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Existe-t-il une relation entre présence d’étrangers et vote contre l’immigration ?

rubiks-cubePar Joël Gombin (cette note a été publiée hier sur son blog personnel).

La question qui est posée dans le titre de ce billet est évidemment trop vaste pour y répondre de manière exhaustive ici. Pour le dire vite, deux thèses s’affrontent dans la vaste littérature internationale consacrée au sujet. Selon la thèse de la « concurrence (ou menace) ethnique », les autochtones et les allochtones entrent en concurrence pour l’accès à des ressources rares, tout particulièrement l’emploi, mais aussi les ressources offertes par l’État-Providence. Dès lors, une plus grande présence d’immigrés est associée de plus hauts niveaux de xénophobie chez les autochtones et, sous contrainte d’offre électorale, à un plus haut vote xénophobe. D’une certaine manière, l’hypothèse de l’ « insécurité culturelle », développée par Christophe Guilluy  ou Laurent Bouvet  par exemple, s’inscrit dans cette lignée, mais en substituant des biens symboliques (identité nationale, etc.) aux biens matériels. À l’inverse, selon la thèse dite du « contact », les préjugés xénophobes préexistent à la présence des étrangers, et le contact quotidien avec ces derniers permet d’invalider ces préjugés. Dès lors, les attitudes xénophobes doivent être d’autant moins élevées que la proportion d’étrangers est élevée.

Jusqu’à présent, il faut bien le dire, la littérature internationale n’a guère pu trancher entre ces deux (ensembles de) théories. De mon point de vue, la question est complexe du fait qu’empiriquement, beaucoup de choses dépendent du niveau d’observation (parle-t-on de pays, de régions, de villes, de quartiers ?), comme l’avait d’ailleurs naguère démontré la controverse sur la relation entre présence immigrée et vote FN durant les années 1980 et 1990, qui avait amené Pascal Perrineau à énoncer la thèse de l’effet de halo : ce ne sont pas les électeurs vivant directement au contact des immigrés qui votent le plus FN, mais plutôt ceux vivant à proximité. Un autre questionnement est de savoir si la relation entre immigrés et xénophobie (ou vote xénophobe) doit s’apprécier dans l’absolu, ou « toutes choses égales par ailleurs ». Dans ma thèse, je montre ainsi que, toutes choses égales par ailleurs (c’est-à-dire quand on contrôle par la composition socioprofessionnelle de la population, le degré d’urbanisation, etc.), la relation entre vote FN et présence immigrée, au niveau départemental, est négative.

Ces prolégomènes ont pour but de remettre en perspective la votation suisse de ce dimanche relative à « l’immigration massive ». Soutenue par l’UDC, cette votation visait à remettre en cause l’accord de libre-circulation conclu avec l’Union européenne et à mettre en œuvre une politique plus stricte d’immigration. Il faut à ce stade rappeler que l’immigration est une réalité importante en Suisse, contrairement à l’image qu’on peut parfois s’en faire en France : 23,2 % de la population résidente  en Suisse est étrangère (contre 5,8 % en France ). La comparaison des chiffres entre la Suisse et la France a néanmoins ses limites, la Suisse ne connaissant pas le droit du sol .

Je n’ai pas fait de revue de presse exhaustive, mais beaucoup des commentaires sur cette votation que j’ai lus insistaient sur le fait que le vote en faveur de la votation aurait été d’autant plus positif qu’il y avait moins d’immigrés dans le canton. On peut en particulier lire le billet de Martin Grandjean  (avec une belle visualisation de données), qui a été assez largement reprise dans la presse (par exemple chez Slate ) et m’a donné envie d’écrire ce billet. En effet, la relation au niveau cantonal ne me paraît pas si claire que cela. Mais je dois préciser que c’est une interrogation de béotien : je ne connais rien du tout à la politique suisse ! Il me semble toutefois me rappeler de mes lectures (de Rokkan et Lipset notamment) que le clivage linguistique joue un rôle important en Suisse, ainsi que le clivage religieux. Du coup, j’ai voulu voir ce qui se passe si on contrôle par la langue du canton  (je me suis contenté, par simplicité, de distinguer les cantons francophones des autres cantons ; dans les cantons qui ont plusieurs langues officielles, j’ai pris la langue majoritaire) et la part des protestants  (je laisse ici de côté les religions autres que le catholicisme et le protestantisme).

Si on regarde simplement la relation entre proportion d’étrangers et vote à la votation, la relation semble en effet relativement nette (voir la figure 1). Une simple régression linéaire confirme que cette relation est statistiquement significative, même si son pouvoir explicatif n’est pas très fort (R² = 0.24).

Toutefois, dès lors qu’on introduit la religion et, surtout la langue, l’effet de la proportion d’étrangers disparaît. Dans une régression multiple prenant en compte comme variables explicatives la proportion d’étrangers, la langue et la part de protestants dans le canton, la langue apparaît de loin comme la variable ayant l’effet le plus important. Ainsi, toutes choses égales par ailleurs, les cantons francophones ont voté près de 12 points moins en faveur de la votation que les autres cantons. Vient ensuite la proportion de protestants : plus un canton compte de protestants, moins il a voté en faveur de la votation (mais l’amplitude de cet effet est faible). Enfin, dernier enseignement, dans ce modèle, il n’y a plus de relation statistiquement significative (à 5 %) entre la proportion d’étrangers et le vote à cette votation.

N’étant pas spécialiste, ni même connaisseur, de la Suisse, je laisse d’autres interpréter ces résultats. Mais il me semble qu’entre temps, il n’est pas si clairement établi que ceux qui votent contre l’immigration le font parce qu’ils n’ont « jamais vu un immigré ». Ce genre d’attitudes prend généralement ses racines dans des clivages plus profondément ancrés dans l’histoire.

Les données utilisées ainsi que le code R sont disponibles en ligne.

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