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Fascismes : cent ans, et après ?

Par Nicolas Lebourg

C’était ce week-end les cent ans de la création du premier faisceau par Mussolini. Nous avons eu l’occasion de discuter de ce siècle du fascisme (voir plus bas), mais je voulais en profiter pour proposer une petite note de lecture. Ayant travaillé ces derniers mois à un prochain ouvrage j’ai eu durant ce temps l’occasion de me réintéresser à Maurice Bardèche (un peu perdu de vue depuis la biographie de François Duprat que nous fîmes avec Joseph Beauregard). Bardèche est un nom oublié, tout au mieux s’en souvient-on quand on parle du négationnisme. Mais le beau-frère de Brasillach ne fut pas que l’un des pionniers du négationnisme, il chercha à actualiser les thèses du fascisme, pour que cette tendance politique ne soit pas qu’un objet pour historiens mais une offre politique encore vivante. En 1961, il posa ses réflexions sur la nature de ce produit idéologique avec un titre clair : Qu’est-ce que le fascisme ?

D’emblée, il pose un principe : « il y a des aspects de ce que fut le fascisme dont le fascisme actuel refuse d’être solidaire ». Il situe politiquement le courant tel un socialisme sauvant la nation du bolchevisme dans son idéal, mais ayant dérivé de la dictature populaire à la boursouflure césariste dans sa pratique. Si bien que l’appareil d’État du fascisme eût fini par cacher le peuple lui-même, réduit aux défilés et atours, constituant un gigantesque fossé entre pays réel et pays légal. La déliquescence du régime ne se serait arrêté qu’avec la proclamation de la République sociale : « Rien de plus émouvant dans l’histoire du fascisme italien que le retour aux sources accompli sous le poing de fer de la défaite. Le programme de la République de Salo en 1944, c’est celui sur lequel Mussolini aurait dû jouer vingt ans plus tôt son pouvoir et sa vie. C’est cela la vérité du fascisme.»

Résultat, Bardèche estime que si chaque pays a connu sa voie vers le fascisme c’est la Phalange espagnole qui le représente le mieux, de par sa dimension sociale et spirituelle, en reconnaissant l’existence de la lutte des classes mais en proposant de la résorber plutôt que de perpétuer l’antagonisme matérialiste. Peut-être aussi qu’au fond de lui Bardèche n’est pas homme à gagner, à voir se réaliser le programme de son camp : « Gardons cette pensée présente à l’esprit. Il peut exister des fascismes modérés » écrit-il comme un vœu pieux.

Du côté hitlérien, Bardèche voit du fascisme mais un excès de pensée raciale biologique. Il estime que les deux régimes ont surtout eu tort de recourir au parti unique : le fascisme devrait accepter que des consciences ne soient pas fascistes et même antifascistes, tant qu’elles ne s’organiseraient pas en entreprise séditieuse ; le parti unique ne pourrait être efficace que sous ce que Bardèche estime être sa forme bolchevique : une élite qui « vit le fascisme, [qui soit] à la fois le volant qui entraîne le régime et le bras qui le réalise », pas un parti de masses. La SS eût pu représenter cela, mais avec moins de membres, sans participer à des tâches de police, sans jamais, en tant que soldats, se livrer à des représailles, bref en représentant l’honneur (dimension où Bardèche se situe en fait dans l’image projetée par la propagande de la Waffen-SS représentant les volontaires comme de nouveaux chevaliers). En ce cadre, c’est bien l’engagement européen dans la Waffen-SS qui donne le « la » de ce qui est vue comme une aventure continentale au cœur du fascisme, Bardèche écrivant à propos du Troisième Reich : « Ceux qui n’ont pas connu ce printemps de l’Europe ne savent pas ce que nous voulons dire en parlant d’Europe. »

Ces remarques mènent Bardèche à reconsidérer le rôle de l’individu dans un régime fasciste :

« Nul n’est tenu d’être fasciste dans un pays fasciste. » ; « La persécution systématique des Juifs a été, à cet égard, une erreur d’Hitler, car elle est une mesure située hors du contrat fasciste. » Le pouvoir doit donc être partagé : l’Exécutif doit correspondre à un conseil, une direction collégiale examinant les affaires et prenant les décisions.

Ses aspects idéels amènent Bardèche à repositionner la question de l’Extermination. Le moins que l’on puisse dire est qu’il ne paraît guère convaincu de ses propres écrits négationnistes, tant le relativisme des crimes nazis laisse poindre la reconnaissance factuelle de leur existence :

« Le fascisme, en tant que système politique, n’est pas plus responsable de la politique d’extermination des juifs que la physique nucléaire, en tant que théorie scientifique, n’est responsable de la destruction d’hiroshima. Nous n’avons donc pas à en charger notre conscience. Et nous devons même combattre la propagande essentiellement politique qui assimile le fascisme et l’antisémitisme systématique. Ce qui s’est passé durant ces années témoigne surtout du caractère atroce des guerres modernes, puisque les crimes des démocraties, bien qu’ils aient eu un caractère différent, n’ont pas été moins graves que ceux qu’elles ont dénoncés. »

Les régimes autoritaires sont franchement méprisés et séparés du fascisme en tant que « gouvernements de gérance » : « Travail, Famille, Patrie on ne m’enlèvera pas de l’idée que c’est une devise pour la Suisse. [C’est] l’habituel dessein d’émasculation du monde moderne. Travail : soumission aux riches. Famille : soumission à la morale. Patrie : soumission au gendarme. Il n’est question que d’obéir là-dedans. Je ne me sens pas si obéissant. » La divergence morale posée est ressentie comme un Rubicon : le fasciste « récuse la civilisation » il croit « aux guerriers de la tribu », « à la morale qu’il s’est faite », estime les hommes sur ce qu’ils font.

Les Trente glorieuses seraient d’ailleurs amplement responsables de l’atonie politique : le néo-fascisme ne prendrait pas car la solution fasciste serait celle de l’héroïsme en tant de crise. Mais Bardèche reconnaît aussi les causes endogènes : le néo-fascisme souffrirait de sa « fragmentation » en « sectes » : « Il faut avoir le courage de dire notamment qu’un grand malheur du fascisme fut qu’Hitler ait commencé sa carrière avec un groupe de neuf compagnons. Ces miracles que l’histoire répète rarement font naître des illusions. La police aussi apprit son métier ainsi que les agents soviétiques. On vit naître des météores dont les ressources étaient aussi abondantes que mystérieuses. Ils ne laissaient après eux que l’amertume et la division. (…) Le néo-fascisme doit se définir et faire passer les principes avant les gros bras. »

Deux causes seraient essentielles : celle du peuple, et celle de l’Europe : « Le rêve des puissances fascistes d’avant-guerre de constituer un Empire Européen, qu’il ait été sincère ou non, est une nécessité grave et pressante de notre temps. Nos nations ne peuvent plus retrouver la puissance qu’elles ont définitivement perdue en 1945 qu’au sein de cet Empire d’Europe qui peut seul leur assurer les moyens de leur défense et de leur véritable liberté. Les doctrinaires du néo-fascisme sont donc résolument européens. Ils ont reporté sur l’Europe les rêves de grandeur et de prestige qu’ils avaient autrefois pour leur patrie. (…)  Cette île idéale placée entre les deux continents ennemis surgit dans l’imagination des doctrinaires fascistes entre 1946 et 1948. »

Bardèche conclut de tout cela que les modèles sont aujourd’hui extra-européens. La culture musulmane est respectée, car il voit dans le Coran « quelque chose de viril, quelque chose de romain pour ainsi dire » Mais ce qui l’intéresse surtout c’est l’Égypte de Nasser, le nassérisme serait un fascisme national correspondant à un peuple mais faisant vibrer un continent, comme jadis le Troisième Reich. Une certaine sympathie affleure quant au castrisme, dont Bardèche pense qu’il eût pu faire un bon fascisme mais dont il regrette qu’il aurait sombré dans le désordre des masses. Mais cela mène Bardèche à reconnaître le bien-fondé du préjugé de gauche  : le fascisme est un mouvement de petits-bourgeois qui aime et déteste l’agitation du lumpenprolétariat.

Voilà qui mène Bardèche à placer au fil des pages quelques formules qui s’approchent d’une auto-définition :

« Le fascisme, mouvement révolutionnaire par choix, par principe, est en même temps, et peut être sans le savoir, la forme la plus anti-révolutionnaire de l’action politique. »

« Tout fascisme est réaction par rapport au présent et toute réaction fasciste est résurrection. »

A rebours la démocratie est honnie car elle représente tout le monde globalisé et libéral construit depuis la XIX siècle :

« La liberté, c’est l’importation de n’importe quoi. Toute la pouillerie dont les autres peuples veulent se débarrasser, elle a aussi le droit de s’installer sur la steppe [qu’est la démocratie] sans détour, d’y parler haut, d’y faire la loi et aussi de mêler à notre sang des rêves négroïdes, des relents de sorcellerie, des cauchemars de cannibales qui tapisseront comme des fleurs monstrueuses des cervelles étrangères que nous ne reconnaîtrons plus : l’apparition d’une race adultère dans une nation est le véritable génocide moderne et les démocraties le favorisent systématiquement. »

Comme quoi l’admonestation d’un « grand remplacement » n’est pas une idée neuve en Europe…

L’ouvrage s’achève avec cette sentence :

« Le terme même de fascisme sombrera sans doute, parce qu’ils trop chargé de calomnies, parce qu’il est perdu dans une mer de ténèbres entourée de brumes maléfiques. Qu’importe le mot ? L’ordre de Sparte, l’homme selon Sparte, c’est le seul bouclier qui nous restera, nous le savons tous, quand l’ombre de la mort s’élèvera devant l’Occident. C’est Lénine qui prophétisait que le fascisme serait la dernière forme que prendraient pour survivre les sociétés qui ne capituleraient pas sans combat devant la dictature communiste. Si l’Occident n’a plus de forces, s’il disparaît comme un vieillard qui se noie, nous ne pouvons rien pour lui. Mais s’il se dresse pour se défendre, la prophétie de Lénine se réalisera. Sous un autre nom, sous un autre visage, et sans doute sans rien qui soit la projection du passé, figure d’enfant que nous ne reconnaîtrons pas, tête de jeune méduse, l’ordre de Sparte renaîtra : et, paradoxalement, sans doute, sera-t-il le dernier rempart de la Liberté et de la douceur de vivre. »

Voilà le néo-fascisme défini par l’un de ses principaux doctrinaires. Quant au fascisme en tant que mouvement dans le temps long quel est le regard que peuvent porter les sciences humaines et sociales ? Nous avons eu l’occasion d’en discuter avec Pierre Plottu de France Soir dans cet entretien publié par le site le 22 mars avec pour titre « Cent ans du fascisme italien: « Les désirs d’autorité, d’unité, de violence se portent fort bien » » :

Pouvez-vous définir le fascisme en quelques mots?

Il y a eu un intense débat entre historiens sur cette question. Pour mon humble part, je considère que le fascisme c’est un parti-milice qui veut créer un homme nouveau par un État totalitaire à l’intérieur et une guerre impérialiste à l’extérieur. Né de la première guerre mondiale, le fascisme en a conservé la nostalgie d’une société totalement mobilisée et unifiée: il vient de la guerre et y retourne avec fièvre. Mais c’est un objet plastique, Mussolini a pu ainsi complètement changer de vues en matière économique. Enfin le fascisme est un courant de l’extrême droite radicale, c’est-à-dire qu’il conçoit la société comme devant se purger de toutes les traces du libéralisme où son homme nouveau doit être un atome du corps de la communauté nationale.

Existe-t-il des mouvements héritiers du fascisme en Europe?

Le mouvement qui coche toutes les cases aujourd’hui en Europe ce sont les Grecs d’Aube dorée. Maintenant, le néo-fascisme en fait n’est pas né après la Seconde Guerre mondiale mais durant celle-ci. C’est le fait que l’armée allemande et la Waffen-SS incorporent des centaines de milliers de volontaires européens qui a tout changé. On dépasse l’idée de la nation impériale au bénéfice de celle de l’Europe ou de celle de la race blanche, on s’intéresse moins à l’État et plus à la société. Le fascisme italien mute avec son congrès de 1943, revient à ses racines sociales, avec en perspective la construction d’une Europe constituée de régimes corporatistes.

Certains n’hésitent pas à annoncer que le  fascisme serait de retour…

Le fascisme ne revient pas. Il était lié à la société industrielle, à sa verticalité, et à l’époque coloniale, avec ses dominations codifiées. En revanche, les désirs d’autorité, d’unité, d’ordre, de violence se portent fort bien. Les parallèles avec les années 1930 butent sur la réalité empirique. En Espagne, l’écroulement économique de 2008 n’a pas permis à l’extrême droite de faire 1% aux européennes de 2014. Actuellement, Vox émerge mais c’est la panique entretenue par le Parti populaire conservateur sur la survie de l’Espagne lors de la crise catalane qui l’a dopé. Et les petits mouvements phalangistes restent marginaux.

Ce qu’il faut pour développer une offre politique d’extrême droite, c’est une crise culturelle (en France sur la société multi-culturelle, en Espagne sur l’unité nationale) et une décomposition des offres politiques. Mais les électeurs d’extrême droite veulent jouir de la société de consommation, non devenir des citoyens-soldats vivant exaltés par-delà le bien et le mal. Au niveau de l’imaginaire ce qui est intéressant, c’est que l’engagement européen du côté de l’Allemagne nazie se faisait en fustigeant le danger « asiatique » contre l’Europe que représentait la Russie –à l’époque on amalgame la Russie à l’Asie. Aujourd’hui, l’extrême droite nous explique que la globalisation se limite à une orientalisation de l’Europe (démographique avec l’immigration, culturelle avec l’islam etc.). Là on a des leviers d’imaginaire qui sont en capacité de faire que le climat se durcisse encore.

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