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Les Identitaires. Enquête aux marges du politique

Image des marges

Vient de paraître : Marion Jacquet-Vaillant, Les Identitaires. Enquête aux marges du politique, Paris, Classiques Cargnier, 2026, 522 p.

Prix de thèse 2023 de l’Institut des hautes études du ministère de l’Intérieur (IHEMI, France)

Présentation de l’éditeur : Avril 2018. En plein débat parlementaire sur le projet de loi « Asile-Immigration », les militants de Génération identitaire bloquent le col de l’Échelle. Mais qu’est-ce que le mouvement identitaire ? Qui sont ceux qui s’y engagent, et pourquoi ?

À partir de données quantitatives, d’archives, d’observations et d’entretiens, cette enquête au plus près analyse les organisations qui structurent ce « monde identitaire », les individus qui y participent, les idées qui l’animent et les représentations qui le traversent. Au prisme de la sociologie des partis, des mouvements sociaux et du militantisme, l’étude de ce petit mouvement éclaire tant les dynamiques de l’extrême droite contemporaine que les effets de la marginalité (en) politique.

Préface de Nicolas Lebourg :

C’est un étrange destin qu’a eu le qualificatif « identitaire », passé en vingt ans de la marge absolue à des sens multiples au cœur de l’espace public. Alors même que, depuis 1945, l’extrême droite radicale a fait montre d’une énergie taxinomique constante, enchaînant sans cesse l’invention de nouveaux qualificatifs dans une quête de respectabilisation, il s’agit là d’une de ses innovations les plus performantes.

Un bref historique de la notion démontre pourtant à quel point le terme était périphérique à la vie politique française. Après 1968, il est mis à l’honneur d’abord par des nationalistes-révolutionnaires allemands qui redécouvrent Otto Strasser, et il est vrai que lorsque ce cadre du parti national-socialiste en fit une scission socialiste en 1930 il évoqua « le droit à l’épanouissement de l’identité des peuples ». En ce contexte, il s’agit de réinsérer des conceptions raciales à travers une terminologie apaisée. Un mouvement français frère, l’Organisation lutte du peuple, reprit l’antienne ; dans un document interne, il demandait à ses militants de ne pas parler d’inégalité des races, mais d’évoquer la préservation de « l’identité » et de la culture de l’Europe[1]. On rentre là dans une généalogie des groupuscules, avec des usages dix ans après par le Mouvement Nationaliste-Révolutionnaire, ainsi que la tendance racialiste de la Nouvelle droite (Guillaume Faye, Pierre Vial), et les publications à l’articulation des deux.

La thématique soutenait alors un point de vue ethnodifférencialiste louant la conservation des identités ethniques et cultuelles des minorités immigrées. Elle s’intégrait à la transnationalisation de la radicalité de droite, comme en témoigne le colloque sur « Le droit à l’identité » tenu en Suisse en 1985 où les nationalistes-révolutionnaires et néodroitiers français retrouvent leurs homologues allemands, anglais, belges, helvètes et italiens. Si, selon le mot de Marion Jacquet Vaillant, les Identitaires sont des héritiers « imparfaits » de la Nouvelle droite, c’est aussi lié à ce mode d’acclimatation des idées et pratiques non par héritage direct mais via les charnières, les articulations entre les courants précédents.

Le rôle politique de ces marges ne peut se limiter à leurs quantités respectives de militants, puisque, l’extrême droite étant un champ, elles ont accès au Front national. Un mois après la chute du Mur de Berlin, Bruno Mégret, numéro deux du FN, lançait une revue théorique du parti, Identité, dont la première livraison affirmait que le monde était désormais régi par un clivage entre partisans du cosmopolitisme et des identités. Quoique l’islamisme y était encore considéré participer du réveil identitaire des peuples, le choix de la nation contre le cosmopolitisme lui permettait de considérer que « l’identité française est liée au sang ». Pendant qu’il systématisait les années suivantes ce propos dans la doctrine et la communication de la formation nationale-populiste, ces partisans l’employaient de plus en plus pour défendre leur utopie d’une Europe des régions ethniques[2].

Figure de la Nouvelle droite racialiste, leader dans et hors du FN des tenants de cette ligne, Pierre Vial multiplie les usages – par exemple lors d’une « journée de réveil identitaire » avec les Flamands du Vlaams Blok en 1992. Les jeunes militants ethno-régionalistes l’intègrent à des formes plus populaires du combat culturel prôné par la Nouvelle droite : on trouve ainsi Fabrice Robert, premier président du Bloc identitaire dans les années 2000, parmi les jeunes musiciens qui lancent la scène du « Rock identitaire français » en 1997. Si la Nouvelle droite a théorisé ce combat culturel, la « métapolitique », au début des années 1970, les Identitaires resteront en la matière des disciples des nationalistes-révolutionnaires et des musiciens skinheads : au diable les pseudo-colloques, au bénéfice d’un investissement des formes populaires directement polarisantes. Symptomatiquement, c’est à son conseil national consécutif au 11 septembre 2001, qu’Unité radicale fut la première organisation à abandonner la désignation « nationaliste-révolutionnaire » pour celle de « nationaliste et identitaire »[3] : l’identitarisme se disjoignait de l’ethnodifférencialisme pour embrasser la thématique du « choc des civilisations ».

Le mot « identitaire » put dès lors contribuer à éteindre une dispute occupant l’extrême droite radicale française toute la seconde moitié du XXè siècle entre partisans d’une puissance européenne basée sur les nations, et ceux, plus soucieux d’une ethnicité basée sur « le sol et le sang », la considérant sur une base régionale. Lorsque Pierre Vial, parodiant la formule de Charles Maurras « tout ce qui est nationaliste est nôtre », sous la forme « tout ce qui est identitaire est nôtre », appela en 2002 les membres de l’extrême droite à abandonner l’étiquette de « nationalistes » pour celle de « combattants identitaires européens »[4], il permit aux radicaux du XXIe siècle de concilier le foyer local, le cadre national, et une définition ethnique continentale, de même que la querelle entre paganisme et christianisme pouvait s’éteindre. En même temps, le terme « identitaire » permettait de se désengager de celui de « nationaliste », toujours quelque peu sulfureux comme en témoigne le fait que même Maurice Barrès l’évitait déjà dès la fin du XIXè, pour mieux promouvoir non un assouplissement doctrinal mais une euphémisation d’un ethnicisme totalement assumé. En somme, sous des dehors bien plus ouverts que ceux des origines néofascistes des membres fondateurs, il s’est agi de réhabiliter la question raciale dans l’espace public.

Une fois Unité Radicale dissoute en 2002, voici la mouvance des Identitaires lancée, et ouvert le terrain de Marion Jacquet Vaillant, osant l’étude de la marge – un choix jamais aisé dans les milieux académiques. Elle l’arpente sans être prisonnière des carcans des sciences sociales, avec une méthodologie qui passe du quantitatif au qualitatif, mais, surtout, sait refuser cette représentation binaire pour chercher les degrés intermédiaires, les données hybrides, multipliant les indicateurs et les traitements novateurs des informations récoltées. Pendant quatre années, elle participe à des évènements du milieu, va en ses lieux, note ce qu’elle a vu dans ses carnets. Elle procède aussi à de longs entretiens avec une quarantaine de militants, ni en surplomb ni en proximité. À cet égard, sa méthodologie s’impose comme un modèle de traitement du fait politique.

Elle situe son objet au croisement du mouvement social (alors qu’en général on observe ceux de gauche) et du parti d’extrême droite (tandis que l’essentiel des observateurs ne voit ce phénomène qu’à travers les lepénismes). Avec un capital militant groupusculaire, elle souligne comment les Identitaires ont parfois su s’imposer dans le débat public plus que des partis politiques de droite de gouvernement comptant pourtant des élus dans tous les territoires. Plus radicaux idéologiquement que les lepénistes, ils parviennent à influencer jusqu’à la droite classique, jouant de ses contradictions internes.

Leurs innovations langagières, comme le néologisme « remigration », peuvent être refusées par les lepénistes au nom de leur propre stratégie dite de « dédiabolisation », mais elles troublent les rangs des droites – et, in fine, à la présidentielle de 2022 Éric Zemmour présente une candidature marquée de leur legs pour s’adresser aux anciens électeurs conservateurs. Le regard porté sur ces militants nous enseigne combien la représentation « centre » contre « périphéries », « insiders » contre « outsiders », n’est pas absolument conforme au réel : Marion Jacquet Vaillant constate des circulations et des transactions idéologiques. Au fil des entretiens menés avec les militants on comprend à quel point cette circulation des thèmes et termes est pour eux un enjeu central : le politique est bien plus vu comme un combat de polarisation de la société que de conquête de l’État.

Se perçoit aussi comment ils ont su tirer parti des faiblesses de leur écosystème – en cela, ils demeurent des enfants de la « critique positive » de l’action militante telle que Dominique Venner et François Duprat l’avaient inculquée aux nationalistes. Au moment de leur fondation, l’historien britannique Roger Griffin faisait un bilan à l’échelle internationale des mutations des mouvements fascistes depuis 1945. Quelques grands traits étaient dégagés : transnationalisation, métapolitisation, structuration en rhizome, où importent plus les interconnexions entre groupuscules que ceux-ci stricto sensu, organisation polycentrique, et établissement d’une subculture[5].

Ces lignes directrices étaient les fruits des aléas groupusculaires. Or, ce que nous montre le travail de Marion Jacquet Vaillant, c’est que seule la revendication fasciste était de trop pour s’adapter pleinement aux formes post-modernes de la vie politique. Selon sa formule, les Identitaires ont su s’investir dans leur action par un « militantisme intégral » : « la politique partout et tout le temps », transformant les difficultés de leurs aînés en capacités d’adaptabilité. Pourtant ce processus, dont certains pourraient ironiquement songer qu’il relève du darwinisme social, a fini par conduire une mouvance devenue trop sûre d’elle-même à ses difficultés.

C’est ainsi un étrange sort qui lie l’expérience politique des Identitaires et le travail analytique qu’en fit Marion Jacquet Vaillant. Car si une telle naissance et tel développement d’un objet politique sont peu communs, le sort du terrain l’est encore moins. Pour une mouvance neuve, avoir enfin une thèse de sciences politiques qui lui soit consacrée participe de la reconnaissance de son statut dans le jeu politique. Mieux : l’excellence du travail produit étant telle qu’il obtint le prix de l’Institut des hautes études du ministère de l’Intérieur, c’eût dû être pour les militants une manière de poser bilan et perspectives de leur action. Mais l’auteur avait à peine soutenu son doctorat que la mouvance voyait son incarnation militante principale, Génération identitaire, être dissoute par l’État…

Les cartes sont rebattues. L’ouvrage tirée de cette thèse a donc vocation à être fondamental, puisque c’est à travers lui qu’on pourra saisir le bilan du premier quart de XXIe siècle de la radicalité de droite, et comprendre les transformations qui vont survenir dans le nouvel écosystème. Si son auteur s’impose d’emblée comme une analyste remarquable des formes du politique, elle s’avère une spécialiste incontournable des extrêmes droites.


[1] Otto Strasser, Les Socialistes quittent le NSDAP Textes fondateurs du Front Noir, 1930, p. 13 ; OLP, Code du militant Lutte du peuple, s.d. (document interne).

[2] Identité, n°1, novembre-décembre 1989 ; Bruno Mégret, « Contribution au règlement du problème de l’immigration », Colloque Immigration : les solutions, secrétariat du Front National, 1991.

[3] « Motions administratives adoptées par le Conseil national de Bourges d’Unité Radicale », La Lettre du Réseau, décembre 2001 (document interne). Fabrice Robert est le chef d’UR d’avril à juillet 2002. Il soutient en 1996 son mémoire de master, intitulé : La Diffusion de l’idéal identitaire européen à travers la musique contemporaine, 1996.

[4] Terre et Peuple magazine, n°11, printemps 2002.

[5] Roger Griffin, « Fascism’s new faces (and new facelessness) in the “post-fascist” epoch », Erwägen, Wissen, Ethik, vol. 15, n°3, 2004, pp. 287-300.


En avril 2024, Marion Jacquet-Vaillant revenait sur l’histoire du mot « identitaire » (voir les émissions d’Extrêmorama sur Au Poste)


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About Marion Jacquet-Vaillant (7 Articles)
MCF en science politique à l’Université Paris-Panthéon-Assas

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