Cartographier la radicalité de droite

Par Nicolas Lebourg
Le pure-player Streetpress publie un ouvrage de cartographie des groupuscules d’extrême droite à travers la France. Ce type de démarche s’inscrit dans une histoire longue de l’observation des droites radicales françaises. Pour les observés, ce type de publication est souvent critiqué tel un comportement « policier ». Il existe certes des traces de constitution de fichiers militants entre extrêmes droites et gauches, des uns envers les autres – le plus ancien que j’ai eu l’occasion de croiser étant un fichier constitué sur les militants du Mouvement Occident par un groupe antiraciste.
Mais réduire cette tradition d’enquête à une logique de surveillance est un effet d’optique. Dès les années 1970, dans les milieux trotskystes et maoïstes, l’attention portée à l’extrême droite se déplace. Il ne s’agit plus seulement d’identifier des militants ou des organisations, mais d’observer les circulations entre groupuscules radicaux, appareils d’État, fractions patronales, réseaux policiers ou militaires. L’extrême droite n’est pas pensée comme une marge folklorique mais comme un instrument potentiel de recomposition des rapports de force et de la forme concrète de la République. La spécificité française d’une radicalité en réseau de groupuscules amène une spécialisation de l’observation afin de situer ces mouvements.
Dans les années 1980, cette dynamique se structure davantage avec des publications spécialisées comme REFLEXes, qui développent un travail de documentation systématique sur les organisations nationalistes, néofascistes ou skinheads.
En 1992, paraît Les Droites nationales et radicales en France de Jean-Yves Camus et René Monzat aux Presses universitaires de Lyon. Avec 500 bulletins et groupuscules relevés, des notices biographiques, des généalogies idéologiques, l’ouvrage constitue une somme incontournable pour les militants des deux bords durant une bonne décennie – ou pour les étudiants, je peux en témoigner.
Dans la presse nationaliste, l’ampleur du travail ne s’expliquait pas par la ténacité des auteurs mais par le thème du complot juif. François Brigneau écrivait que Jean-Yves Camus ayant participé à la même émission de radio qu’un proche de Charles Pasqua, alors ministre de l’Intérieur, c’était là la preuve que l’ouvrage était en fait constitué des fiches des services de renseignement. Roland Gaucher dénonçait, lui, directement, le fichage qu’eût organisé une internationale judéo-maçonnique ayant fourni leurs matériaux aux auteurs.
L’époque contemporaine a prolongé cette tradition sous des formes numériques et collaboratives. Ce fut le collectif La Horde, situé à l’ultra gauche et dans la tradition de REFLEXes, qui se mit d’abord à publier ses cartographies – La Horde est aujourd’hui, il me semble, plus concentrée sur l’animation de son propre milieu, mais le collectif REMED (Réseau d’études et de mobilisation contre les extrêmes droites) est venu compléter le paysage en ce sens : à gauche comme à droite le milieu groupusculaire est toujours touffu.
Les journaux Streetpress et Libération se sont unis à ce pli (en usant plus des ressources infographiques que La Horde qui propose un pdf), et produisent depuis plusieurs années des cartographies régulières du milieu avec l’idée de dépasser l’inventaire militant pour saisir la tectonique des plaques d’un espace de socialisation dont le poids est croissant. Cartographier l’extrême droite, ce n’est donc pas ici seulement nommer des groupes mais tenter de saisir comment circulent les idées, les militants, les imaginaires et parfois les ressources entre des univers propices aux réétiquetages et recompositions.
Streetpress a décidé de prolonger ce travail par une version livre. Son équipe m’a fait l’amitié de me demander d’ajouter ma modeste contribution en produisant les définitions des courants. Ayant une passion constante pour la production de définitions, j’en étais ravi par principe. Mais l’exercice s’avérait particulièrement intéressant au sens où le journalisme engagé et les sciences sociales ne fonctionnent pas de la même façon. Ce n’est pas une différence de qualités mais de natures. Les catégories utiles à et utilisées par Streetpress ne sont pas celles que l’on utilisera en histoire politique par exemple, ou alors, parfois, avec un sens différent. Il ne s’agissait donc pas seulement de venir plaquer quelques mots de vulgarisation sur des textes journalistiques, mais de procéder à un aller-retour plutôt stimulant entre des représentations en circulation aujourd’hui et une plus longue durée auxquelles elles se rattachent – en somme de tenir ensemble l’observation à un instant donné et le fait de la situer dans son continuum. La situation actuelle de la radicalité de droite tendant à un certain syncrétisme, recoupant désormais régulièrement en divers points des expressions nettement plus mainstream, regarder où en sont ces diverses formes relève peut-être moins que jadis du goût pour l’entomologie, et plus de la sociologie.
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