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Quel « mythe Johnny » ?

Pop-culture et hybridation de mythes (oeuvre de Greg Guillemin)

Par Jean-Loïc Le Quellec

À l’annonce de la mort de Johnny Hallyday, Thierry Luthers, animateur de radio à la RTBF a déclaré: « Johnny Hallyday était une légende, c’est devenu un mythe ». Dans le même temps, Pascal Obispo affirmait qu’avec sa mort « le mythe commence ». L’historien Jean-François Sirinelli a écrit dans Le Point que « Johnny, c’est notre petit mythe de Faust ». Les gros titres de la presse ne sont pas restés en rade: « Johnny Hallyday, mythe français, est mort » (L’Express). « Johnny Hallyday, la naissance du mythe » (Paris-Match). « Johnny Hallyday, à hauteur de mythe » (Les Échos). « Johnny Hallyday, un mythe, une idole » (Le Soir). « Johnny Hallyday, un mythe en images » (Le Progrès)…

En 2012, le but de Bernard Violet, en publiant Johnny Hallyday pour les Nuls, était de « brosser le portrait d’un personnage devenu au fil des ans une authentique légende […] et pourquoi ne pas le dire: un véritable mythe ». Johnny Hallyday: un mythe moderne est le titre du livre que lui avait consacré l’année précédente Philippe Margotin aux Éditions de l’Étoile, et il existe un blog intitulé « Le mythe Johnny Hallyday ». Chris Kimsey, producteur des Rolling Stones, expliqua dans un numéro de Rock & Folk de 1996 que Johnny est « le seul mythe rock made in France ». Philippe Robin écrivait en 1990: « Hallyday est déjà un mythe. Mais un mythe en activité, là est sa valeur ». Et Serge Loupien, dans Johnny Hallyday, La dernière idole, paru en 1984, affirmait: « C’est un géant. Un pionnier. Un mythe. »

Bref: depuis un tiers de siècle, on nous répète que Johnny est un mythe, sans doute comme, pour Roland Barthes, le furent Greta Garbo ou l’abbé Pierre. Selon Barthes en effet, « puisque le mythe est une parole, tout peut être mythe, qui est justiciable d’un discours. » À cette question de savoir si tout est mythe, le fameux sémiologue répondait « Oui, je le crois, car l’univers est infiniment suggestif ». Ainsi, pour lui, que sont la DS Citroën, le Tour de France cycliste ou le steak-frites? Des mythes! On pressent que la liste peut s’étendre à l’infini, alors pourquoi ne pas y inclure Brigitte Bardot et Catherine Deneuve, l’automobile et la Harley Davidson, la poupée Barbie et Lady Dy, la Boldoflorine, quelques ratons laveurs, et… Johnny?

De fait, le livre de Barthes, maintes fois réimprimé, a popularisé cet usage du terme. Pour s’en convaincre il suffit de taper sur son moteur de recherche favori des requêtes du type « mythe Garbo », « mythe Bardot » (8120 résultats le 10 décembre 2017) ou « mythe Johnny » (9830 résultats le même jour). C’est un sens très comparable que prolonge Yves Santamaria dans Johnny, sociologie d’un rocker, quand il estime que parler d’un « mythe Hallyday » n’est pas déplacé, car « il serait vain de contester que, chez de nombreux fans, la référence au “mythe Hallyday” correspond à […] un “ensemble lié d’images à fonction motrice”. Ou, au minumum, un référent dans lequel on puise des raisons de sa battre. »

Barthes ne s’autorisait pourtant que du tour de passe-passe consistant à affirmer que si tout mythe peut être perçu comme un métalangage, alors il serait légitime de « traiter de la même façon l’écriture et l’image », toutes deux constituant pour cet auteur un « langage-objet ».

C’était oublier qu’un mythe est toujours un récit. Pour reprendre la définition qu’en donne l’assyriologue Jean Bottéro dans Naissance de Dieu :

« Un mythe est un récit forgé pour répondre aux grandes questions que les hommes se sont toujours posées quand ils réfléchissent à leurs origines, aux raisons d’être et aux destins de notre univers […] aux grands phénomènes énigmatiques qui s’y présentent à nous de toute part. »

Il existe bien sûr d’autres définitions du mythe en général, mais elles se réfèrent toujours à un récit, comme du reste l’indique le sens premier du terme grec: mythos « récit ». Il ne s’agit certes pas de n’importe quel récit, de rapporter n’importe quel incident, mais de raconter une histoire apprise, et mille fois narrée pour justifier et légitimer l’état présent du monde. Les mythes font généralement état d’une rupture fondatrice: à l’origine, nous disent-ils, les choses étaient bien différentes (par exemple: les humains étaient immortels), et puis il s’est passé ceci (ex.: quelqu’un a fait une faute ou commis une erreur) et maintenant le monde est ainsi (les humains sont mortels) et nous n’y pouvons rien.

Bien sûr, de nombreux traits culturels peuvent être associés au mythe, et en 1959 le psychologue Henry Alexander Murray a proposé d’appeler « imagent » — terme hélas intraduisible — la quantité minimum d’information permettant la représentation mentale ou la visualisation d’un mythe en l’absence de toute narration. Dans le langage des mythologues, un « imagent » mythique est donc une simple allusion à un tel récit: un mot, une image, un proverbe, une métaphore, un personnage peuvent effectivement suffire à évoquer un mythe, sans qu’il soit nécessaire de le raconter de nouveau.

Ainsi, Johnny pourrait bien être un « imagent ».

Peut-être, mais alors de quel mythe ?

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