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Comment ETA a perdu la guerre en Espagne

Crédit photographique inconnu.

Sur The Conservation, notre ami le politiste Xavier Crettiez, Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines – Université Paris-Saclay, vient de publier cette analyse sur l’histoire d’ETA :

À une année près, l’organisation armée séparatiste Euskadi Ta Askatasuna (Pays basque et liberté) allait fêter ses 60 ans. Elle vient de décider de s’autodissoudre, sept ans après avoir annoncé « une cessation de ses activités militaires » et avoir livré, il y a un an, une partie de son arsenal.

Une violence qui explose sous la transition et la démocratie

ETA naît en juillet 1959 en pleine Espagne franquiste. Issue d’une alliance entre le mouvement de jeunesse (EGI) du grand Parti démocrate-chrétien basque (le PNV) et d’un mouvement d’étudiants antifranquistes (EKIN), ETA apparaît à ses débuts comme une organisation nettement plus tournée vers le débat idéologique que prompte à la lutte armée.

De 1959 à mars 1967 (la Ve Assemblée du mouvement), l’activisme se résume à des inscriptions murales en faveur de l’indépendance d’Euskadi et à d’interminables débats opposant une tendance nationaliste révolutionnaire d’inspiration marxiste aux « culturalistes », soucieux de basquiser la lutte plutôt que de faire front avec la gauche anti-franquiste. Le courant culturaliste l’emporte et adopte les principes de la lutte armée pour la libération d’Euskadi. Les patriotes des origines deviennent des Gudari (soldats).

La « guerre » demeure pourtant limitée jusqu’à la fin de l’année 1970 puisqu’ETA ne tuera « que » trois personnes dont un policier de la BPS (police secrète franquiste) et revendiquera 30 attentats, 18 hold-up et 12 sabotages ! On est loin de la vague terroriste que le régime franquiste dénonce lors de grands procès touchant des centaines de jeunes Basques.

La répression sanglante du régime contre les « rotas y rojas » (séparatistes et rouges) radicalise ETA qui apparaît comme la seule organisation de résistance active à la dictature. Bénéficiant de l’apport de nombreux militants, de moyens plus importants et d’un réseau de soutien en territoire français, ETA produira toutefois jusqu’à la mort du caudillo une violence limitée : entre 1959 et 1973, seules 7 victimes – presque toutes liées à la répression – tomberont sous les balles des nationalistes.

Ce point est important puisque la quasi-totalité des 830 morts du terrorisme basque intervient pendant les années de transition puis de consolidation de la démocratie en Espagne. Né sous le franquisme et socialisé au franquisme, ETA n’en demeure pas moins une organisation anti-espagnole avant d’être anti-franquiste.

De 1976 à 1980, ETA est responsable de 253 assassinats, 320 blessés et 22 kidnappings. La violence meurtrière « retombe » ensuite à une quarantaine d’homicides en moyenne jusqu’à la fin des années 80, devenant nettement moins ciblée, avant de connaître une nette diminution.

Frustration et effet d’opportunité

Trois questions transparaissent : pourquoi la violence séparatiste explose alors même que l’Espagne se démocratise ? Peut-on qualifier la lutte armée du mouvement basque de « terroriste » ? Comment comprendre sa surprenante vitalité pendant plus de quarante ans ?

Presque la moitié des assassinats opérés par le mouvement basque ont lieu entre 1978 (vote de la Constitution espagnole) et 1982, aboutissant à fragiliser la jeune démocratie comme le montrera le coup d’État avorté du 23 février 1981. Comment comprendre cette vague sans précédent de violence dans une Espagne désormais plus ouverte à la reconnaissance régionale (loi sur les autonomies de 1979) et à la parole contestataire ?

Deux éléments de réponse peuvent être proposés : le premier révèle l’importance des représentations subjectives des acteurs violents ; le second insiste sur les opportunités objectives de la lutte. Porté par un fort soutien populaire, ETA se vit – légitimement – comme la seule organisation de lutte opérationnelle contre la dictature, parvenant à briser la succession franquiste en assassinant le numéro 2 du régime, l’amiral Carrero Blanco, lors d’une spectaculaire opération (baptisée Ogro).

La transition se dessinant, nombre de ses militants espéraient obtenir la reconnaissance de leur sacrifice à travers l’accès à la pleine souveraineté. Il n’en fut rien. Même si la loi sur les autonomies allait dessiner un État unitaire très fortement régionalisé, le compromis démocratique ne satisfera pas les attentes des plus enragés et engagés. Cette frustration n’est pas sans lien avec l’accroissement de la violence armée.

Mais c’est également le contexte d’opportunité qui permit à ETA d’espérer, par la violence, faire plier les constituants. L’affadissement du régime qui donne des ailes aux nationalistes basques et, paradoxalement, le maintien d’une administration policière et judiciaire héritée du franquisme qui pérennisera pendant de longues années des pratiques répressives fort peu démocratiques, vont alimenter un cycle de violence sans fin.

De la lutte armée au terrorisme

Jusqu’aux années 90, ETA n’est pas une organisation isolée. Fort d’un confortable soutien populaire (plus d’un quart de l’électorat basque), le mouvement armé – un des plus professionnalisés d’Europe (ETA fabrique une partie de son armement et bénéficie d’une infrastructure clandestine puissante) – a longtemps pu se targuer d’user d’une violence essentiellement dirigée contre les forces de police et de l’armée. Si le qualificatif de « terroriste » lui est accolé par les autorités de Madrid, la réalité de la violence produite témoignera, pendant longtemps, d’une opposition frontale avec l’État.

Au milieu des années 80, les choses changent et la lutte devient objectivement terroriste, visant plus les civils que les forces armées. L’adoption par Artapalo – le chef de l’ETA – de moyens de destruction massive comme les voitures piégées ainsi que l’activisme des miliciens des GAL (Groupes anti-terroristes de libération) qui poussent l’ETA à une clandestinité accrue, favorisent cette dérive terroriste. Pour l’année 1987, 90 % des victimes de l’ETA sont des civils, contre 15 % en 1980.

En cherchant à protéger ses militants, victimes des GAL, par l’usage de moyens de violence à distance (les coche bomba) et en perdant progressivement le sanctuaire de repli français suite aux extraditions de Paris, l’ETA s’enferme dans une clandestinité totale, favorable à des débordements de violence (attentats massifs, assassinats d’élus locaux) qui sèment le doute au sein du monde nationaliste.

L’emprise nationaliste

Pourtant le soutien populaire et politique demeure réel et explique l’impressionnante durée de vie d’une organisation subissant une double répression de Paris et Madrid. Le monde abertzale (nationaliste révolutionnaire) constitue une véritable contre-société en Euskadi, disposant de sa façade partisane (Batasuna et ses successeurs suite aux multiples dissolutions judiciaires), de ses sources de presse (Egin), de sa coordination associative (le KAS), de son syndicat (le LAB), de ses lieux de socialisation (les herrika Tabernas, les bars nationalistes).

Le MLNV (Mouvement de libération nationale basque) structure toute une partie de la société basque, érigeant ETA en mouvement de résistance héroïsé face à une Espagne « néo-franquiste ». L’usage politique des mauvais traitements subis par les jeunes abertzal dans les commissariats ou le rappel des GAL, responsables d’une trentaine de morts dans les rangs nationalistes, permettent de construire une véritable « communauté de la peur » qui s’affiche sur les murs sous la forme de fresques ou pochoirs témoignant des exactions de la garde civile.

La pratique hebdomadaire, dans les années 90, de la Kale Borroka (la guérilla des rues) par le mouvement de jeunesse abertzale contribue à mettre en scène la « guerre » au sein d’un Pays basque « sous occupation étrangère ». L’emprise nationaliste sur une part non négligeable de la population – magnifiquement contée dans le récent roman de Fernando Aramburu, Patria – favorise l’incrustation sociale d’ETA.

Au-delà d’ETA, la question basque

Si la société abertzale demeure forte, le soutien à la violence va néanmoins s’amenuiser à partir du début des années 2000, conduisant l’organisation à rendre les armes, puis à s’autodissoudre. Plusieurs éléments l’expliquent :

  • la coordination des polices française et espagnole qui portera des coups très durs, dès 1992, contre la direction du mouvement ;
  • la fin du conflit nord-irlandais, longtemps modèle de lutte, en 1998 ;
  • l’épuisement militant (plus de 2 000 personnes incarcérées, des dizaines de milliers d’interpellations et des centaines de réfugiés) face à un conflit sans perspective ;
  • la pénalisation des activités légales de soutien à l’activisme abertzal qui asphyxie progressivement la lutte armée ;
  • la vague djihadiste qui va durablement délégitimer les actes de violence politique en Europe ;
  • et, surtout, le doute qui saisit le collectif des prisonniers basques (297, dont 53 en France) confrontés à des peines dépassant parfois les 1 000 années d’incarcération.

The ConversationSi la violence s’efface durablement au Pays basque, la « question basque » demeure dans un État réfractaire aux identitarismes militants, comme l’a montré la crise catalane. ETA a perdu la guerre. Certains de ses membres, chose inimaginable il y a quelques années, sollicitent le pardon des familles endeuillées. Le destin des centaines de prisonniers espérant une clémence après des décennies d’incarcération demeure incertain. L’État espagnol aurait bien tort de ne pas vouloir nouer le dialogue avec ses périphéries rebelles au prétexte qu’il a gagné militairement.

Xavier Crettiez, professeur de science politique à Sciences Po Saint Germain en Laye / UVSQ. Spécialiste des phénomènes de violence politique et de sociologie du nationalisme, Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines – Université Paris-Saclay

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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