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Sivens : un seul être vous manque et tout est repeuplé

prometheePar Guillaume Origoni

Suite à l’embrasement causé par la mort de Rémi Fraisse, nous assistons çà et là à un nombre croissant de chroniques et de décryptages. Beaucoup sont inutiles et notamment ceux qui s’emparent de l’émotion ou laisse transparaitre une posture morale. De telles prises de positions n’aident pas à la constitution de la boite à outils qui pourrait éclairer un débat alimenté par l’indignation et la colère.

La violence en question, la question de la violence

Disons-le tout net, la pratique politique est indissociable de la violence. Une lecture, même superficielle, du champ sémantique politique révèle que la guerre n’est pas toujours le prolongement de la politique, mais plutôt qu’Eros et Thanatos y sont intimement liés : désir, transmission, futur y côtoient stratégie, tactiques, campagnes et manœuvres.

Ainsi, le confinement de cette violence dans sa dimension symbolique est l’enjeu majeur du maintien de la paix sociale. Lorsque celle-ci est rompue, priorité est donnée au maintien de l’ordre.

Georges Gusdorf écrivait en 1967 dans « La vertu de force » que : « Si l’ordre humain est l’ordre de la parole échangée, de l’entente par la communication, il est clair que le violent désespère de l’humain, et rompt le pacte de cette entente entre les personnes où le respect de chacun pour chacun se fonde sur la reconnaissance d’un même arbitrage en esprit et en valeur ».

Les violences récentes de Nantes, Toulouse ou Dijon sont-elles le résultat de la désespérance d’une partie de la jeunesse confinée aux marges politiques ?

Il est difficile de répondre à cette question tant le passage à l’acte combine des tensions exogènes et endogènes, le contexte social et l’intime.

Cependant, mon point de divergence avec l’analyse faite dans Slate par Nicolas Lebourg, porte sur l’isolement social des groupes terroristes tant autonomes que marxistes-léninistes européens dont on peut sommairement retracer la période d’activité entre 1968 et 1987.

« Ainsi, après 1968, le terrorisme d’extrême gauche frappe-t-il tout particulièrement l’Allemagne, l’Italie et le Japon. Néanmoins, il n’aboutit jamais à l’effet escompté : il ne s’appuie ni ne gagne à sa cause aucun groupe social. Totalement isolé de la société, il n’est qu’un phénomène auto-entretenu. » écrit Nicolas Lebourg.

Cela est vrai, tout du moins pour l’Allemagne et le Japon. Or, il convient à mon sens, de nuancer ce propos en ce qui concerne l’Italie. Nous en débattions déjà en mars 2014 et ce, pour une raison simple, l’enracinement populaire aux thèses radicales, qu’elles fussent de matrice « droitières » ou « gauchistes », est déterminant pour comprendre si nous assistons à un épiphénomène ou à mouvement pérenne en mesure d’influencer par capillarité le débat démocratique.

Les pères et les fils

Il semble qu’une réponse avisée sur cette installation de la violence politique dans la société française relève d’une prophétie que nous laissons volontiers aux experts médiatiques ou aux criminologues ayant l’oreille des exécutifs successifs des 10 dernières années.

Peut-être, est-il plus pertinent de se poser la question sur l’intensité de la distorsion générationnelle qui a éclatée, comme rarement auparavant sur nos écrans de télévision, vendredi 31 octobre au cours de l’émission « Ce soir ou jamais ».

Mathieu Burnel, qui fut l’un des mis en cause dans l’affaire de Tarnac, parlait au nom « de la jeunesse » dont les représentants de la culture politique institutionnelle seraient coupées. L’échange – ou la tentative d’échange – illustre parfaitement le « lieu » de l’affrontement sémiologique et sémantique.

  • « Vous êtes immatures, vous cherchez le père dans l’absence de la cause qui vous manque et qui n’existe plus !» lançait, durant le débat, Pascal Bruckner, au jeune activiste.

  • « Vous êtes ridicule ! Vous avez été à peu près tout votre vie durant, de Mao à Sarkozy !», lui rétorquait Mathieu Brunel.

L’un reproche à l’autre d’être un mauvais fils, alors que ce dernier met en avant l’inanité du legs de ses pères.

La situation semble inédite, non dans son contenu, mais dans son contenant. En effet si les groupes issus de l’extrême gauche ne semblent pas totalement isolés des associations plus modérées, ils sont orphelin du grand parti autour duquel se fondent les adhésions et les scissions mais qui reste référentiel. Ce rôle fut jadis celui du Parti Communiste.

Sur ce point, il faut constater que les groupuscules de l’extrême droite sont mieux structurés, plus clairs dans leurs objectifs et plus audibles notamment grâce au FN qui remplit à droite ce rôle de parti référent.

Mais sommes-nous sûrs que les groupes autonomes ne parviennent pas à rallier d’autres groupes sociaux et qu’ils sont totalement isolés ?

L’invisibilité volontaire et la cécité consentie

Si par « d’autres groupes sociaux » l’on désigne une adhésion des masses, alors nous ne pouvons que nous joindre à l’opinion de Nicolas Lebourg. Toutefois, certains signes, tendraient à nuancer ce détachement, ce manque de consensus autour de l’exercice de la violence politique.

En premier lieu, il est assez rare de voir que certains élus de la République prennent fait et cause contre la police. La sortie de Noël Mamére ou les commentaires de Delphine Batho pourraient laisser penser qu’une remise en question de la violence légitime de l’État n’est pas un tabou.

D’autre part, le succès des ouvrages publiés par le Comité invisible atteste d’un regain d’intérêt pour la pensée radicale de gauche. Il s’agit bien d’un effet de masse. On objectera volontiers que la lecture ne constitue en rien un acte de violence, mais souvenons-nous que les mots et à fortiori les écrits, précédent (toujours ?) les actes.

Ce XXI° siècle naissant est celui de la confusion, de la perte des utopies, du modèle globalisée unique. Aussi, il est difficile de parler d’adhésion à un projet politique, car nous sommes collectivement en panne des modèles substitutifs qui structuraient les sociétés occidentales (et les autres) durant la Guerre froide. Il n’en demeure pas moins que la violence, même dénaturée de son contenu politique, trouve toujours plus d’espace dans nos sociétés, et fédère une frange de la jeunesse que l’on trouve toujours plus nombreuse lors des grands rassemblements protestataires. Dans le cas des autonomes, la violence n’est pas toujours au service d’un projet, elle est parfois le projet.

Enfin, il nous semble utile de mesurer la réaction des invités de « Ce soir ou jamais » ainsi que les répercussions de l’émission de Fréderic Taddei sur les réseaux sociaux pour rendre perceptible ce que révèlent en creux les adjectifs affublant Mathieu Burnel. Ridicule, délirant, irresponsable, incendiaire, clown….se sont propagés du plateau vers le web et font encore le tour de l’internet en ce moment même.

Il ne nous appartient pas d’évaluer le bien fondé et le contenu des opinions politiques de Mathieu Burnel. Par contre, l’irrecevabilité totale de son discours dans les espaces et groupes sociaux institués, annonce parfois une acceptabilité plus importante qu’il n’y parait et une adhésion que les politiques, les journalistes, les chercheurs et les services de sécurité ne sont pas toujours capables de déceler.

La mort de Rémi Fraisse constitue un acte fondateur du récit qui est en cours d’écriture dans l’ultra gauche française actuelle. Cette tragédie, cimente le groupe, renforce sa détermination et ouvre hypothétiquement la voie à un courant de sympathie invisible mais bien réel. Ils seront plus nombreux la prochaine fois.

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