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De l’Absence aux nouveaux porte-parole. Evolution du mouvement associatif harki

MondrianNr_changed1Par Aberahmen Moumen

Il est d’usage aujourd’hui de penser que les harkis, souvent assimilés à une communauté homogène et unie, ont toujours été représentés par des structures associatives, militantes pour les droits des anciens supplétifs, leurs épouses et leurs enfants. Néanmoins, il n’en fut pas toujours ainsi et l’apparition de porte-paroles d’un groupe social en construction ne se fit que lentement des années 1960 à nos jours.

Parler au nom de. Les associations pour les Français musulmans

L’arrivée en France à partir de 1962, dans des conditions souvent difficiles, des anciens harkis et de leurs familles n’ont pu permettre à ces réfugiés de constituer immédiatement des associations pour défendre leurs intérêts.

Suite au traumatisme des violences à leur encontre qui accompagnent l’accession de l’Algérie à l’indépendance, du déracinement brutal, du passage par les camps pour une durée plus ou moins longue selon les familles, les préoccupations de cette population sont orientées d’abord vers une installation dans la sécurité : logement, emploi et regroupement familial. Rares furent ainsi les associations de harkis proprement dites qui se sont constituées. On retrouve seulement la trace d’une association, dans le cas particulier du camp de Rivesaltes et ses près de 10.000 nouveaux habitants, à la fin de l’année 1962. L’Association des Musulmans de France avait pour objet « la défense des droits des harkis, moghaznis, supplétifs, membres des groupes d’autodéfense, auxiliaires et anciens combattants de l’armée française, et d’aider au respect des droits surtout matériels des réfugiés et la défense de leur dignité et honneur ». Même si son siège social est à Paris, elle tient le 2 décembre 1962 à Perpignan sa première assemblée générale, en présence de 350 personnes environ, dont une grande partie du camp de Rivesaltes1.

Ne pouvant que difficilement se prendre en charge dans un pays qui leur était inconnu, souvent analphabètes et parlant à peine le français pour la majorité des hommes et la presque totalité des femmes, les intérêts des anciens supplétifs sont alors défendus par des associations dirigées par des anciens militaires, des rapatriés pieds-noirs ou certaines personnalités issues de la droite française, catholique et souvent partisanes de l’Algérie française, qui constituent au gré des départements d’implantation des familles, des comités d’aide aux « réfugiés musulmans ».

Ces comités ne demeurent en place le plus souvent que quelques mois le temps d’aider à la réinstallation de quelques familles. Parfois, c’est à l’initiative des pouvoirs publics que ces comités d’accueil sont mis en place, afin d’éviter aux structures politisés de s’occuper des réfugiés. Ainsi, est-ce le cas à Bordeaux avec le Comité régional pour l’assistance aux harkis, placé sous la présidence d’honneur du président de l’Assemblée nationale et du préfet igame pour la 4ème région.

Des associations spécifiques à certaines régions ou attachées à une unité militaire sont aussi créées. L’exemple le plus connu en est bien entendu l’amicale de la demi-brigade des fusiliers marins, déclarée en mars 1962, qui s’occupent de la réinstallation de 334 anciens harkis et leurs familles à Largentière (Ardèche). Autre exemple, celui de l’association-amicale des anciens personnels de la SAS de la commune de Sidi Ali Bounab, créée en juin 1962.

Néanmoins, deux associations se distinguent par leur envergure nationale. L’Association des Anciens des Affaires Algériennes (AAAA), fondée le 14 mai 1962 par François Reverchon, Jacques Lethiec et Jean Bottard entre autres, tous anciens des SAS, s’occupe quant à elle plus particulièrement des anciens moghaznis2. Et ensuite, le Comité national de solidarité pour les Français musulmans réfugiés, fondé le 10 juillet 1962, qui devient ensuite le Comité national pour les musulmans français (CNMF) officiellement le 2 janvier 1963, à l’initiative de jeunes officiers ayant servi en Algérie. Présidée par le Colonel Schoen, comptant parmi les responsables Nicolas d’Andoque et Achille Fould-Aymard, lieutenants de réserve en Algérie, l’association est sous le patronage d’Alexandre Parodi, vice-président du Conseil d’Etat3. Ces deux associations, présidées et le plus souvent constituées par des hommes ayant commandé des supplétifs en Algérie, s’engagent pour soutenir le reclassement des familles réfugiées en France.

Enfin, les grandes associations de rapatriés comme l’Association nationale des Français d’Afrique du Nord, d’outre-mer et de leurs amis (ANFANOMA) et le Rassemblement national des Français rapatriés d’Afrique du Nord et leurs amis (RANFRANOM) ajoutent le règlement des problèmes des harkis à ceux des pieds-noirs. Ils enregistrent parfois des adhésions d’anciens supplétifs, insérées dans leurs « sections harkis ». Par ailleurs, le besoin d’associations spécifiques ne se faisaient pas sentir dans la mesure où des anciens députés tels que le Bachaga Boualem, El Hajj Mohamed Laradji, Mohamed Iouahalene faisaient office de « représentants » nationaux, et parlaient au nom de leurs « frères » harkis. Ces hommes constituent la justification, pour les associations pieds-noirs, d’une unité de tous les rapatriés sans distinctions. Les anciens supplétifs quand à eux n’étaient essentiellement présents que pour faire nombre lors des grandes manifestations de rapatriés.

S’émanciper. Les associations de Français musulmans

A partir de 1971, des associations de Français musulmans rapatriés sont créées, associations créées pour et par des Français musulmans. La première à voir le jour est le Mouvement d’assistance et de défense des rapatriés d’Afrique du Nord (MADRAN), déclarée le 1er août 1971 et présidé par Ahmed Kaberseli. D’autres associations, qui ont une aura nationale, émergent finalement dans le paysage associatif : la Confédération des Français musulmans rapatriés d’Algérie et leurs amis (CFMRAA) de M’Hamed Laradji, neveu du député, le Front national des Français de confession islamique (FNRFCI) de Mourad Kaouah et Ahmed Djebbour, anciens députés, et l’Union nationale des anciens combattants Français de confession islamique (UNACFCI) du capitaine Kheliff. Ces responsables sont néanmoins issus de l’élite francisée, fonctionnaires, élus ou militaires hauts gradés, qui s’expriment aussi pour les anciens supplétifs. De multiples associations, estimées à environ 200, naissent ainsi dans les années 1970. Néanmoins, seules les associations nationales telles que la CFRMAA et le FNRFCI sont présentes dans plus du tiers des départements à forte concentration de Français musulmans : Sud-Est, Sud-Ouest, Rhône-Alpes, région parisienne, Picardie, Nord, Alsace4. De surcroît, pullulent des associations beaucoup plus locales à l’échelle d’une ville ou d’un département. Toute une génération de jeunes issus pour la plupart des camps de transit, des hameaux forestiers ou des cités urbaines commence à s’investir dans le mouvement associatif.

1975 est une date essentielle pour ceux que l’on nomme toujours les Français musulmans. Une révolte des habitants du camp de Bias débute en mai 1975. Une série de manifestations, de grèves, d’occupation est organisée par la CFMRAA de M’hamed Laradji. Très rapidement, le camp de Saint-Maurice l’Ardoise, touché par des troubles, est occupé jusqu’en juin. Les jeunes, suivant Laradji, font de Saint-Maurice l’Ardoise un camp retranché5.

Des prises d’otages se multiplient pour attirer l’attention des Autorités et de l’opinion publique sur la situation des Français musulmans. Le 19 juin 1975, quatre jeunes, armés, prennent en otage, à la mairie de Saint-Laurent des Arbres (Gard), deux secrétaires et le directeur du camp de Saint-Maurice l’Ardoise. La prise d’otage s’achève le lendemain. Le 6 août 1975, quatre ouvriers Algériens sont enlevés prés de Bagnols-sur-Cèze, en réponse à la retenue en Algérie du fils d’un ancien harki. Les otages sont libérés après le retour de l’enfant en France. Le 16 août 1975, le secrétaire de l’Amicale des Algériens en Europe est kidnappé. Le but est de faire pression sur les gouvernements Français et Algériens pour une libre circulation des Français musulmans entre les deux pays.

Par la révolte débutée dans les deux « cités d’accueil » de Bias et Saint-Maurice l’Ardoise, ce coup de semonce marque le début de la prise de conscience par les pouvoirs publics et surtout par la société française dans son ensemble, des difficultés qui touchent une part de cette population depuis leur exil en France, il y a plus de dix ans. Par la médiatisation des diverses manifestations sur l’ensemble du territoire national, la « question harkis », conséquence de la fin de la guerre d’Algérie, réapparaît clairement depuis 1962. Mais en même temps, 1975 marque un tournant en accélérant l’effervescence associative au sein du groupe social.

Le gouvernement prend alors des mesures d’urgence pour répondre à leur situation précaire. Cela se traduit par une nouvelle administration pour les aider, par une politique de relogement, par une amélioration du statut des ouvriers de l’ONF, par un début véritable d’indemnisation et enfin par une tentative d’améliorer les relations avec l’Algérie.

Outre les desiderata d’ordre matériels, les associations de français musulmans se focalisent aussi sur trois revendications symboliques : la libre circulation entre la France et l’Algérie, dans un contexte où nombre d’anciens supplétifs se sont faits refoulés, les lieux de culte et les carrés musulmans, préfigurant ainsi les premiers jalons de l’islam français.

S’affirmer. Les associations de harkis

Les années 1980 voient régulièrement la mobilisation de structures associatives, mais souvent dans un cadre local. Seules les marches, soutenues par des associations sur leur parcours, revêt un caractère national par leurs médiatisations, comme avec Brahim Sadouni6. Néanmoins, 1991 transforme radicalement le paysage associatif.

Si les revendications demeurent récurrentes, cette révolte est, à bien des égards, différente de celle de 1975. A cette dernière, les jeunes nés en Algérie sont majoritairement les plus actifs, alors que la révolte de 1991 voit désormais l’arrivée sur la scène revendicative de jeunes nés en France, n’ayant connu pour nombre d’entre eux ni les drames de la guerre d’Algérie, du rapatriement et des camps ni même l’Algérie lors d’un voyage familial. Deuxième différence, dans certains quartiers se sont conjugués les troubles liés aux conséquences du rapatriement et de la relégation mais aussi les difficultés sociales avec le phénomène des « banlieues ».

Enfin, ces luttes ne concernent plus seulement les fils mais aussi les filles d’anciens supplétifs. Elles sont non seulement partie prenante des actions revendicatives mais aussi parfois les meneuses comme Ouardia Hebab à Narbonne. Elles investissent de plus en plus le tissu associatif. A partir de la fin des années 2000, elles insistent sur la souffrance des mères et leurs parcours tout aussi chaotique que leurs homologues masculins. Le groupement national « Femmes et filles de harkis » n’est que l’aboutissement de ce lent processus d’affirmation des descendantes d’anciens supplétifs.

Conséquence de la révolte, la loi du 11 juin 1994, relative aux rapatriés anciens membres des formations supplétives et assimilés ou victimes de la captivité en Algérie et de leurs familles, est un début de reconnaissance officielle de cette histoire. Des mesures sont ainsi prises en faveur des anciens supplétifs.

Outre la prise en compte officielle par les pouvoirs publics des difficultés de ce groupe social, les révoltes de 1991 traduisent aussi un changement décisif dans le milieu associatif. Les associations revendiquent le terme « harki », signe de ralliement qui s’affiche dorénavant et fièrement tel un étendard. Pour Gilles Keppel et Mohand Hamoumou, dans les années 1990, l’évolution du nom des associations, avec l’émancipation de la notion de Français musulmans, ne s’effectue plus par rapport à la religion musulmane mais par rapport à l’histoire. De plus, être français et musulmans à partir des années 1980 et surtout 1990 n’était plus l’apanage des seules familles d’anciens supplétifs et assimilés, incitant nombre d’associations à faire un distinguo radical. Enfin, il semble aussi pertinent de penser aujourd’hui qu’il s’agit d’une distance vis-à-vis d’une notion directement issue de l’histoire coloniale, et intimement liée à ces continuités des pratiques et des représentations postcoloniales.

L’échec de l’affirmation en tant que « fils de harkis » dans les divers mouvements de lutte contre les discriminations comme France Plus ou la marche des Beurs en 1983, où six jeunes parmi les dix marcheurs étaient des enfants de harkis, dont les deux principaux Toumi Djaïdja et Bouzid Kara7, expliquent aussi ce changement de dénomination. Le passage de certains d’entre eux dans les structures syndicales, les associations socioculturelles ou les groupements politiques comme France Plus, a contribué à former une nouvelle catégorie de militants associatifs aux compétences renforcées.

Dans un combat qui opposerait les « modernes » aux « anciens », la nouvelle génération de descendants d’anciens supplétifs effectue une véritable révolution dans le milieu associatif. Pour reprendre les mots d’Hacen Arfi et Ouardia Hebab, figures emblématiques des manifestations de 1991, ces jeunes ont voulu « donner un coup de pied dans la fourmilière des associations » en tentant de faire émerger d’autres leaders, plus jeunes, et de fédérer nationalement sous formes de « coordinations ». Néanmoins et très vite, les querelles intestines et les luttes pour la représentation, parfois favorisées par les pouvoirs publics ou partis politiques, reprennent le dessus. A la fin de l’année 1991, seule une poignée de grandes associations historiques subsiste dont sept perçoivent des subventions à l’échelle nationale8, cependant que prolifèrent désormais coordinations, comités, unions ou collectifs qui s’autoproclament nationaux, et qui finalement ne touchent que partiellement l’ensemble du groupe social –sans être certes un particularisme sociologique-, la majorité restant à l’écart ou ne se sentant que peu ou pas concernée par la vie associative.

Revendiquer. Les nouveaux porte-paroles

A partir de la fin des années 1990, parmi les associations actives, un changement d’objectif et de stratégie est opéré. D‘un combat orienté essentiellement vers des revendications d’ordre matériel (indemnités, aides à l’emploi, au logement…), les associations axent désormais leurs efforts vers l’obtention d’une reconnaissance officielle de leur histoire (l’abandon, les massacres, la relégation dans les camps). Le constat de la disparition progressive des anciens supplétifs et de leurs épouses ainsi que le basculement de l’opinion publique, assez largement favorable à leurs revendications, ont aussi pour conséquence la création d’union beaucoup plus solide : le Collectif national justice pour les harkis et leurs familles avec la grève de la faim d’Abdelkrim Klech en 1997, le Comité national de liaison des harkis (CNLH) de Boussad Azni, ou l’Association justice, information et réparation (AJIR) impulsée par le sociologue Mohand Hamoumou. Des structures qui néanmoins ne subsistent que par l’engagement et la présence de personnes emblématiques à leur tête.

Saisir la justice est aussi le nouveau moyen d‘action utilisé par les associations de harkis. En premier lieu, afin que la justice reconnaisse la situation vécue par les harkis en 1962 comme un crime contre l’humanité. Ainsi le 30 août 2001, le Collectif justice pour les harkis et le Comité national de liaison des harkis déposent une plainte pour crime contre l’humanité au Tribunal de grande instance de Paris. Neuf individus et une cinquantaine d’associations suivent la même démarche simultanément devant les tribunaux de Paris, Marseille et Bordeaux. La plainte étant rejetée par la chambre criminelle de la Cour de cassation le 17 juin 2003, les associations de harkis se sont orientées vers la justice européenne. Deux associations se sont ensuite spécialisées vers les actions en justice : « Génération Mémoire Harkis » de Smaïl Boufhal et l’association « Harkis et Vérité » de Charles Tamazount. Cette dernière a intenté une action sur l’aspect discriminatoire des lois en faveur des anciens supplétifs, qui a été confirmé par un avis du Conseil constitutionnel le 4 février 2011. Ensuite, les personnalités qui utilisent le mot harki comme insulte sont systématiquement l’objet de procédures judiciaires de la part d’association de harkis : l’ancien Premier ministre Raymond Barre, le journaliste Siné, l’ancien président de région Georges Frêche, l’ancien secrétaire d’Etat Dominique Bussereau…..

Les années 2000, si elles ne voient plus l’émergence d’un mouvement global, dévoilent sporadiquement des grèves de la faim, des blocages d’autoroute ou de trains, des manifestations en face de municipalités ou de sièges de partis politiques, des occupations de permanences d’élus comme celle du député UMP de Salon-de-Provence, Christian Kert, en novembre 2004, ou la prise d’otage du Sénateur de l’Ariège et président du groupe PS au sénat, Jean-Pierre Bel le 18 mars 2010. Enfin, Hamid Gouraï et Zohra Benguerrah, à partir du 5 mai 2009 et durant près de deux ans, ont campé devant l’Assemblée nationale au nom de leur Coordination nationale du mouvement de la résistance harkie. Ces années sont aussi marquées par le travail de mémoire, effectué par l’association harkis et droits de l’homme (AHDH), animée par Fatima Besnaci-Lancou, auteur d’un ouvrage en 2003 qui fut largement diffusé, « Fille de harki ». Se positionnant ouvertement au-delà des « guerres de mémoires », multipliant colloques, publications et interventions dans les collèges et lycées, l’historien Philippe Joutard écrit ainsi que cette association a « compris que loin d’affaiblir leur groupe et sa mémoire, la recherche historique utilisant la confrontation des sources écrites et orales, publiques et privées, algériennes et françaises, les mettait pleinement en valeur »9.

Les pouvoirs publics, craignant néanmoins de nouvelles tensions, dans un contexte de crispations mémorielles autour de la guerre d’Algérie, de tensions diplomatiques sur la question coloniale entre la France et l’Algérie, prend toute une série de mesures symboliques à l’intention des familles d’anciens supplétifs comme l’hommage aux harkis le 25 septembre 2001, qui devient annuelle à partir de 2003, et le vote de la loi du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés. Mais cette dernière relance au contraire la « guerre des mémoires » par son article 5 où les programmes scolaires devaient reconnaître en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord.

L’effervescence associative entraîne, en même temps, une surveillance accrue par les services des préfectures de la myriade associative harki avec les réunions qui ont pour principale utilité de « prendre le pouls » du groupe social. Devenue une clientèle électorale, des nominations symboliques sont aussi faites à l’intention d’hommes, qui ont été des responsables associatifs, choisis surtout par leur engagement politique envers le parti de la majorité présidentielle et gouvernementale, et censés satisfaire le désir du groupe social harkis d’être représenté dans la sphère politique. Hamlaoui Mékachéra, issu d’une famille d’officiers, est ainsi nommé secrétaire d’État aux Anciens Combattants puis Ministre délégué aux Anciens combattants auprès du ministre de la Défense de juin 2002 à mai 2007. Il était à la tête du Conseil National des Français musulmans (CNFM)10. Boussad Azni, suite à son ouvrage « Harkis. Crime d’Etat » en 2002 et les plaintes avec son association le Comité national de liaison des harkis (CNLH), appelle publiquement à voter pour Jacques Chirac puis Nicolas Sarkozy. Il est d’abord nommé vice-président du Haut conseil des rapatriés (HCR), instance crée par le gouvernement, qui désigne ses membres parmi les représentants associatifs pieds-noirs et français musulmans, manière de canaliser les mouvements associatifs. Il devient ensuite conseiller auprès du Secrétaire d’Etat aux anciens combattants en 2007, avant d’être démis de ses fonctions en 2009.

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De l’absence des années 1960 à l’effervescence des années 1970 à 1990, le mouvement associatif du groupe social harkis en ce début de XXIe siècle se caractérise par une revendication quasi-unanime transcendant les clivages : la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat dans l’abandon et le massacre des harkis en 1962, suite au discours du président Nicolas Sarkozy pendant l’élection présidentielle le 31 mars 2007.

Cette revendication est d’ailleurs reprise par l’ensemble des nouveaux porte-paroles du groupe social harkis, remplaçant progressivement les anciens harkis de plus en plus âgés et de moins en moins nombreux11 et s’exprimant en lieu et place de l’élite des français musulmans rapatriés qui les avait longtemps représenté. Porte-paroles qui se caractérisent souvent –sans être néanmoins une règle- par la prépondérance d’une même génération : née en Algérie ou dans les premières années du rapatriement, ils ont connu, vécu ou subi la guerre d’Algérie, le transfert en France après 1962 et les espaces de confinement (camps, hameaux forestiers et cités urbaines) mis en place à leur intention.

Dans ces profils des nouveaux porte-paroles, s’investissent aussi celles et ceux qui ont eut leur père emprisonné après l’indépendance en Algérie. Enjeux politiques dans certaines régions (Nord-Pas-de Calais, Provence-Alpes Côte d’Azur, Languedoc-Roussillon, Midi-Pyrénées…), ces nouveaux militants utilisent dorénavant les nouveaux outils de communication médiatique en direction de la société civile et des responsables politiques.

Il n’en demeure pas moins que derrière l’unité relative autour d‘une revendication de reconnaissance, le mouvement associatif harkis cache difficilement l’hétérogénéité d’un groupe social fortement clivée : se positionnant politiquement à gauche ou à droite, militant avec les associations rapatriés pieds-noirs ou s’en distançant fortement, se considérant d’abord comme rapatriés ou comme harkis, invoquant l’engagement assumé des pères ou l’enrôlement subie, revendiquant une part d’algérianité ou la déniant, assumant la dimension musulmane ou s’en abstenant, promouvant un rapprochement avec l’Algérie ou la déclinant… C’est finalement, au-delà de la sphère revendicative, à ces enjeux identitaires que le paysage associatif harkis, et ses responsables, est actuellement confronté.

Première version : Abderahmen Moumen, « De l’Absence aux nouveaux porte-parole. Evolution du mouvement associatif harki (1962-2011) », Les Temps modernes, n°666, 2011, pp. 105-119.

Notes

1 SHD 1 R 337.

2 L’AAAA devient ensuite l’association des anciens des SAS, présidée encore aujourd’hui par Daniel Abolivier.

3 André Wormser lui succèdera ensuite. Un ouvrage retrace l’action du CNMF après la mort de ce dernier. André Wormser, Pour l’honneur des harkis. 1 an de combats, 45 années de lutte, Editions Sillages, Marseille, 2009, 317p.

4 Paul Veyne-Sanchez, « Les rapatriés et leurs associations », in Grand Maghreb, n°37, février 1985, pp. 45-49.

5Abderahmen Moumen, « Saint-Maurice l’Ardoise : 1962-1976. Du camp de transit à la cité d’accueil », in Actes du colloque « 1956-2006. 50 ans, les harkis dans l’histoire de la colonisation et ses suites » (sd Fatima Besnaci-Lancou et Gilles Manceron), Editions L’Atelier, 2008, pp.131-146.

6 Brahim Sadouni, Une blessure profonde, Editions Frédéric Serre, 2011, 215p.

7 Bouzid Kara, La Marche, Paris, Sindbad, 1984.

8 Dont le CNMF, la CFMRAA, le FNRFCI, l’UNACFCI, l’Union nationale des rapatriés français musulmans.

9 Philippe Joutard, « Un beau travail conjoint d’histoire et de mémoire », in Fatima Besnaci-Lancou, Benoit Falaize, Gilles Manceron (sd), Les Harkis. Histoire, mémoire et transmission. Paris, L’Atelier, 2010, p.9.

10 Fédération d’associations créée après les Etats Généraux de Lyon organisés par Kamel Kabtane, Jean-Claude Khiari, Rabah Kheliff.

11 Rares sont ainsi les associations réellement actives et présidées par des anciens harkis. Il nous faut néanmoins citer Messaoud Kafi, président de l’Union nationale des harkis associés et sympathisants (UNHAS), ou Ali Tebib, président de l’Association pour la promotion sociale éducative et culturelle du Tarn (APSECT).

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