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L’Ombre du conspirationnisme

Rudy Reichstadt anime le site de référence quant à l'analyse du conspirationnisme, Conspiracy Watch. Suite à une conversation téléphonique quant à une actualité riche sur la question, il a proposé à Nicolas Lebourg un échange écrit sur ce que constitue aujourd'hui la théorie du complot et sa dénonciation dans notre système politique - en quelque sorte, d'éclairer conjointement l'ombre portée du conspirationnisme et "le refoulé" de sa critique .

Rudy Reichstadt : La presse hexagonale a largement commenté les résultats d’un sondage CSA donnant 57% de Français favorables à la thèse d’un complot contre Dominique Strauss-Kahn. Selon une majorité des sondés (70% chez les sympathisants socialistes), l'ex-directeur général du FMI aurait été victime d'un « coup monté ».

Quelques jours après l’effervescence qu’on a pu constater sur un certain nombre de sites conspirationnistes après l’annonce de la mort d’Oussama Ben Laden, la tentation est grande de lier les deux phénomènes et de l’interpréter comme une sorte de victoire du conspirationnisme de masse. Je ne dirais pas que les choses sont si simples mais j’aimerais d’abord avoir ta réaction…

Nicolas Lebourg : Dans le cas de Ben Laden son issue était logique, rationnelle. La pratique de l’exécution sans forme de procès des terroristes est classique, elle fait partie d’un dispositif politique, et ici il s’agit d’une opération de guerre, non d’une affaire de police. En somme, on a un fait qui était attendu. DSK c’est l’exact inverse : un phénomène surgi auquel nul n’avait bien sûr jamais songé, construit non dans la longue durée mais dans le flux de l’information en temps réel, avec, pour le moins, le flot de contradictions inhérent. S’interroger face aux faits relatés et leurs contradictions est ici rationnel. Un certain mépris de classe fait dire à d’aucuns que 57% des Français seraient conspirationnistes ? Disons que, quitte à dire quelque chose sans preuve aucune, je préfère dire que 57% des sondés ont retenu les leçons du scandale d’Outreau ou du lynchage médiatique de Richard Roman et se refusent à déchiqueter la réputation d’un être humain avant qu’une vérité judiciaire réellement construite n’ait démontré son éventuelle culpabilité…

RR : Pour prolonger ce que tu dis, j’ajouterais qu’on n’a pas du tout assisté, de la part de ceux qui ont été choqués par cette affaire, aux délires suscités par la mort de Ben Laden. Ainsi, ceux qui expriment des doutes sur les faits, et qui vont de Bernard-Henri Lévy à Vladimir Poutine en passant par Christine Boutin, ne pensent pas que les images le montrant sortant d’un commissariat les mains dans le dos ont été truquées par ses ennemis. Ils ne croient pas que le « vrai » DSK a été enlevé et éliminé et qu’un sosie a pris sa place ! On est plus dans l’expression d’une dissonance cognitive, dans une incrédulité diffuse et confuse à l’égard de l’éventuelle culpabilité de Strauss-Kahn, que dans l’articulation d’un discours complotiste. Quant aux sondés qui affirment croire à un complot contre DSK, on a plutôt l’impression qu’ils s’y raccrochent comme ils s’appuieraient sur une béquille. Par conséquent, il est très contestable de mettre tout ce beau monde dans le même panier : des gens choqués qui s’interrogent sincèrement et d’autres dont la vision du monde confine à la paranoïa.

Pour autant, est-ce à dire qu’il n’y a aucun motif d’inquiétude ? Est-ce que les glissements ne sont pas possibles ? Tu dis que la croyance au complot, dans ce cas d’espèce, est rationnelle. Pourtant, ceux qui y ont répondu ne savent pas plus que toi et moi ce qui s’est réellement passé dans la chambre 2806 du Sofitel de New York. Ils se laissent guider uniquement par la logique du « à qui profite le crime ? » et ils n’ont pas la moindre preuve d’un quelconque coup monté…

NL : Tout à fait et ça appelle deux remarques. En premier lieu, on assiste à un certain épuisement de l’anti-conspirationnisme. C’est rationnel là aussi : on ne compte plus les ouvrages faisant de manière feignante le catalogue des « conspis », on ne compte plus les interventions d’hommes politiques mis en cause pour un fait X et s’abritant derrière la dénonciation de « la théorie du complot ». Sociologiquement, nous sommes à ce stade où le conspirationnisme est certes une idéologie de masse mais où également l’anti-conspirationnisme a été absorbé au sein du paradigme. D’où l’étroitesse effroyable de notre marge. Symptomatiquement, on peut prendre comme marqueur la victoire en justice de Denis Robert dans l’affaire Clearstream, lui qui avait été crucifié par un Philippe Val assimilant ses enquêtes sur la finance internationale aux Protocoles des Sages de Sion – le cas Val nous montre d’ailleurs vraiment que c’est compliqué pour les démocrates qui cherchent à démonter le conspirationnisme ou l’antisémitisme tout en rejetant le fait que ces termes deviennent des objets de manœuvre stigmatisante.

En somme, l’anti-conspirationnisme doit prendre garde de ne pas tomber dans le travers affirmé par les conspirationnistes : défendre l’ordre établi au risque même des libertés fondamentales. Certains ont accusé Pierre Bourdieu d’être un conspirationniste antisémite car si on remplaçait les « dominants » dans ses textes par « les juifs » on aurait soi-disant obtenu des textes antisémites, d’autres ont affirmé que Jean-Luc Mélenchon serait tel un conspirationniste de gauche car ils considèrent que la dénonciation de l’oligarchie est illégitime (lire l’interview de Nicolas Lebourg à Charlie Hebdo – NDLR). Au final, on a évacué le procès contradictoire, la présomption d’innocence, la critique de la domination, la défense de la démocratie pluraliste… C’est Saint-Just qui disait que l’ennemi d’un peuple c’est son gouvernement, pas Drumont…

En second lieu, oui tu as raison le problème c’est cette manie idéologique du « à qui profite le crime ? ». Il n’y a pas de question plus aberrante pour mettre en ordre logique le chaos des évènements. C’est comme cela que d’aucuns finissent par croire qu’il est progressiste d’imaginer un complot synarchique ayant trahi la République pour instaurer Vichy, entre autres exemples. C’est un raisonnement qui permet de se faire croire que l’on fait œuvre de rationalité critique.

Toutefois, je ne crois pas que l’on puisse, au stade où nous en sommes, ne plus nous poser la question de l’usage politique qui est fait de l’anti-conspirationnisme. Et là dessus j’aimerais avoir ton avis : n’as tu pas le sentiment que les démontages des proses de l’antisionisme conspirationniste a été utilisé par les conspirationnistes islamophobes ? Ne crois tu pas que la déconstruction du conspirationnisme délirant sur les Bilderberg, Le Siècle, etc. (qui ne frappe pas qu’à l’extrême droite : on l’a vu dans la « ségosphère » contre Aubry et DSK justement) a été victime d’une rétorsion servant à éviter la mise en cause du système économico-politique à l’œuvre ?

RR : Ce que tu appelles l’« anti-conspirationnisme », ça n’est que la critique, non pas d’une doctrine, mais d’un discours, un discours qui fonctionne à peu près toujours de la même manière et que l’on peut identifier à partir d’un certain nombre d’invariants. Critiquer les fantasmes qui ont cours sur les réunions du Bilderberg ou de la Trilatérale, ce n’est pas défendre le « système ». La critique des mythes complotistes ne sert pas à faire taire les critiques de la domination. Elle leur rend service au contraire, en leur faisant gagner du temps. Certains, à la gauche de la gauche, en sont tout à fait conscients, réagissent et c’est tant mieux.

D’autres au contraire sont comme tétanisés par la force de conviction de certains militants conspirationnistes. Plutôt que de les combattre, ils se laissent intimider par une poignée d’extrémistes et tentent alors de les ménager, de les brosser dans le sens du poil. C’est l’impression que me donnent certaines déclarations de Noam Chomsky par exemple. Jean-Luc Mélenchon n’échappe malheureusement pas à cette démagogie même s’il serait tout à fait injuste et abusif de le ranger parmi les conspirationnistes. Quant à Bourdieu, certains de ses textes tardifs – ceux de l’époque du Bourdieu « militant », il faut insister sur ce point – ont des accents clairement conspirationnistes. On peut tout à fait dire cela sans réduire son œuvre à cela. Mais quand tu suggères que l’« ordre établi » essaie de salir la mémoire de Bourdieu en l’assimilant à un antisémite, tu exagères un peu. Tu fais référence à une phrase prononcée par Jean-Claude Milner à la fin d’une émission de radio. Personne, à ma connaissance, ne lui a emboîté le pas. A moins d’estimer que Milner (dont l’œuvre est relativement confidentielle en comparaison de celle de Bourdieu) représente à lui tout seul l’« ordre établi », c’est un peu court !

NL : Tu as toi-même consacré des papiers aux diffamations visant Charles Enderlin, et je ne vais pas refaire la liste : Edgar Morin, etc. La légèreté avec laquelle on lance une accusation aussi infamante est le signe d’une démocratie malade. Cette maladie est profonde, due entre autres au vieillissement des populations européennes qui les a poussé à opter électoralement pour des politiques que justement Bourdieu résumait bien : le démantèlement de l’Etat social et l’hypertrophie de l’Etat pénal. Ce processus qui consiste à détruire le politique est clairement lié au développement des problématiques que tu traites. Le vrai scandale de l’affaire DSK est que l’on nous parle de « l’un des hommes les plus puissants du monde » mais dont le mandat ne repose sur aucune souveraineté populaire et dont la chute est également extérieure à tout processus démocratique. C’est cela qui créé tant de malaises et provoque en partie le conspirationnisme. Or, il est raisonnable de critiquer le fait que le président de la Banque Centrale Européenne, de la Commission Européenne etc., ne soient pas tributaires d’un processus démocratique, et d’autant plus quand le Président de la République paraît avoir pour occupation essentielle d’avoir un dispositif pour chaque fait-divers.

Si ce que j’ai qualifié d’anti-conspirationnisme n’était que ce que tu dis je serais le premier en accord, c’est la position des Lumières que je défends sempiternellement. Mais il s’avère que dans la déconstruction des classes moyennes à laquelle nous assistons (précarisation, paupérisation) leur capital culturel les mène de plus en plus à une double réaction face à ce démantèlement du système démocratique au bénéfice d’une nouvelle élite (et je précise que cette idée n’est pas « conspi » : c’est, pour partie, l’idée de l’anacyclosis dans l’Antiquité grecque remise à l’honneur par Machiavel). Il y a donc ceux qui lient les événements en songeant « à qui profite le crime ? » et qui tombent dans le conspirationnisme. Il y a ceux qui ont tant intériorisé les argumentaires de leur domination (la notion d’habitus de Bourdieu) qu’ils rejettent jusqu’à la réalité de cet épuisement de notre démocratie en la traitant de complotisme. C’est cela que je pointe du doigt.

On peut se dire que nous sommes dans la situation de l’anti-racisme des années 1980, quand à l’époque Pierre-André Taguieff avait pointé à raison le fait que l’éloge anti-raciste du différencialisme faisait jonction et préparation à la diffusion du néo-racisme. Le refus de la mise en critique aura les mêmes résultats : ceux qui sont persuadés d’être la vertu social-démocrate prépareront le lit des autoritaristes. Si on demeure dans cette volonté de balayer la critique de la dépossession des peuples de l’exercice de leur souveraineté, on légitime les populismes comme solution à cet autisme. Pourquoi crois-tu que le Front National mette tant à l’honneur la « République référendaire » ? Car il a compris ce désir, ce problème, qui s’exprime aussi dans la rue, du monde arabe à Madrid (des populations plus jeunes que la nôtre tu auras noté). Bref, viennent frapper à la porte ces classes ayant obtenu un certain capital culturel mais qui constatent qu’on les considère comme des mineurs politiques. En France, le discours qui consiste à faire litière de la contestation au nom d’un discours moraliste tourne à vide. Quand une partie de la presse dénonce « l’omerta politico-médiatique » sur l’appétit sexuel passé de DSK c’est étonnant de voir que là on fait du conspirationnisme en direct sans que ça ne choque personne. Pourquoi ? Parce que l’on voit des valets de plume s’étrangler de découvrir que leurs seigneurs n’avaient peut-être pas la morale qu’ils jugent idoine à leur fonction. C’est l’ordre qu’ils défendent, non la victime supposée.

RR : Encore une fois, il ne s’agit pas de balayer la critique de la domination. Je pense au contraire que la critique des théories du complot participe de la critique de la domination, elle a quelque chose d’émancipateur, tu la lie toi-même aux Lumières. Et je crois qu’on aurait tort de considérer cette nécessaire critique du conspirationnisme comme une arme rhétorique au service des puissants. C’est une idée qui est développée dans certains cercles d’extrême gauche : la « théorie du complot » serait elle-même une invention de penseurs « libéraux » n’ayant pour seule fonction que de discréditer toute remise en cause du système. Outre qu’elle confine elle-même au conspirationnisme, je trouve cette vision des choses profondément erronée.

Dans l’affaire DSK, à quoi assistons-nous sinon à un empressement à qualifier de « théorie du complot » ce qui est, surtout, une incrédulité vague à l’égard d’un scénario qui heurte de plein fouet nos représentations. Cet empressement ne traduit pas une volonté de « rappeler à l’ordre » le petit-peuple-qui-pense-mal. C’est plutôt le symptôme d’une certaine paresse journalistique : un sondage sort, on saute dessus comme sur un os à ronger, on en conclut rapidement que tout le monde est devenu conspirationniste et on tient 48 heures là-dessus ! Entretemps, on a vendu du papier mais on n’a pas rendu notre lectorat plus intelligent.

Sur Conspiracy Watch, j’ai reçu des messages d’internautes me reprochant de ne pas en faire suffisamment sur DSK, en d’autres termes : de ne pas relayer dans la minute le moindre article commentant les résultats de ce fameux sondage. Dans ce qui était une prudence élémentaire, certains ont voulu voir une connivence. Or, j’ai traité l’affaire DSK exactement comme j’ai traité l’affaire Julian Assange. Et comme il conviendrait de traiter les accusations visant aujourd’hui Georges Tron. On ne peut pas parler de « théorie du complot » dès que quelqu’un qui est accusé de viol ou d’abus sexuel clame son innocence. Sinon, effectivement, tout le monde est conspirationniste, c’est-à-dire personne, tout devient réversible et toute analyse du phénomène, noyé dans l’indistinction, devient impossible. Attendons de connaître la version de l’accusé, d’avoir suffisamment d’éléments pour juger, bref, patientons, et ensuite nous pourrons tirer des leçons. Mais sur cela nous sommes d’accord.

Maintenant, est-ce que « les démontages des proses de l’antisionisme conspirationniste a été utilisé par les conspirationnistes islamophobes » ? Je dirais que, dans une certaine frange de la communauté juive organisée, où l’on vote à droite et où l’on se méfie des plans de Barack Obama pour tenter d’imposer la paix au Proche-Orient, on constate que cohabitent à la fois une inquiétude légitime à l’égard de la résurgence des délires conspirationnistes antijuifs – inquiétude que nous partageons toi et moi et qui devrait être celle de tout honnête homme à mon avis – et un discours conspirationniste d’inspiration néoconservatrice, qui diabolise les musulmans en leur prêtant des intentions impérialistes et colonialistes. N’était l’antisémitisme historique du Front national, qui continue d’agir comme repoussoir, une part non négligeable des gens dont nous parlons se retrouveraient totalement dans le discours antimusulman de Marine Le Pen.

Cela étant, je te ferais remarquer qu’on trouve aussi, là où ne l’attend pas forcément, une forme d’anti-conspirationnisme un peu facile qui consiste à moquer l’inquiétude que l’on peut éprouver face à certains discours islamistes. On nous explique par exemple (c’est le cas d’Alain Gresh et de Tariq Ramadan) qu’il y aurait désormais un « péril islamiste » aussi fantasmatique que le « péril rouge » d’antan et que tout cela relève d’une forme contemporaine de théorie du complot. Qu’est-ce que tu en penses ?

NL : Le premier point que tu soulèves pose un sérieux problème pour y répondre car il s’agit d’un déplacement rhétorique de ta part. Il n’y a bien sûr aucun rapport entre mon propos et celui d’une extrême gauche conspirationniste que tu cites. Ce que je dis c’est que les armes de la critique que nous avons toi et moi beaucoup exercées sur les discours « conspis » doivent aussi être redéployées sur nous-mêmes, un « nous-mêmes » que j’entends au sens large : tous ceux qui usent, parfois à raison, parfois à tort, de la déconstruction d’un argumentaire en spécifiant qu’il renvoie à la théorie du complot.

Ensuite, ce que tu dis appelle plusieurs points. Il y a certes eu une grande importance des discours conspirationnistes anti-communistes qui ont formé la matrice d’une part des discours conspirationnistes islamophobes, comme le soulignent très justement des historiens tels Olivier Dard (voir le webdocumentaire sur François Duprat – NDLR) ou Romain Ducoulombier (lire « Jules Monnerot face à la subversion des ‘sociétés ouvertes’ »), et j’ai eu aussi l’occasion de l’écrire.

Mais, second point, après-guerre, lors des rapprochements entre la France et la République Fédérale d’Allemagne, il y eut une vague d’attentats néo-nazis allemands. La presse conservatrice mit cela sur le compte d’un complot des services secrets de l’Est afin de détériorer l’image de la RFA et d’empêcher la consolidation de l’Europe occidentale. Il s’avère que, comme l’a montré l’historien Patrick Moreau après la Chute du Mur, pour le coup la chose était exacte… Cela devrait interpeller sur les risques d’un doute érigé en religion aussi bien dans le conspirationnisme que dans l’anti-conspirationnisme, tout simplement parce que l’on y traite des faits non pour ce qu’ils sont mais pour fortifier et justifier son positionnement politique initial.

Ce qui m’amène à mon troisième point : la raison du conspirationnisme. Historiquement, la notion de « grande conspiration » émerge avec la naissance de l’Etat moderne lors de l’Ancien Régime. La société s’inquiète de la disparition de l’ordre ancien et s’interroge sur cet étrange Léviathan qui se lève sur l’Europe : l’Etat.

Si le conspirationnisme devient vraiment une idéologie de masse après le 11 septembre c’est bien car il y a un puissant ressort dans cet attentat islamiste contre le symbole d’un monde planétarisé via la technologie et la financiarisation de l’économie. Le 11 septembre a été le fait d’une poignée d’hommes travaillant en réseau, et l’ensemble des structures sociales du « monde mondialisé » lui correspondent. C’est la désignation anxiogène de l’acte public de décès des Etats-nations. La question de la violence politique ne peut plus se résumer au diptyque révolution intérieure – guerre extérieure, tant le terrorisme, par sa fluidité de forme, est adapté à la nouvelle structuration de l’espace public. Les terroristes en frappant à New York, New Delhi, Londres, Madrid, ne s’y trompent pas : ils attaquent les sociétés et non des Etats qui ne forgent plus l’ordre social. Le péril islamiste existe bel et bien, et nombre de nos contemporains l’ont hélas rencontré, mais il a déchaîné les imaginaires (« complot islamiste », « complot néoconservateur », etc.), car il est venu nous signifier la fin de l’Etat tel que nous l’avions connu. Il est l’un des symptômes les plus évidents de la déterritorialisation du politique, du bricolage idéologique constitué sur un marché international des idées et références, et du passage à l’ère des réseaux. Le terrorisme va même changer considérablement nos vies lorsqu’il aura atteint l’usage technologique des « bombes sales ». La diplomatie et la guerre sont actuellement pensées et réalisées sur le modèle de l’asymétrie entre forces régulières dotées de moyens technologiques, et réseaux radicaux ayant une bien moindre puissance à disposition (en Afghanistan, en Irak etc., des sujets sur lesquels, tu le sais, foisonnent les thèses complotistes). Ce passage technologique devrait redistribuer la majeure partie des cartes géopolitiques et, en abolissant définitivement les frontières entre le dedans et le dehors de la guerre, placer les démocraties dans une situation de « front intérieur » permanent, aux conséquences majeures en matière d’ordre public et de libertés fondamentales, possiblement grâce à une suractivation des thèmes de la « subversion » et du « complot terroriste ».

Donc, depuis le 11 septembre, le mythe de l’Ennemi et la recherche de la présence d’un Léviathan visible – que ce soit pour le combattre ou pour se protéger à son abri – et non du système fluide et impersonnifié de domination où paraissent avoir basculé les démocraties de marché, ont entraîné une vague conspirationniste planétaire qui s’intègre à cette question, j’en suis d’accord. Mais la question de l’analyse du conspirationnisme doit-elle même s’inscrire dans une réflexion sur les rapports entre Etat et société, car c’est toujours de cela dont il est question, et il lui faut anticiper ces divers basculements qui s’invitent à nous. C’est bien car elle se situe médiatiquement hors de ce cadre qu’elle finit par ne plus rien mettre en cause, par ne plus rien nous dire de ce que nous sommes, ne servant qu’à nous fortifier dans l’idée qu’en sus d’être dans le camp du Bien nous sommes dans celui de la Raison, en somme que nous sommes des gens formidables dans le meilleur des mondes et les autres des parfaits salauds qui veulent nous plonger dans un cauchemar.

Sincèrement, quand tu vois l’usage qui est fait de la désignation de la « théorie du complot » pour clouer au pilori à tour de bras, n’as tu pas l’impression que, toi ou moi, nous n’avons pas assez pris garde aux effets conservateurs voire puritains que pouvaient avoir à notre corps défendant nos bonnes volontés de déconstruction d’une arme de controverse ?

RR : Je ne sais pas. J’ai l’impression que ce que tu décris demeure malgré tout un épiphénomène en comparaison du torrent de délires que répandent de courageux anonymes sur le web. Mon impression est que le problème, aujourd’hui, n’est pas chez ceux qui voient des complots nulle part – je n’en ai jamais rencontré personnellement – mais chez ceux qui voient des complots partout. Nous assistons à une sorte d’éclatement du « monde commun ». Le « monde commun », c’est-à-dire cet espace nécessaire à la délibération démocratique. L’affrontement des opinions n’a de sens que si l’on part d’un constat partagé sur les faits. On peut, alors, débattre de tout. Aucun sujet ne saurait être tabou. Mais lorsqu’on n’est pas d’accord sur les faits, le débat se confond avec sa propre caricature. Il n’est pas impossible, si tant est qu’on puisse encore parler de débat, mais il est parfaitement stérile.

Il y a, évidemment, des usages idéologiques de cette expression de « théorie du complot ». Mais son pouvoir de disqualification n’est pas magique. Je crois que toute personne de bonne foi et dotée d’un minimum de sens critique est à même d’identifier un discours conspirationniste et, par là même, de juger des scrupules intellectuels (ou de la santé mentale) de ceux qui les propagent.

NL : Je suis bien d’accord avec toi. Mais, en te spécialisant sur le conspirationnisme depuis des années, tu sais bien qu’un épiphénomène peut devenir une subculture, une culture de masse, un symptôme d’autres traumas politiques plus profonds. C’est le sens même de ton salutaire travail de décryptage. Mais, comme toute chose, il a un envers. Tu utilises ainsi le terme de « galaxie rouge-brune ». Cette formule est née il y a vingt ans, pour péjorer l’opposition à Boris Eltsine groupée autour de Zuganov. Elle a été mise en scène en France avec un talent certain par un groupuscule nationaliste-révolutionnaire, Nouvelle Résistance, se reconnaissant dans la période la plus révolutionnaire du phénomène fasciste et s’inspirant de la plus extrême droite sous Weimar (lire « Stratégies et pratiques du mouvement nationaliste-révolutionnaire français »). Il s’agit pour eux de recomposer l’extrême droite, de pénétrer de nouveaux espaces militants, non d’être équivalent aux extrêmes ou ultras gauches. Le groupe œuvrant avec la Nouvelle droite et la faction « Nationalisme et République » du Front National, cette ligne avance jusqu’à ce que l’on arrive à un scandale de presse sur la jonction des extrêmes, le « complot rouge-brun » et que la formule « rouge-brun » demeure. Mais ces mouvements « rouges-bruns », selon une ligne lexico-stratégique qui s’est développée à diverses reprises depuis que l’intellectuel conservateur et candidat malheureux à la SS Armin Mohler théorisa historiographiquement en 1948 la jonction des extrêmes (lire « La Fonction productrice de l’histoire dans le renouvellement du fascisme »), c’est donc un mythe mobilisateur, une ligne discursive. Quand on analyse les mouvements dits « rouges-bruns » on ne trouve pas d’alliage avec la gauche, ni dans le capital militant, ni dans le substrat idéologique. C’est une affaire de propagande et d’auto-représentation. Même dans le cas italien, où on a une extrême droite à la fois ultra radicale et imaginative, avec ce que la presse surnomma au début des années 1970 le « nazi-maoïsme », il s’agit d’une rénovation ultra du fascisme. Or, ce milieu étant prolixe en dénonciation de complots sionistes, tu en parles avec ce vocable, en reprenant cette terminologie comme une réalité objective, et cela induit chez certains de tes lecteurs la croyance en cette idée foncièrement fausse historiquement d’une alliance ou d’une équivalence des extrêmes. On en revient au « tout se vaut, tout est flou, tout est possible et interchangeable » que tu sais si dangereux dans le conspirationnisme – je ne parle pas de trier « gentils » et « méchants » radicaux, les jugements de valeur sont à faire par chacun, je parle juste d’ordre dans les représentations. Et on a bien quelque chose qui in fine permet de démonétiser des contestations sociales en les renvoyant à un champ politique qui est désigné comme totalitaire.

RR : On pourrait te répondre que, symétriquement, il faudrait bannir de notre vocabulaire l’oxymore « social-libéral » dans la mesure où il brouille le clivage gauche-droite et « démonétise » une certaine gauche réformiste en la renvoyant dans le camp de la droite libérale… Pourtant, ce terme n’est pas dénué de sens et désigne une réalité objective.

Et bien dans le même ordre d’idée, je pense que cette expression de « nébuleuse » ou de « galaxie rouge-brune » renvoie à une réalité objective. Elle rend compte d’un phénomène qui peut être décrit comme le lieu où convergent idéologiquement certaines franges de l’extrême droite et de l’extrême gauche. Ces convergences peuvent nous déplaire, il n’en demeure pas moins qu’elles existent : Rassinier, Pierre Guillaume, la Vieille Taupe, Garaudy, Vergès, Carlos…

Cela étant dit, cette expression de « rouge-brun », je l’ai utilisée moins de dix fois sur près de 700 billets mis en ligne sur Conspiracy Watch. Notre lexique politologique étant ce qu’il est, c’est-à-dire limité, « rouge-brun » échoue sans doute à qualifier correctement les convergences qu’on observe autour de personnalités comme Dieudonné, Alain Soral et Thierry Meyssan, où entrent non seulement de l’antisémitisme mais aussi un attrait particulier pour les théories du complot et une fascination à l’égard des régimes autoritaires… Et une culture marxiste absente ou dévoyée. Bref, beaucoup de brun et pas beaucoup de rouge. Maintenant, si la question est de savoir s’il existe ou non un champ politique totalitaire, ma réponse est oui, sans hésitation, et je dirais que le conspirationnisme en est justement l’une des composantes les plus marquantes.

Première parution :  » »Complot »,  »théorie du complot »… et si on s’arrêtait deux minutes ? », Conspiracy Watch, 27 mai 2011.

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