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La Présidentielle 2017 sans l’aimer

Source : Echo et Narcisse, Waterhouse, 1903.

Par Nicolas Lebourg

Les contributeurs de FTP et de l’ORAP représentant un nombre certain d’interventions médias, je m’étais dit il y a quelques mois qu’il valait mieux procéder dorénavant à une revue de presse mensuelle et collective que de choisir d’en relayer trop, avec le risque de noyer dans le contenu de FTP les interventions plus approfondies (rassemblées dès lors dans une nouvelle rubrique « focus« ). Mea maxima culpa : je n’ai pas tenu la mesure, et il n’y a eu que qu’une poignée de revues de presse. J’en tente ici une petite, regroupant quelques éléments personnels (je préfère le collectif donc, mais n’en ai pas le temps), en faisant part de quelques remarques au passage, de quelques humbles points de vue à  la modeste hauteur d’un billet de blog – car, en fait, c’est une chose qui prend du temps à saisir, mais il est possible que, pour bien parler du politique, il faille admettre de se mettre sporadiquement un minimum à découvert.

En outre, malgré le caractère surprenant de cette campagne, j’avoue avoir eu une certaine difficulté à pleinement m’y intéresser. Bien sûr, il y a le problème du rabaissement de la vie politique à une succession de buzz : nous avons entamé la séquence électorale par la polémique sur le burkini, ensuite nous avons eu les costumes de François Fillon, nous avons terminé avec les cravates des députés de la France insoumise. Quand on n’est pas une fashion victim il est délicat de trouver tout cela passionnant sur le plan de la philosophie politique.  J’avais évoqué mon humble lassitude quant à l’hystérisation du débat lors de la parution des Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême droite remettraient la France debout, et je n’ai hélas pas changé d’avis : s’il faut tempêter pour débattre je préfère me taire. Comme, en outre, j’étais complètement plongé dans les archives relatives aux réseaux activistes et terroristes des années 1950-2000 pour des programmes scientifiques de l’université de Washington et de l’Agence Nationale de la Recherche, mon choix était fait sur mes priorités (voir par ici les dernières publications  académiques, si le cœur vous en dit).

Mais, au-delà de ma petite personne, plus structurellement, il y avait la question de la campagne du Front national.

En juillet de l’année dernière, j’avais émis sur Slate  l’hypothèse que le FN faisait une erreur stratégique majeure. Hormis le discours de Fréjus fait en septembre par Marine Le Pen, construit, solide dans sa représentation de politique internationale, le déroulé de la campagne n’a cessé ensuite de me laisser songeur – et je manie la litote car je suis attaché à la courtoisie. Or, analyser une campagne n’est ni distribuer bons et mauvais points au candidat, ni servir de cabinet d’audit extérieur. Éthiquement, à ce stade, mieux vaut s’imposer une sorte de « service minimum » pour ne pas sortir de son rôle. Cependant, ce caractère de la campagne ne permettait pas d’être sur l’Aventin à plein temps. La sortie sur le Vélodrome d’Hiver ainsi m’a amené à rappeler sur Slate qu’il était bien étonnant de porter le fer sur ce point au vu de l’histoire du FN – mais je crois qu’elle signifiait aussi  une méconnaissance de l’histoire de son propre parti.

Jusqu’où tenir ce retrait ? La stratégie de normalisation était particulièrement mal dosée, mal gérée, mal comprise dans ses effets – et j’ai eu l’occasion d’en faire pour le Journal du Dimanchune petite histoire avec au final une petite anecdote inédite qui intéressera ceux pour qui les noms de Giorgio Almirante et François Duprat sont évocateurs. Ce n’est pas une question simple et, in fine, j’ai fini par publier sur Médiapart une analyse critique d’une campagne du premier tour qui m’apparaissait ô combien mal cadrée, aspect que l’on ne soulignait guère à ce stade ce qui m’étonnait quelque peu – entretenant ainsi une fois encore le story-telling.

Le résultat du premier tour fut donc bien en-deçà de ce qu’avait espéré le FN – avec Jean-Yves Camus nous en avons discuté avec la presse internationale, intéressée il est vrai par ce scrutin (la vidéo est ici). Avec Jean-Yves Camus, Sylvain Crépon, Joël Gombin et Jérôme Fourquet  nous avons discuté de l’entre-deux-tours avec la presse française (voir la vidéo ici).

Les soirs des premier et second tour, avec Sylvain Crépon nous avons  micro-bloggé pour Libération. Mais le soir du premier tour, en passant un instant ensuite sur le plateau de France2, mais en ayant résultat le temps d’écouter diverses interventions, j’ai été assez interloqué par des réactions à gauche. Résultat, le lendemain matin, alors que je devais écrire pour L’Humanité une tribune au sujet de la gauche face au résultat du FN, j’ai rédigé une première analyse qui en fait traitait plutôt de la France insoumise, de son score très respectable mais des risques d’erreurs tactiques et stratégiques dressés devant la gauche. Chacun jugera, mais les semaines suivantes ne m’ont pas, pour mon humble part, convaincu que ces risques n’étaient pas forts – par rapport à ce que je disais plus haut sur le niveau du débat j’ai, bien sûr, eu droit à un cadre moyen du FN m’injuriant quant aux attaques forcément terriblement méchantes que j’adressais à son parti, sans comprendre que je ne parlais pas du FN mais de la FI, c’est un peu épuisant…

Cet entre-deux-tours fut l’occasion de réfléchir sur Médiapart aux structures socio-culturelles expliquant pourquoi ne se rejouait pas le mouvement social antifrontiste de 2002, et d’observer comment depuis 2015 le nationalisme pré-1871 et post-1871 s’étaient retrouvés en face-à-face culturel avant que de l’être politiquement en ce second tour. Cependant, à mon sens et tel que dit sur Slate, cela ne validait nullement l’opposition binaire que l’on nous vendait entre France ouverte et fermée, périphérique et intégrée, cette illusion d’optique me paraissant reposer sur l’erreur classique ces dernières années d’assimilation entre souverainisme et extrême droite. Enfin, dans un très long entretien pour les Inrockuptibles, nous eûmes l’occasion de longuement discuter du vrai-faux paradoxe qui mettait en vis-à-vis la situation politique idéale pour une offre politique d’extrême droite et les résultats en demi-teinte de Marine Le Pen.

Cependant, ce qui m’a foncièrement marqué a été le soir du  fameux débat télévisé l’émission spéciale du Téléphone sonne. C’est une émission que j’aime beaucoup et à laquelle je participe avec plaisir, mais jamais je n’avais eu cette sensation. Ce soir-là nous eûmes des interventions passionnantes, des électeurs exprimant des vote stratèges à un point étonnant, émettant des points de vue très forts sur ce qu’ils attendaient de la démocratie. Je conseille vivement l’écoute du replay, car c’était un assez rare moment de radio, où convergeaient des voix qui esquissaient ainsi une idée de ce qui travaille l’opinion (ceci dit comme je le vois en cherchant le lien un message personnel au webmaster de France Inter : cela fait quelques années que je ne suis plus à l’université de Perpignan).

Au lendemain du second tour, le story-telling de l’inexorable ascension de Marine Le Pen cédait la place à un nouveau, concentré sur le boulet du thème de la sortie de l’euro. Si ce dernier est évident pour toute personne rationnelle depuis les élections départementales et régionales, ce changement de braquet couvrait, ce me semble, une nouvelle illusion, tant l’abandon de ce thème ne suffirait pas à pallier les difficultés stratégiques d’un parti qui a refusé de les regarder en face depuis plusieurs années – tel que formulé donc ici sur Slate.

Depuis, on nous parle dans la presse des affaires judiciaires, des empoignades sur twitter des cadres du FN, mais les membres de ce parti continuent à recevoir une newsletter qui a chanté comment il allait y avoir une raz-de-marée de députés, comment il va bien, bref fait un déni du réel qui relève des auto-intoxications classiques des groupuscules politiques, et non de l’analyse d’un parti mûr et de second tour – où ayant retenu les leçons de nécessité de l’auto-critique de Duprat, puisque nous l’évoquions plus haut. Je lis cette newsletter en m’interrogeant derechef sur la possibilité, la façon, d’évoquer un hiatus si violent entre le réel et ce que l’on vend à nos concitoyens.

L’un des points notables de la séquence fut enfin et évidemment que les thèmes socio-économiques et institutionnels comptèrent plus que les identitaires. » It’s the economy studip » : la formule se réimpose, ce qui ne signifie pas que les demandes organicistes soient pour autant évacuées et le FN une question au passé, comme on en parlait là à Libération.

Pourtant, ces querelles identitaires, on sent qu’elles manquent à d’aucuns. Pour des raisons qui nous demanderaient de nous lancer dans une sociologie des intellectuels qui est un autre et vaste débat, ce sont les habitués des tribunes, pétitions et polémiques (avec aussi l’irresponsabilité éthique de certains pure-players en besoin constant de nouveaux clics) qui paraissent toujours relancer du charbon dans le feu. Que, surtout, des questions aussi triviales que l’emploi ne vienne pas reperturber leur marché du bien (eux) et du mal (les autres, c’est là une hasard extraordinaire…). J’étais parvenu à ne pas répondre une seule fois lors de la polémique du burkini, j’ai réagi pour Télérama à celle quant à un effarant documentaire sur l’antisémitisme, commandé et in fine diffusé par Arte (voir également sur le site du magazine les avis tout aussi affligés de Johan Chapoutot et Samuel Ghiles-Meilhac).

Deux raisons à cela : la première c’est qu’ayant effectué depuis vingt ans des travaux sur l’antisémitisme culturel, politique, concentrationnaire et négationniste, je suis comme il se doit soucieux que la déconstruction sociale de l’antisémitisme ne soit pas perturbée par des boutefeux ayant une autre passion altérophobe. La lutte contre l’antisémitisme est un sujet trop primordial pour être abandonné aux islamophobes. La seconde, que je pointais en fin de texte, était que ce film passait le lendemain d’une tribune à multiples mains que Le Monde a jugé pertinent de publier en défense de la porte-parole du Parti des Indigènes de la République. Comme si, des divers bords, les producteurs de biens culturels trouvaient que le peuple n’avait pas joué le jeu en ayant choisi de penser économique, social, moralisation de la vie politique plutôt que guerre des identités. Il faudrait vite revenir à ces problématiques binaires où on déroule des mots-valises face à des ombres de la caverne que l’on baptise à sa fantaisie – c’est si vrai que sur la page d’un préfet le simple fait de déconstruire ce vrai-faux documentaire me valut comme on me le signala d’être taxé d’agent du Hamas et de négationniste par de braves gens ne lisant manifestement rien sur l’antisémitisme:  quel argent on gagnerait si on était homme à faire des procès… Mais, pour mon humble part, il me paraît que le mieux est de bien loin refuser la vulgarité du flux constant, et de concevoir que le travail patient sur les autophilies et les organicismes va encore demander des années.

Dans une interview, Neil Gaiman, l’un des maîtres de la pop-culture fantastique contemporaine, affirmait que face à l’évènement 99% des êtres humains y réagissaient avec leur sentimentalité, 1% analysaient ce qui advint, pour comprendre le phénomène de la réaction à laquelle ils participaient bien sûr autant que les autres. C’est un point de vue avec peut-être un fond un peu élitiste. Toutefois,  FTP est un blog qui à bien des défauts, entre autres dû à mon manque de temps évoqué au départ, mais il continuera à réagir comme ce 1%, en quête de rationalisation des temps présents, plutôt que de participer aux flux égocentrés des agitations quelconques. Quitte à ne pas être bien constant dans ses publications, et cela j’en suis désolé (mais pas trop).

 

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