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Les Espagnols au camp de Rivesaltes [1939 – 1986]

Par Nicolas Lebourg

En 1938, à une trentaine de kilomètres de la frontière franco-espagnole du Perthus, l'armée française édifie le camp militaire Joffre sur le territoire de la commune de Rivesaltes. Communément nommé « le camp de Rivesaltes », le site recouvre 615 hectares sur un plateau aux violentes conditions climatiques : un froid insoutenable l'hiver, une chaleur intolérable l'été. C'est pourquoi l'armée a renoncé à son premier projet, l'installation d'écuries, estimant que les caractéristiques du lieu étaient trop extrêmes pour des chevaux. Toutefois, elles vont être jugées suffisantes pour les populations humaines internées ou regroupées ensuite en cet espace.

Connu avant tout pour son rôle dans la concentration et la déportation des juifs du Sud de la France en 1942, et pour celui joué dans le regroupement des combattants algériens ayant choisi la France après 1962 (les « harkis »), le camp de Rivesaltes a, depuis son origine et jusqu’à l’intégration de l’Espagne dans la Communauté européenne (1986), son histoire liée à celle des citoyens espagnols.

Cadre

En 1937 et 1938, environ 70 000 Espagnols trouvent refuge en France. Au vu de l’évolution de la guerre d’Espagne, la consigne du gouvernement est de préparer l’accueil de 15 000 nouveaux arrivants. Ce sont en fait plus de 450 000 républicains qui traversent les Pyrénées en février 1939. En mars, 264 000 Espagnols se serrent dans les camps érigés à la hâte en Roussillon. Il s’agit autant d’accueillir les réfugiés que d’appliquer le décret du 12 novembre 1938 relatif à l’internement des « indésirables étrangers ».

Face à l’engorgement des camps, est envisagé de verser au camp militaire Joffre plus de 15 000 réfugiés catalans. Cela reste à l’état de projet, néanmoins en 1940 un millier de jeunes Espagnols sont au camp, placés sous l’autorité militaire française au sein de Compagnies de Travailleurs Etrangers.

L’internement des Espagnols

Le 10 décembre 1940, l’armée française met à disposition 600 hectares du Sud du camp militaire, afin d’y créer un camp d’internement civil rassemblant des familles d’étrangers. La partie militaire du camp fonctionne ensuite parallèlement aux camps civils. Les travaux d’aménagement du site sont réalisés dans des conditions épouvantables par des ouvriers espagnols issus des camps. Les premières familles de leurs compatriotes arrivent le 14 janvier 1941. Dès le 31 mai 1941, le « Centre d’hébergement de Rivesaltes » compte 6 475 internés de 16 nationalités principales ; plus de la moitié est espagnole, les juifs étrangers représentent plus du tiers.

Les internés souffrent avant tout d’une faim extrême. En juin, les services sanitaires constatent que les travailleurs espagnols pèsent en moyenne une vingtaine de kilos de moins que ce qu’ils devraient faire relativement à leur taille, et il suffit d’une simple épidémie de diarrhée pour qu’en une semaine meurent sept d’entre eux. L’eau manque tant que la douche, collective, n’est assurée que tous les quinze jours. Seules les pouponnières (et les bureaux) bénéficient du chauffage. Les Groupes de Travailleurs Etrangers espagnols sortent du camp pour réaliser travaux et vendanges. Des hommes profitent de ces mouvements pour parvenir à s’enfuir et rejoindre les maquis de la Résistance française. Le camp est récupéré par l’armée allemande en novembre 1942 : à cette date 215 internés sont morts, dont 51 enfants d’un an et moins. Les Espagnols représentent 26,5% de la totalité de ces décès.

Après la Libération, tandis que la partie militaire du camp de Rivesaltes reprend sa vocation initiale, est instauré dans sa partie civile le Centre de séjour surveillé de Rivesaltes (12 septembre 1944) qui vise à regrouper les anciens collaborateurs de l’occupant nazi, ainsi qu’un dépôt de prisonniers de guerre allemands et italiens.

Cependant, le Centre de séjour surveillé de Rivesaltes reçoit encore les ressortissants espagnols, internés pour passage clandestin de la frontière. Ils sont de nouveau utilisés comme main d’œuvre gratuite par les autorités, qui leur font réaliser les travaux nécessaires à la sécurisation du site.

L’écroulement du IIIe Reich est source de tensions, les internés estimant que la cessation des hostilités doit entraîner leur libération. Parmi les Espagnols sont mises en avant diverses options : grève de la faim, menace d’évasion collective, etc. En août 1945, le camp civil est quasiment vidée, treize gardiens encadrant 26 internés, presque tous des Espagnols détenus pour franchissement de frontière. En conséquence, une nouvelle reconversion est étudiée. Imaginant un effet domino provoqué par la chute des puissances de l’Axe, les autorités françaises travaillent sur un scénario d’écroulement du régime franquiste. Pour accueillir les réfugiés de cette « Retirade de droite » qui pourrait s’ensuivre, les partisans du régime du Caudillo franchissant les Pyrénées, est mis en place un plan de reconversion du camp de Rivesaltes, destiné à regrouper les éventuels exilés. Est ensuite envisagé de créer un grand centre de regroupement des clandestins espagnols saisis sur l’ensemble du territoire français.

Si ces différents projets achoppent, il est à noter que quand est créé sur le site en 1986 un Centre de Rétention Administrative, structure destinée à centraliser les immigrés clandestins avant leur expulsion, il a officiellement alors pour vocation première de rassembler les ressortissants espagnols en situation irrégulière sur le territoire français.

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