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Le Cas Anders Behring Breivik et la  nouvelle extrême droite européenne

Par Jean-Yves Camus

Les attentats commis en Norvège le 22 juillet 2011 par Anders Behring Breivik signifient-ils l’émergence d’une nouvelle extrême droite ? Si oui, quels sont les ressorts idéologiques et les modes organisationnels qui démontrent sa nouveauté ? Quels défis cette extrême droite activiste pose-t-elle à la communauté occidentale du renseignement et au consensus démocratique, à un moment où la majorité des partis politiques nationaux- populistes sont considérés comme étant en phase de « normalisation » ? Avant de tenter de répondre à ces questions, rappelons que depuis les attentats du 11 septembre 2001, les services de renseignement européens ont défini comme priorité absolue la menace terroriste de l’islamisme radical. Compréhensible en termes de mobilisation des moyens humains et financiers, justifiable en tant que priorité politique, cette hyper- focalisation a toutefois totalement occulté l’existence, dès les années 1970, d’un « terrorisme noir » émanant des mouvances néo-fasciste et néo-nazie, notamment en Italie et en Allemagne puis en Suède au tournant des années 1990/2000.

Les services de sécurité intérieure américains pour leur part, n’ont quant à eux jamais baissé la garde, notamment depuis l’attentat d’Oklahoma City en 1995. Leurs homologues britanniques, confrontés en 1999 aux bombes posées à Londres par le suprémaciste blanc David Copeland, partageaient la crainte d’actions d’envergure menées, pour attiser la tension interethnique, par des extrémistes de droite. Pressentiment a posteriori justifié par l’élucidation en novembre 2011 de faits d’assassinats à motivation xénophobe commis depuis 1997 par un groupe allemand, « Nationalsozialistischer Untergrund » (NSU), qui a passé 14 ans dans la clandestinité sans jamais être identifié, ce qui démontre la validité de l’hypothèse du passage à la lutte armée de militants néo-nazis déçus par le peu de débouchés politiques des partis légaux.

Entre Utoya, Oklahoma City, Londres et les « tueurs des döner kebabs » allemands, les similitudes sont pourtant minces et s’arrêtent à la commune haine des étrangers et du multiculturalisme. En effet Breivik, qui sur ce point introduit en Europe une idée fixe de l’ultra- droite américaine, a pris pour cible, tout comme Timothy Mac Veight à Oklahoma City, l’Etat, détruisant un bâtiment gouvernemental et attaquant les membres de l’Arbeidernes Ungdomsfylking, mouvement des jeunes sociaux-démocrates dont est issu l’actuel premier ministre Jens Stoltenberg. La défiance américaine envers le gouvernement central a ses racines dans la certitude que le seul pouvoir légitime est celui qui s’exerce au niveau du comté ou de l’Etat : il s’agit d’une attitude remontant aux « anti-fédéralistes » de 1788 qui reste le plus souvent dans le consensus démocratique, comme en témoigne le mouvement Tea Party. Cependant dès le début des années 1980, l’extrême droite racialiste représentée par le mouvement Christian Identity a élaboré une théorie du complot décrivant un Etat fédéral illégitime parce que tenu en mains par les ennemis historiques de la « race blanche », les juifs, aidés par les minorités visibles. Ce schéma d’un Zionist Occupation Government (gouvernement d’occupation sioniste) est précisément celui qui est à la fois utilisé et retourné par Breivik : utilisé parce qu’il considère le gouvernement légitime de la Norvège comme complice d’une véritable occupation ethnique et culturelle mais retourné parce que la force dissolvante de l’identité nationale et de la civilisation ne seraient plus les juifs mais l’islam.

L’aspect le plus inquiétant du fatras idéologique ayant motivé le passage à l’acte de Breivik est que l’idée- force de son manifeste intitulé 2083: A European Declaration of Independence est désormais la base du nouveau logiciel politique du national- populisme européen. Le terroriste norvégien n’est pas un néo-nazi mais un occidentaliste davantage encore qu’un nationaliste norvégien : il est d’ailleurs significatif qu’il ait écrit en anglais et non dans sa langue maternelle. Au centre de sa vision du monde se trouve le concept d’Eurabia élaboré par l’essayiste britannique Bat Yeor.

Le fantasme d’Eurabia repose d’une part sur la croyance en une soumission culturelle et politique de l’Europe (et en premier lieu de la France) au multiculturalisme imposé par les élites mondialisées et d’autre part sur l’obsession de la « dhimmitude » qu’imposerait aux européens un islam par nature totalitaire et conquérant, en passe de devenir numériquement majoritaire par le biais d’une immigration de peuplement des populations musulmanes. Cette simplification radicale de la théorie du choc des civilisations se trouve également dans le discours de la quatrième vague des partis d’extrême droite européens, représentée principalement par Geert Wilders et Oskar Freysinger. La différence fondamentale est que ceux-ci (comme Bat Yeor d’ailleurs) récusent absolument la violence politique alors que le tueur d’Oslo est une sorte de « djihadiste anti-djihadiste ».

Breivik partage cependant avec eux plusieurs idées qui sont en rupture avec l’extrême droite traditionnelle, ce qui explique d’ailleurs qu’il ait milité pendant 10 ans au sein du Parti du Progrès, lequel fut en 1973 une des premières formations populistes xénophobes à émerger électoralement sans s’inscrire dans la filiation néo-fasciste. La principale est l’adhésion à la culture définie comme « judéo-chrétienne » et le soutien à Israël, qui distinguent les nouveaux nationaux- populismes des antisémites d’extrême droite. La seconde est un christianisme culturel et non plus dogmatique : ni fondamentaliste protestant ni catholique intégriste, Breivik valorise le christianisme en tant que composante historique de la culture et du paysage européens, tout comme l’UDC suisse s’oppose à la construction de minarets dans un pays marqué par les clochers. Comme il convient dans le monde postérieur à la chute du communisme, son antimarxisme est nettement secondaire par rapport à son abhorration du mélange des peuples et des cultures. Enfin il mélange allègrement les composantes de plusieurs cultures de marge existant à foison dans l’univers virtuel du cyberespace, notamment le complotisme ; la fascination pour l’occulte et pour une franc-maçonnerie pseudo- templière totalement anti-traditionnelle et quasiment contre- initiatique.

Après avoir déterminé le contenu de l’idéologie de Breivik, il faut examiner son mode opératoire. Celui-ci est en effet en rupture avec le modèle traditionnel du militant de parti. Comme la nouvelle génération de partisans de la guerre culturelle contre l’islam en Europe, Breivik est en effet un cyber-militant dont les références sont puisées dans les textes islamophobes en majorité anglo-saxons qui pullulent sur internet : il est représentatif de cette « extrême droite 2.0 » qui utilise principalement les forums, sites et réseaux sociaux. Il est également, comme d’ailleurs nombre d’islamistes radicaux non affiliés à un réseau terroriste, par un individu isolé que la surenchère de violence dans les propos qui caractérise le web a radicalisé, alors que les partis d’extrême droite organisés ont eu tendance, ce compris le Front national français, à canaliser par leur percée électorale le basculement de leurs sympathisants les plus radicaux dans la violence de masse. Breivik a été décrit comme représentatif du « loup solitaire » (lone wolf) et de la « résistance sans chef » (leaderless resistance ), deux concepts élaborés dans l’Amérique des années 1980 par des suprémacistes blancs pour qui toute organisation pyramidale, tout mouvement armé organisé même clandestin, était voué à l’échec en raison des possibles infiltrations policières et du rapport de forces défavorable résultant de l’adhésion de la masse des citoyens à l’idéologie multiculturelle. Ce concept du « loup solitaire » est toutefois à relativiser.

Le cas Breivik comme d’ailleurs celui de David Copeland et des allemands de la NSU, démontre en effet que ceux qui paraissent isolés ou n’obéir à aucune organisation centralisée ne sortent pas du néant mais ont à un moment donné un lien avec un parti politique d’extrême droite : militantisme au Fremskrittspartiet, fréquentation des réunions du British National Party ou du Nationaldemokratische Partei Deutschlands. Ainsi il faut plutôt parler de la phase « loup solitaire » d’un parcours militant qui peut commencer de manière tout à fait classique. Ceci permet en outre de relativiser les dénégations des partis légaux qui affirment ne détenir aucune responsabilité dans la dérive violente de leurs anciens affiliés ou sympathisants.

L’importance du cas Breivik pour l’évolution future de l’extrême droite européenne apparaît en fait clairement : obligés d’inscrire leur discours et leur pratiques dans le mainstream démocratiques s’ils veulent rompre leur isolement et participer au pouvoir, les partis nationaux- populistes de la quatrième génération vont obligatoirement générer des dérives individuelles de type terroriste, parmi leurs sympathisants prenant au mot leurs slogans qui proclament l’inéluctabilité d’une guerre raciale et la nécessité d’une « reconquista » face à l’islam.

Première parution : in L’ENA hors les murs, n°417, décembre 2011, pp.46-47

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