de goût des pouvoirs publics pour en user[31]. Si l’échec de la répression contre les groupements est permanent, il en est de même en ce qui concerne les personnes, les condamnés pour incitation à la haine étant des multi-récédivistes spécialisés en la matière[32]. De plus, la loi peut certes combattre la haine, mais ses règles propres font que ce combat ne doit être que circonstanciel, relatif à une forme définie.

Certains pays ont certes fait ce choix d’une répression plus étendue. Le droit canadien condamne ainsi l’incitation à la « haine ou au mépris des personnes appartenant à un groupe identifiable sur la base de la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’état matrimonial, la situation de famille, l’état de personne graciée ou la déficience »[33]. Le citoyen est là tenu par la loi d’être vertueux, non seulement de n’exécrer aucun élément du genre humain mais en sus de ne pas le mépriser. Ce n’est plus le risque de violences engendrées par la haine que combat le législateur, mais tout ce qui nuit à l’indifférenciation pacifiée. Cette inclinaison à s’en remettre à la loi pour exorciser « le mal » a été mené en France aux confins de la logique puisque le droit s’est entiché depuis quelques années de traquer et condamner la haine à travers l’espace et le temps.

Sur la base de la loi de 1964 sur l’imprescriptibilité des crimes nazis et de celle de 1990 réprimant leur négation, une agit-prop intense a été effectuée pour appliquer ces principes à tout crime historique ipso facto qualifié de « contre l’humanité ». Peu à peu, c’est l’ensemble de l’histoire nationale qui a été revisitée sous l’angle de la culpabilité. La haine de soi est telle que si furent entassés les dates expiatoires (16 juillet : les persécutions racistes ; 10 mai : l’esclavage, 25 septembre : les harkis, etc.), la France avide de commémorations s’est refusée à célébrer l’anniversaire de la bataille d’Austerlitz car un écrivain arguait que Napoléon eût été le précurseur voire l’inspirateur d’Hitler de par sa politiques noire…[34].

Ruminant ces haines, les lois mémorielles prétendent non seulement dicter ce que fut le passé mais frappent d’infamie le contradicteur en assimilant son discours à l’incitation à la haine ou à la banalisation du crime – ce qui, en soi, déjà, constitue un amalgame. Jusqu’en 2006, les intellectuels devaient discuter sous la pression associative quant à savoir si le massacre des Arméniens relevait de la catégorie du génocide ou de l’ethnocide. Affirmer la seconde analyse relève aujourd’hui du tribunal, est assimilé à une provocation à la haine, vaut un an de prison ferme. L’exemple absolu de cette haine de soi nationale est le vote à l’unanimité de la Loi Taubira (2001). La proclamation, par ailleurs anticonstitutionnelle, que des évènements multiséculaires constitueraient un crime tel que défini dans le droit international en 1948 est en soi une faute morale. Mais la haine de soi devient patente quand cette loi considère l’esclavage passé comme crime contre l’humanité en le définissant dans le cadre de la traite triangulaire (excluant ainsi les traites orientale et africaine, i.e. la majorité quantitative du phénomène) depuis le XVè siècle (soit deux siècles avant que la France ne participe au phénomène). Non seulement, la France se charge de tous les péchés d’Europe, mais elle exclue contre toute pensée des éléments de l’histoire afin que seul l’homme européen soit « coupable », et elle au premier chef. Le déni du réel est tel que le débat parlementaire a vu être ajouté aux victimes de la traite triangulaire les esclaves amérindiens. La haine de soi est donc si forte que la représentation nationale, au pays de Descartes, a pu à l’unanimité voter un texte qui ordonnerait sous peine de poursuite pour incitation à la haine de proclamer que les Amérindiens furent déportés en Afrique via l’Europe… Last but not least, la loi offre aux associations mémorielles la possibilité d’engager des poursuites pour défendre « l’honneur des descendants d’esclaves »[35].

C’est-à-dire, étant donnée la conception raciale de la définition de la traite, niant le fait que les noirs d’aujourd’hui ne descendent pas forcément d’esclaves mais aussi des esclavagistes, qu’elle créée un statut de victime éternelle du noir victime de la haine du blanc éternellement coupable. Sur ces bases, c’est en toute logique que s’est suractivée la concurrence des mémoires et des victimes, entraînant de part et d’autre des débordements haineux.

En provenance des universitaires afrocentristes étasuniens (souhaitant démontrer l’origine noire de la civilisation), a ainsi été introduite en France l’accusation d’une origine juive de la traite transatlantique. Outre que cela pose la question des effets pervers des studies communautaires et du victimo-centrisme sévissant, ceci éclaire la façon dont la lutte concurrentielle des mémoires est productrice de haines communautaires et d’un délitement de l’expertise historique. En effet, Leonard Jeffries, durant trente ans enseignant en histoire afro-américaine, a perdu son poste de directeur du département des Black Studies du City College de New York suite au scandale provoqué par des déclarations publiques antisémites posant le juif en ennemi historique du noir. L’universitaire déchu a contesté sa procédure de destitution au nom du premier amendement de la Constitution, accordant la libre parole à tout citoyen[36].

A l’écueil français des lois mémorielles répond l’écueil américain de l’appel libéral à la Constitution : ce n’est bien sûr pas en tant que citoyen que Leonard Jeffries perdait son poste, mais en tant qu’universitaire ayant trahi les règles de sa communauté scientifique. Cependant, le cas américain n’engloutit pas une société entière dans la mythomanie victimaire et la haine de soi.

Ce jeu a entraîné une floraison de revendications autour des symboles de l’extermination des juifs d’Europe et a permis la mise en place d’une rhétorique antisémite affirmant que la mise en critique des discours mémorialistes serait une défense d’un monopole juif de la souffrance – cf. les déclarations de l’ex-humoriste Dieudonné. La concurrence fonctionne par imitation de ce qui est censé avoir fonctionné pour la mémoire juive et son lobbying : le terme « Shoah » est imité par l’invention du néologisme « Yovodah » pour désigner la traite négrière (sur la base d’un dialecte béninois, le Fon : « Yovo » est l’Européen blanc et « dah » signifie « mauvais ») ; une association-lobby, le Collectif des Filles et Fils d’Africains Déportés, fait pendant aux Fils et Filles des Déportés Juifs de France de Serge et Beate Klarsfeld ; un Conseil Représentatif des Associations Noires vient faire écho au Conseil représentatif des institutions juives de France. Un phénomène groupusculaire mais évocateur du travail des imaginaires sociaux a été l’éclosion des groupes politiques de Kémi Séba, agitateur noir raciste et antisémite converti depuis peu à l’ethnodifférencialisme et à l’islam[37].

Le gouvernement a jugé bon de dissoudre la Tribu Ka, puis Génération Kémi Séba. C’est là s’attaquer aux conséquences marginales et refuser d’interroger la cause. La mère politique de Kémi Séba, c’est la Loi Taubira. A plonger le passé dans la haine de soi, sont éveillées de nouvelles haines dans le présent. A haïr l’histoire nationale, c’est l’idée même du « plébiscite de tous les jours » (Ernst Renan, 1882) sur lequel repose le contrat social qui est purgé au bénéfice des haines communautaires[38].

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Conclusion

Dynamique, auto-conservatrice, coalisante, fondatrice, expansionniste, narcissique, contagieuse : les caractéristiques de la haine ne sont pas, comme l’entend le langage courant, bestiales ou stupides. La haine à l’échelle micro peut être productrice. Blum crachant « Je vous hais » aux députés d’extrême droite en pleine séance parlementaire, Zola affirmant trouver sa force dans sa haine, ne sauraient être assimilés pour autant à des « provocateurs à la haine ». Faire fi du moralisme n’élimine néanmoins pas l’exigence éthique. Puisque la haine est présente en l’homme, il lui faut l’intégrer et en même temps combattre les instruments permettant sa consolidation ou son déferlement social. Mais si, au niveau individuel, la haine peut être sublimée, par exemples pour et par l’art, la compétition, etc., au niveau de l’organisation des masses (IIIe Reich, Rwanda) elle ne produit que des régimes qui sont des fétus de paille : Léviathan est instable, se fait Béhémoth et se dévore lui-même jusqu’à ce qu’il n’en reste que cendres.

L’Etat conçu comme légal-rationnel, même engoncé dans sa propre déconstruction, a vis-à-vis de la répression de la haine une inclinaison qui ne peut être que différenciée selon qu’il soit en période de guerre ou de paix. En phase de guerre, le meurtre est légal et moralisé, la haine est organisée. Pour peu que soient soumis l’action guerrière au droit international et le discours de propagande aux règles du droit national réprimant l’incitation à la haine, la question ne se pose guère : la haine est là, comme l’implique la situation, mais elle est normalisée. En temps de paix, la lutte morale et juridique s’avère un échec. Parait plus pertinent le combat culturel distillant des contre-représentations au sein de la société civile à l’encontre des structures morales qui permettent l’action haineuse (l’identitarisme, la pensée instrumentale, l’hybris partagée, l’habitus, l’indifférence, etc.). C’est-à-dire, in fine, que le combat contre la haine ne saurait être moral et juridique, mais spirituel et politique.

Première parution : Nicolas Lebourg, « Les Lois de la Haine », Des Lois & des Hommes, Toulouse, n°9, 2010, pp. 38-49.

Notes

1Cf. Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias dir., La Haine de soi : difficiles identités, Complexe, Bruxelles, 2000, p.84.

2Jacques Hassoun, «Nous sommes tous issus d’une longue lignée d’assassins », Caïn, Autrement, Paris, 1997, p.16.

3Genèse, 4.

4Avec bien sûr des usages de rétorsion. Le quotidien frontiste titre sur « L’idéologie de la haine et de l’exclusion » i.e l’antiracisme (Présent du 27 novembre 1985). Après la diffusion du documentaire, La Haine antisémite, François Brigneau, ex-milicien et premier vice-président du Front National, voit en son réalisateur Serge Moati, « un provocateur, un incitateur à la haine » (National Hebdo, 31 octobre au 6 novembre 1991).

5Rapporté par Anne Tristan, journaliste ayant réalisé une immersion dans le F.N. sous une fausse identité. De cette expérience, la journaliste concluait justement en citant Albert Cohen : il s’agit « de braves gens qui s’aiment de détester ensemble ». Cet ouvrage fut un des éléments qui mena à la création du réseau Ras l’Front qui ne désignait le parti frontiste que par la formule « F. Haine ». Cf. Anne Tristan, Au Front, Gallimard, Paris, 1987.

6Cf. Sylvain Crépon, La Nouvelle extrême droite, L’Harmattan, Paris, 2006et le reportage de Guy Konopnicki, Bienvenue à Vitrolles, Arte, 7 mai 1998.

7Marc Ferro, « Allemagne-URSS : le pouvoir est-il le seul responsable ? », Le Crime et le pouvoir, Pleins feux, Nantes, 1999, pp.78-100 ; Roger Griffin, « Interregnum or Endgame ? Radical right thought in the “post-fascist” era », The Journal of political ideologies, vol. 5, n°2, 2000, pp.163-178.

8Christian Bouchet est à cette date cadre du parti mégretiste et secrétaire-général d’Unité Radicale. Le tract de fondation de cette dernière marquait les enjeux et transferts symboliques du thème de la haine : « les groupes gauchistes (…) jouent les rebelles à 3 francs 6 sous. Kollabos de l’invasion, vociférateurs d’amphis, délateurs haineux, ils méritent une bonne claque dans la gueule ». L’organisation était née des cendres de la « national-bolchevique » Nouvelle Résistance, la différence de positionnement impliquait un usage différent de la thématique, non son absence, tel que le souligne cet extrait d’un autre tract, produit par Nouvelle Résistance : « On a la rage Brisons nos cages ! On a la haine brisons nos chaînes ! ».

9Le Monde, 11-12 novembre 1984 ; idem, 26 décembre 2009.

10Cités in Jean-Pierre Azéma, La Société allemande sous le IIIè Reich, Le Seuil, Paris, 1998, p.324 ; Olivier Reboul, L’Endoctrinement, P.U.F, Paris, 1977, p.134.

11Tzevtan Todorov, Face à l’extrême, Le Seuil, Paris, 1994, pp.200-211.

12Philippe Burrin, Ressentiment et Apocalypse, Le Seuil, Paris, 2004 ; Jacques Sémelin, Purifier et détruire, Le Seuil, Paris, 2005.

13 Cf. Emmanuel Tuchscherer, « Le décisionnisme de Carl Schmitt : théorie et rhétorique de la guerre », Mots, n°73, novembre 2003, pp.25-41.

14Journal du Docteur Goebbels, A l’enseigne du Cheval ailé, Paris, 1948, (à compter de mars 1942).

15C’est là le terme officiel de l’armée japonaise pour les esclaves sexuels utilisées de 1937 à 1945. Les filles sont contraintes à environ 60-70 rapports quotidiens, taux augmentant drastiquement si le régiment est en opération de guerre. Elles servent également d’exutoires, tortures et meurtres éliminant la moitié des effectifs ; seul un quart de ces 300 000 femmes a survécu à la fin de la Seconde Guerre mondiale (Gay J. McDougall, Rapport final sur le viol systématique, l’esclavage sexuel et les pratiques analogues à l’esclavage en période de conflit armé, Organisation des Nations Unies, 1998).

16Réalisatrice et actrice X, Ovidie considère qu’il y a une survirilité dans les uniformes des régimes totalitaires et une tension sexuelle atteignant la « violence sublime » ; selon elle, le travestissement en nazi pour des représentations sexuelles aurait des effets cathartiques (Ovidie, Films X : y jouer ou y être, Autrement, Paris, 2005, pp.34-36). Elle a par ailleurs accordé un entretien à un fanzine traditionaliste-révolutionnaire cultivant les références aux fascismes (Jeune Dissidence, octobre 2005 ; organe de jeunesse du Réseau Radical alors mené par Christian Bouchet). L’élément contrariant au sein du raisonnement est que, précisément, le fascisme est une esthétique bien avant que d’être une doctrine.

17Cf. le succès de l’ouvrage de Robert J. Lilly, La Face cachée des GI’s, Payot, Paris, 2003.

18 Cf. Denis Peschanski, La France des Camps, Gallimard, Paris, 2002, p.414. Pour les archives du camp de Rivesaltes, sous Vichy camp familial séparant les hommes des femmes et enfants où environ 20 000 personnes furent internées, il n’est fait mention d’aucune violence sexuelle. Les seules archives témoignant de la question sont non celles du camp mais celle de la police dans le cadre de sa lutte contre le proxénétisme, des internées se prostituant hors du camp (Archives Départementales des Pyrénées-Orientales 138W3). Lorsque le site est reconverti pour interner les suspects de collaboration, divers gardiens sont limogés pour ce que la direction qualifie « d’actes regrettables » vis-à-vis des femmes internées (A.D.P.O.31W20). Aucune trace ne subsiste de violences sexuelles entre internés.

19Régis Schlagdenhauffen-Maïka, « Promotion de la prostitution et lutte contre l’homosexualité dans les camps de concentration nazis », Trajectoires, n°1, 2007, pp.60-73.

20En revanche, il a exclu de la liste la catégorie des « déportations »…

21Georges Vigarello, Histoire du viol XVIè-XXè siècle, Le Seuil, Paris, 1998, p242-249. Le viol conjugal a été intégré au droit français en 1992.

22L’extrême droite a su d’ailleurs joué des fantasmes liés aux « tournantes », surtout suite à l’édition d’un ouvrage best-seller en son sein où ces faits sont assimilés à ceux de la guerre en ex-Yougoslavie de manière raciste et islamophobe, afin de les voir comme des prodromes d’une « guerre civile ethnique dans un but de conquête territoriale intérieure (…) d’épuration ethnique des Européens de zones entières » (Guillaume Faye, La Colonisation de l’Europe, L’Æncre, Paris, 2000, pp.84-129 ; notre exemplaire est un pdf. téléchargé d’un site de l’extrême droite sioniste).

23Laurent Mucchielli, Le Scandale des « tournantes », La Découverte, Paris, 2005, pp.63-80.

24Cf. le dossier « Interdits-Tabous-Transgressions-Censures », Le Temps des médias, pp.10-173.

25 Ovidie, Porno Manifesto, La Musardine, Paris, 2004, p.62.

26Michela Marzano, « La Nouvelle pornographie et l’escalade des pratiques : corps, violence et réalité », Cités, Paris, n°15, 2003, pp.17-29.

27Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, Paris, 1976.

28Raphaëlle Branche, « Des viols pendant la guerre d’Algérie », Vingtième siècle, n°75, juillet-septembre 2002, pp.123-132.

29 Cf. Laurent Mucchielli, op. cit.

30 Il n’est pas fortuit que ce soit la même personne, François Duprat, qui porta ces deux changements stratégiques. Dans l’un de ses journaux, on pouvait lire qu’« il convient de convenir que le langage n’est jamais politiquement neutre [et que la connotation sociale du discours anti-immigrés est le] seul moyen d’atteindre les couches populaires, [de détourner au profit de l’extrême droite des suffrages acquis jusque là à la gauche. Avec cette] campagne de défense des travailleurs français [il est possible] que l’on constate dans quelques années que cette campagne a marqué un véritable tournant historique dans la vie [de l’extrême droite] » (Le Salut public, janvier-février 1978).

31Cf. Nicolas Lebourg, « La Subversion de l’extrême droite radicale face à l’Etat durant la Ve République », in François Cochet et Olivier Dard dir., Subversion, anti-subversion, contre-subversion, Riveneuve, Paris, 2009, p.311-323.

32 Dominique Sistach, « Le Front National et les discriminations raciales » Xavier Vandendriessche et Bruno Villalba dir., Le Front national au regard du droit, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 2001, pp.77-96 .

33Richard Moon, Rapport présenté à la Commission canadienne des droits de la personne concernant l’article 13 de la Loi canadienne sur les droits de la personne et la réglementation de la propagande haineuse sur Internet, Commission canadienne des droits de la personne, octobre 2008, p.5.

34 Claude Ribbe, l’auteur de cet amalgame, se prétend « historien » et a été, arguant des lois Gayssot et Taubira, le responsable de la campagne contre Olivier Pétré-Grenouilleau qu’il qualifiait de pseudo-historien et de négationniste. Cette rhétorique est devenue commune, tant dans les milieux de mémoire communautaire qu’à l’extrême droite.

35Cf. Pierre Nora et Françoise Chandernagor, Liberté pour l’histoire, C.N.R.S. Éditions, Paris, 2009, pp.27-54.

36Sarah Fila-Bakabadio, « Holocauste contre holocauste », Diasporas, n°10, 2007, p.77.

37Jean-Yves Camus, « The Commemoration of Slavery in France and the Emergence of a Black Political Consciousness », The European Legacy, vol. 11, no. 6, pp. 647–655, 2006 ; Stéphane François, Damien Guillaume et Emmanuel Kreis, « La Weltanschauung de la tribu Ka : d’un antisémitisme égyptomaniaque à un islam guénonien », Politica Hermetica, n° 22, 2008, pp. 107-125.

38 Durant une conférence donnée à la Sorbonne le 11 mars 1882, Ernest Renan conceptualise ce qui est resté comme la définition du nationalisme à la française : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. [L’existence d’une nation] est un plébiscite de tous les jours » (Raoul Girardet, Le Nationalisme français, Le Seuil, Paris, 1983, pp.65-67).

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1 Comment on Les Lois de la Haine

  1. tempspresents // 3 octobre 2011 à 12:21 //

    Cet article pourra être complété par la lecture du blog animé par Laurent Mucchielli.

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