RÉCENTS

Le Réarrangement du réel : un monde en convulsions

affiche hypnotise

Par Stéphane François

Depuis la parution d’Un XXIe siècle irrationnel (CNRS éditions) en 2018, on observe une accélération spectaculaire des dynamiques qui étaient déjà décrites : montée du conspirationnisme, retour de l’irrationnel, effondrement de la confiance dans la science et dans les institutions, recomposition brutale des idéologies, tensions géopolitiques renouvelées. Ces évolutions donnent l’occasion de revenir, point par point, sur ces transformations, mais aussi d’en élargir la portée, d’en comprendre les racines profondes et d’en mesurer les implications pour les années à venir. Il s’agit d’inscrire ces analyses dans un cadre théorique plus vaste : histoire longue des idées, mutations technologiques, effets psychologiques du numérique, héritages culturels et esthétiques, renversement des régimes de vérité. Nous proposons moins un commentaire qu’une cartographie du basculement civilisationnel que nous traversons. En effet, nous ne faisons pas face à une crise conjoncturelle, mais à un mouvement de fond : un « réarrangement du réel », pour reprendre l’expression d’un auteur que je commenterai plus loin. Comprendre ce mouvement est indispensable si nous voulons encore espérer y résister.

En 2018 déjà, lors de la parution de l’ouvrage précité, nous sentions la pression monter. Une altération progressive du rapport au réel s’installait : rejet de la science, défiance envers les élites, renouveau de pratiques pseudo‑traditionnelles, fascination pour l’ésotérisme. La démocratie représentative n’inspirait déjà plus ; elle apparaissait fatiguée, routinière, incapable de répondre aux inquiétudes contemporaines. Le personnel politique, de droite comme de gauche, donnait l’impression d’un corps vidé de substance : plus de projet d’avenir, seulement de la gestion à court terme, dictée par des impératifs électoralistes. Ce contexte, déjà ancien il est vrai, s’est accéléré et a créé un terreau explosif, sur lequel les forces irrationnelles ne pouvaient que prospérer. Le mouvement des Gilets jaune en a été l’une des expressions.

Le mouvement des Gilets jaunes a représenté un événement fondateur. Il fut à la fois une révolte sociale, une crise démocratique, et un laboratoire du populisme contemporain. Ce populisme, loin de la simple démagogie pour certains Gilets jaunes, se caractérisait par un refus radical de toute forme de représentation, appelant de ses vœux une démocratie directe. Mais ce refus ouvrait paradoxalement la voie à l’infiltration de groupes extrémistes, notamment d’extrême droite, et à l’émergence spontanée d’« entrepreneurs de cause » cherchant à devenir porte‑paroles malgré le rejet affiché de tout leadership. Ainsi, le mouvement a révélé une contradiction majeure : vouloir une horizontalité absolue tout en se laissant capturer par ceux qui maîtrisent mieux les codes médiatiques. La démagogie est alors revenue « par la petite porte ».

De même, la pandémie de Covid‑19 peut être analysée comme un tournant anthropologique. Elle n’a pas seulement agi comme une crise sanitaire : elle a mis à jour un trait caractéristique de l’époque, c’est‑à‑dire une fragmentation radicale du rapport au savoir. Le rejet de la science, déjà perceptible avant 2020, explose alors. Le phénomène est massif : des personnes nient l’existence du virus, tandis que d’autres affirment que les vaccins seraient des armes politiques ou biologiques. Chez d’autres encore, la défiance envers la science se nourrit de recherches superficielles sur Internet, perçues comme équivalentes à l’expertise scientifique. De fait, les discours occultistes, énergétiques et pseudo‑médicaux resurgissent avec force.

Un paradoxe saisissant se manifeste : les individus rejetant les mesures sanitaires sont souvent les mêmes que l’on voit céder à une peur panique dès qu’un voisin tousse. Il s’est agi d’un mélange explosif de déni et d’hyper‑peur, symptomatique d’un individualisme anxieux : victimes d’un individualisme exacerbé, certains exigeaient une liberté totale tout en vivant dans une peur démesurée du virus. La pandémie a été le révélateur d’un rapport paradoxal à la liberté.

Cette crise aurait pu bénéficier aux mouvements écologistes, porteurs depuis longtemps de discours sur la fragilité systémique, les limites du modèle productiviste et les risques globaux. Pourtant, ils n’ont pas su incarner une alternative crédible face à l’irrationalité ambiante, car le terrain a été monopolisé par différents discours et pratiques comme les médecines dites « alternatives » ; les discours spiritualistes ; les fantasmes anti‑scientifiques ; et, enfin, les communautés complotistes. L’écologie politique s’est alors retrouvée prise entre deux feux : trop rationnelle pour les uns, trop radicale pour les autres. En revanche, la collapsologie, apparue au même moment, aux accents eschatologiques, en profite.

Si le retour de l’irrationnel constituait déjà un phénomène lourd avant 2020, la période 2020–2025 a concentré une succession d’événements suffisamment dramatiques pour précipiter un basculement général. Ces événements n’ont pas été des anomalies ponctuelles : ils ont agi comme des révélateurs, des amplificateurs et, surtout, des restructurateurs des imaginaires politiques contemporains. Ils ont modifié le continuum cognitif, c’est-à-dire la manière dont les individus perçoivent la vérité, la crédibilité, les institutions, les conflits et le monde lui‑même.

La pandémie a rendu visible la fragilité des sociétés contemporaines. Il faut toutefois insister sur un point essentiel : si elle n’a pas créé l’irrationnel contemporain, elle lui a fourni un cadre propice à son explosion. Le rejet de la science a atteint un niveau tel que la discussion publique s’est parfois transformée en affrontement entre l’expertise scientifique d’un côté et les « recherches personnelles » faite sur Google de l’autre. Ces dernières se sont elles-mêmes nourries de croyances de type occultiste ou ésotérique ; d’une méfiance structurelle envers les institutions, en particulier scientifiques et politiques ; de discours complotistes recyclant des imaginaires anciens comme l’antimaçonnisme et l’antisémitisme. Cette crise a produit une hybridation nouvelle entre un complotisme politique néo-populiste (anti‑élites, antisystème) et un complotisme de nature occultiste, dont un réenchantement mythologique du réel qui s’est manifesté dans des pratiques pseudo-médicales et pseudo-traditionnelles, mais également par un retour à la religion, dans une optique fondamentaliste. La pandémie a été un premier séisme.

L’invasion de l’Ukraine en a été un autre, d’une autre nature : il s’est agi d’une fracture idéologique globale. Lorsque la Russie envahit l’Ukraine, une logique binaire aurait voulu que les forces politiques se positionnent de manière relativement cohérente. Ce ne fut pas le cas. Le choc fut double : géopolitique et idéologique. Ainsi, l’extrême droite s’est retrouvée scindée en deux. Traditionnellement fascinée par la Russie poutinienne – perçue comme un modèle d’ordre, d’autorité, de nationalisme et de conservatisme moral –, l’extrême droite européenne s’est divisée : un premier camp s’est aligné sur l’Ukraine, invoquant la défense d’un peuple souverain contre un impérialisme brutal ; un second camp, fidèle à Moscou, a vu dans la Russie le dernier bastion de la civilisation occidentale contre le libéralisme, l’égalitarisme, le multiculturalisme et l’OTAN. Cette division est essentielle : elle a montré que les différentes familles politiques étaient travaillées de l’intérieur par des contradictions profondes.

Plus surprenant encore a été le positionnement d’une partie de l’extrême gauche (au sens global de l’expression), prisonnière de schéma anti-impérialiste d’un autre âge, qui a continué, envers et contre tout, de percevoir la Russie comme une force anti‑impérialiste. Cette vision repose sur un héritage symbolique puissant, celui de la Guerre froide, mais complètement inadéquat face à la réalité d’un régime autoritaire et profondément réactionnaire. Il y a là une inertie idéologique remarquable : l’histoire mentale pèse plus que l’histoire réelle. Plus étonnant encore, le Sud global utilise une grille de lecture décoloniale : l’invasion russe a souvent été analysée non comme une agression impériale mais comme un contre‑poids symbolique à l’Occident. On y trouve moins une admiration pour Poutine qu’une méfiance historique envers les puissances occidentales. Sans surprise : les conflits géopolitiques ne sont jamais lus de la même manière selon l’histoire des nations.

L’Ukraine a montré que les repères binaires de la Guerre froide ne fonctionnaient plus. Des alliances inattendues sont apparues. Des fractures idéologiques internes ont éclaté. La question « qui soutient qui, et pourquoi ? » est devenue presque insoluble. Ce brouillage nourrit le chaos cognitif : plus aucune catégorie politique ne semble stable. On assiste à la fin de la grille de lecture géopolitique du XXᵉ siècle.

Si l’Ukraine a fracturé les cadres idéologiques, Gaza a révélé quelque chose de plus profond : l’effondrement du droit international comme horizon commun. La réponse israélienne à l’attaque du Hamas est devenue indubitablement démesurée. Cela a entraîné plusieurs conséquences : la déstabilisation des alliances traditionnelles ; la fracturation des milieux militants ; le retour bruyant d’une parole antisémite décomplexée ; le brouillage des frontières du débat public. Le droit international, déjà malmené par la Russie, a semblé perdre toute consistance. La logique humanitaire elle‑même s’est trouvée emportée par la polarisation.

De même, la crise au Moyen Orient a mis en lumière un phénomène particulièrement déroutant : l’admiration de certains militants néonazis pour Israël. Ce n’est pas récent : elle existe depuis les années 1960, par exemple chez un Jean Mabire (qui célébrait « la fraternité du sang et du sol retrouvé »). Pour autant, il n’avait jamais atteint cette ampleur. Pourquoi ? Ils voient en Israël un modèle d’État ethno‑nationaliste assumé, prêt à utiliser la force pour défendre son identité. Pensons aux thèses à ce sujet du « postnazi » étatsunien Greg Johnson. Ce paradoxe en dit long sur notre époque. Ces extrémistes adoptent les références qui leur permettent d’alimenter leur fantasme de pureté, même si ces références contredisent leur histoire idéologique.

Gaza comme l’Ukraine a contribué à effacer le « tiers‑exclu moral », c’est-à-dire qu’il n’y a plus de consensus minimal sur ce qui constitue : une agression ; une disproportion ; une légitimité ; une victime ; ou un oppresseur. La réalité est désormais médiée par des récits concurrents. On évolue dans le relativisme cognitif.

De même, l’affaire Epstein est un catalyseur moral et une machine à fantasmes. Peu d’événements ont autant cristallisé la défiance envers les élites que celle-ci. Elle réunit tous les ingrédients d’un récit total : impunité ; exploitation sexuelle systémique de mineures ; réseau international impliquant des personnalités de premier plan ; appareil logistique sophistiqué ; protections institutionnelles ; un suicide jugé improbable par de nombreux observateurs. Dans l’imaginaire public, cela se traduit par une équation simple : élite égale corruption morale structurelle. En outre, les possibles liens avec le KGB alimente l’idée d’une manipulation aux conséquences géopolitiques : Epstein aurait servi de vecteur de compromission, fournissant à Moscou des matériaux pour influencer des personnalités politiques occidentales. Qu’elle soit exacte ou non, l’idée a un pouvoir narratif immense. En effet, cette affaire s’est naturellement greffée aux fantasmes du « pizzagate » et aux narrations de QAnon : des élites pédophiles, des rituels sataniques et des réseaux secrets. On assisterait à une lutte cosmique entre le Bien et le Mal, c’est-à-dire à une « métaphysisation » du complotisme : on ne dénonce plus seulement une corruption politique, on décrit une lutte ésotérique, quasi religieuse. Cette affaire marque la fusion entre un complotisme politique (anti‑élites), un complotisme moral (perversion généralisée), et un complotisme occultiste (narration ésotérique, et plus largement religieuse – eschatologique –, du monde). Il symbolise le passage d’une crise politique à une crise de civilisation.

Si les secousses politiques et géopolitiques ont profondément déstabilisé nos repères, elles n’auraient pas eu un tel effet sans une transformation culturelle et technologique de fond. Notre époque voit s’additionner – ou plutôt s’entrelacer – trois dynamiques. La première est le brouillage du réel produit par les arts et les visions critiques du XXᵉ siècle ; la deuxième l’effondrement progressif de la fiabilité dans le système médiatique, de plus en plus concentré dans les mains d’une oligarchie ; la dernière la montée en puissance des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle, qui fracture désormais la perception du monde. Le résultat est un chaos cognitif inédit, non pas parce que les individus seraient devenus subitement irrationnels, mais parce que le monde lui-même ne fonctionne plus selon un régime stable de vérité et d’autorité.

Bien avant l’arrivée des deepfakes, du complotisme globalisé ou des réseaux sociaux, les écrivains et artistes les plus radicaux avaient anticipé la déréalisation du monde. Depuis des décennies, des auteurs ont anticipé et dessiné une carte de notre présent : George Orwell et la falsification permanente du réel par le langage politique ; Aldous Huxley et la dissolution de la liberté par le confort et l’abrutissement doux ; William Burroughs et la manipulation du monde par le langage comme agent viral ; J.G. Ballard et l’exploration de la psyché contemporaine saturée de médias ; William Gibson et l’invention du cyberspace comme territoire autonome, ou encore Roger Zelazny sur la raison d’État, le mensonge et la réalité changeante… Philip K. Dick reste le plus prophétique : paranoïa visionnaire, mondes simulés, identités fracturées. Ce dernier est sans doute l’auteur qui comprenait le mieux notre époque : il voyait dans le réel un tissu fragile, menacé à chaque instant de falsification. Ce qu’il imaginait comme fiction est aujourd’hui une expérience quotidienne.

L’un des symptômes les plus frappants du chaos cognitif est l’effondrement de la démocratie représentative. Nous ne sommes plus seulement menacés par des dictateurs « classiques », mais également par des démagogues, des clowns sinistres, des figures spectaculaires, manipulatrices, obsédées par le buzz, qui parviennent à capter le pouvoir dans des régimes qui, en théorie, devraient les en empêcher. De ce fait, Trump n’est pas une aberration. Il est le produit d’une médiatisation permanente ; d’une perte de culture politique ; mais aussi de la désinstitutionnalisation, de l’effacement du vrai au profit du « vraisemblable », et de l’émotion contre la raison. Ce glissement n’est pas une simple faiblesse du système : c’est la conséquence logique d’un régime épuisé.

Ce chaos cognitif, d’une certaine façon, fonctionne comme un retour aux crises de la fin du XIXᵉ siècle, mais en pire. En effet, nous pouvons relever plusieurs similitudes comme l’explosion des sciences et des technologies ; la naissance de nouvelles croyances occultes (spiritisme, théosophie) ; le développement des médecines « alternatives » ; des dérives antimaconniques et complotistes ; un rejet du personnel politique (« tous corrompus », « tous pourris » du boulangisme) et de la démocratie représentative naissante ; une montée du nationalisme ; des tensions géopolitiques… Cependant, il existe une différence majeure : à l’époque, l’Internet n’existait pas. Les idées irrationnelles circulaient lentement, dans des revues marginales, à la diffusion confidentielle. Aujourd’hui, ces discours se déploient à l’échelle planétaire, en quelques secondes, grâce au Web. On a recréé les conditions de la fin du XIXᵉ siècle… en les démultipliant.

Les réseaux sociaux jouent donc un rôle déterminant dans la fabrique du chaos cognitif actuel. Ils amplifient l’agressivité, en favorisant les comportements toxiques. Ils enferment chacun dans une bulle de confirmation, en accentuant la polarisation et en affaiblissant la capacité à distinguer nuance et attaque. Enfin, ils transforment les conflits en spectacles. Le premier confinement de 2020 a encore accentué ces tendances. L’isolement a libéré une violence verbale et symbolique que l’espace physique contenait auparavant. La conséquence a été double : d’un côté, les individus se sentent plus « isolés », malgré une hyper‑connexion ; de l’autre, ils se forgent des identités numériques rigides, qui ne tolèrent plus la contradiction.

Ces évolutions ont été aggravées par l’apparition de l’intelligence artificielle, qui a accélérée la dissolution du réel. Ce point est particulièrement inquiétant. L’IA générative a introduit un basculement ontologique : non seulement les discours peuvent être mensongers, mais les images et les vidéos peuvent désormais l’être aussi. Si ces pratiques existaient auparavant, elles sont devenues plus crédibles, plus difficiles à repérer et surtout plus accessibles à tout un chacun. En outre, l’immédiateté de l’information, le manque de recul, la recherche du buzz permanent permet une démultiplication de celles-ci. En effet, les deepfakes permettent à la fois de faire parler quelqu’un qui n’a rien dit ; de fabriquer une scène qui n’a jamais existé ; de créer des preuves de toutes pièces. Elles permettent de manipuler une élection ou de déclencher une crise internationale. Les conséquences sont vertigineuses, car la réalité est devenue discutable. Nous sommes entrés dans une ère où croire est plus important que voir, puisque le voir lui-même peut être falsifié. Ce phénomène est potentiellement plus déstabilisant que toutes les crises précédentes. Il signe peut-être la fin du régime moderne de vérité.

Nous vivons un moment de recomposition profonde du rapport au réel. Les crises politiques, les conflits géopolitiques, la fragmentation médiatique et les innovations technologiques ne sont pas des phénomènes séparés. Ils composent ensemble un basculement anthropologique majeur. En effet, nous sommes passés d’un monde où la science avait une autorité, où les institutions inspiraient une confiance minimale ; où le journalisme filtrait l’information et où les images servaient de preuves, etc. vers un monde miroir, presque dystopique, où la vérité est relative ; l’image est suspecte ; où la parole institutionnelle est délégitimée ; où les croyances remplacent les faits et dans lequel les individus vivent dans des bulles cognitives incompatibles entre elles… La grande question du XXIᵉ siècle n’est plus seulement politique ou économique. Elle est surtout cognitive : a-t-on encore la capacité de partager une réalité commune, fondement d’un espace public comme l’avait étudié Habermas, et, finalement, de toute démocratie ? Au vu de la fracturation des sociétés, tant sur le plan des religions, des mémoires différentes, voire divergentes, ou simplement du vivre ensemble on peut en douter. Du moins, pour l’instant.


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