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L’Histoire du communisme, la seule, la vraie. Réponse à François Ferrette

Par Romain Ducoulombier

Depuis un demi-siècle, l’interprétation dominante de la naissance du Parti communiste en France a tenu en une phrase : il s’agissait d’un « accident », selon les mots de l’historienne Annie Kriegel. Point culminant d’un « biennio rosso » à la française – pendant deux ans, en 1919 et 1920, le mouvement ouvrier français se mobilise et paie, dans la rue, le prix fort –, le Congrès de Tours consacre, à la toute fin décembre 1920, la formation, par un vote largement majoritaire, du Parti socialiste – section française de l’Internationale communiste (PS-SFIC). Il faudra encore attendre quelques mois pour que le nouveau parti prenne le nom de « parti communiste – SFIC », comme le souhaitaient Lénine et les bolcheviks, pour accentuer la rupture avec la « social-démocratie » honnie d’avant-guerre.

Cette interprétation « accidentaliste » a régné sur les destinées de l’historiographie communiste française pendant de longues années. C’est cette thèse que j’ai remise en cause par la publication, en octobre 2010, d’un livre issu de ma thèse de doctorat, soutenue en 2007 à l’IEP de Paris. Dans ce livre, Camarades1, j’ai avancé l’idée, appuyée sur de nouvelles archives (de Moscou et d’ailleurs), que les socialistes français ont voulu, au sortir de la guerre, régénérer le socialisme, pour le rendre à sa vocation révolutionnaire, dont la guerre et l’Union sacrée l’avaient écarté, en adoptant une nouvelle méthode d’organisation partisane inspirée ou imitée, si l’on veut, du bolchevisme russe. Cette interprétation nouvelle n’a pas manqué d’être discutée, et elle l’est encore ; et moi-même je me suis efforcé, dans mon dialogue avec l’œuvre de Kriegel, de lui témoigner malgré mes critiques, toute la considération qu’elle mérite. Soulever à nouveaux frais le problème des origines du Parti communiste en France supposait de bouleverser les routines intellectuelles et les visions convenues d’une histoire assez largement réécrite tant par les vainqueurs (les staliniens) que par les vaincus, c’est-à-dire les exclus des années 1920, qui insistaient sur leur jeunesse et leur inexpérience pour expliquer la destruction, de leurs propres mains, du « parti de Jaurès ».

Cette volonté m’a valu des critiques, mais elle m’a exposé aussi à des attaques d’autant plus surprenantes qu’elles sont diamétralement opposées. Il y a plusieurs mois, à la suite du numéro de L’Histoire consacré au 90e anniversaire du Congrès de Tours2, un historien pourtant rigoureux et bien informé m’avait accusé de ressusciter les « vieilles lunes léninistes ». Me voilà devenu, depuis quelques semaines, un « ennemi de la révolution », dans un livre que le militant François Ferrette a consacré au rétablissement de la « véritable histoire du communisme3 ». Disons-le : on a connu son éditeur, Démopolis, mieux inspiré. Le propos de F. Ferrette n’est pas scientifique mais politique : rallié au Front de Gauche, il veut transformer en modèles les militants de 1920, chargés d’inspirer ce que le PCF compte encore de jeunes pousses. Je doute malheureusement qu’ils y trouvent l’héroïsme qu’ils y chercheront peut-être.

Oh oui, raconte-moi une véritable histoire !

Passons sur la maladresse du titre, qui est bien présomptueux. Jean Fréville lui-même, le porte-plume du « stalinien » Thorez, ne s’y était jamais risqué ! Mais soit, j’aime que l’on me raconte des histoires, surtout quand elles sont véritables.

Celle que nous raconte F. Ferrette est assez mignonne. Au sortir de la Première Guerre mondiale, sur laquelle on n’apprendra rien, une poignée de militants dévoués, innocents et révolutionnaires, sans argent et armés de leur seule énergie, décident de prendre le pouvoir en France, et d’abord dans le Parti socialiste. Ils s’organisent dans des sections, des comités qui veulent adhérer à la IIIe Internationale de Lénine, ils sillonnent la France pour combattre la bourgeoisie et la social-démocratie – c’est du pareil au même – et comme ils sont très bons, ils manquent d’emporter le morceau au congrès de Strasbourg en février 1920. Mais voilà, les votes sont manipulés et ils ne parviennent pas à remporter la majorité. Il leur faut attendre quelques mois encore pour que deux ignobles « centristes », le directeur de L’Humanité Marcel Cachin et le secrétaire général du PS depuis octobre 1918, Louis-Oscar Frossard, se soumettent à leur désir après un long voyage de négociations à Moscou et signent, sans vraiment réfléchir, la trop fameuse motion d’adhésion à la IIIe Internationale. Evidemment, ces deux « réformistes » ne sont pas « révolutionnaires » : ils vont pervertir le nouveau parti, le faire dévier du sacro-saint marxisme, et – on ne sait trop comment – le livrer au redoutable ZINOVIEV ! Car c’est bien lui, ZINOVIEV, qui est à l’origine de la perversion bureaucratique du Parti communiste, qui est une organisation fondamentalement démocratique – où chacun, n’est-ce pas, peut se faire entendre avant de se taire.

L’argent, c’est mal

Voilà, en substance, le « pitch » du scénario de la scission selon F. Ferrette. La naïveté de cette reconstruction militante est d’autant plus surprenante que c’est F. Ferrette lui-même qui, dans un mémoire de maîtrise – comme on disait à l’époque – consacré aux effectifs du Comité de la IIIe Internationale, avait montré que les estimations de Kriegel étaient trop basses et qu’il s’agissait bien d’un « parti dans le parti », motivé, bien organisé et décidé à « adhérer ». C’est à ce titre que je l’ai cité dans mon propre livre, convaincu, sur ce point, par ses démonstrations fondées sur le dépouillement de la presse régionale. Le débat cependant, n’était pas tranché sur le caractère « hégémonique » de ce courant d’une force incontestable dans le PS de l’époque. Ses chefs ont toujours prétendu avoir été floués à Strasbourg, mais c’est un argument insuffisant. Pour ma part, je reste convaincu que, sans l’appoint des militants amenés dans le camp de l’adhésion par Cachin et Frossard en août 1920, la scission aurait été minoritaire, comme partout ailleurs en Europe ou presque. Malgré lui, d’ailleurs, F. Ferrette ajoute à mes propres démonstrations d’autres éléments qui confirment bien que la motion d’adhésion de Tours, « signée » par Cachin et Frossard, a bien été négociée par le secrétaire de leur groupe, Daniel Renoult, avec les représentants (alors emprisonnés) du Comité de la IIIe Internationale.

À vrai dire, cependant, je crois que ces discussions légitimes et courtoises n’intéressent guère F. Ferrette. Le portrait des partisans de l’adhésion est d’un simplisme confondant. Pas de question d’argent, bien entendu, ni de présence de Moscou – tout au plus, une « influence » évoquée en une ligne ! Il est vrai qu’il n’existe pour l’instant aucune étude systématique des finances du PCF, ce qui est bien dommage. Mais il est clair, et unanimement admis, que le PCF des années 1920 est largement dépendant du trop fameux « or de Moscou ». Que des intransigeants comme Souvarine en aient fait, après leur exclusion, un instrument de « corruption » du Parti est tout à fait vrai ; mais cela n’empêche que Souvarine lui-même a sans doute bénéficié de l’appui financier de Moscou dans la mise en place du Comité et de son Bulletin communiste.

Pas d’argent, donc pas de calcul : F. Ferrette nous présente une jeunesse militante innocente et candide, « révolutionnaire », quoi ! Il s’est laissé tromper par le portrait que cette relève a dressé d’elle-même : sans formation ni passé, entièrement « née de la guerre », irresponsable de ses actes et de leurs conséquences – et en tout premier lieu, de la scission du « parti de Jaurès ». La naissance du Parti communiste est pourtant bien le fruit d’une opération réussie de relève militante, où un groupe plus ou moins cohérent de militants (jeunes et moins jeunes) utilise son illégitimité même comme un moyen pour renverser les « éléphants » du PS, maîtres de l’appareil. La naissance du PC, c’est une question de génération.

Mon crime

Quant à Moscou, aux bolcheviks et à leurs émissaires, ils sont totalement absents du livre de F. Ferrette. Les nouvelles archives qu’il se targue d’utiliser en quatrième de couverture n’existent pas, et il ne recule pas devant le recours aux idées des autres, sans bien entendu les référer en note quand ils sont, comme j’y suis, dans le « camp du capital ». Cette faille béante dans sa démonstration est d’autant plus grave qu’il m’accuse sans cesse, pour me dépeindre en « ennemi du changement », de vouloir démontrer que le régime des tendances – un peu comme dans le PS d’aujourd’hui – a été supprimé dans le PC non par sa « bolchevisation » après 1924-25, mais par la volonté même de ceux qui, dans le Comité de la IIIe Internationale, voulaient régénérer le socialisme et adhérer à Moscou. Là aussi, le débat me semble ouvert. Il est certain que le régime des tendances d’avant 1914 est rejeté comme un symbole d’impuissance par les « révolutionnaires de la SFIO ». Ce dont le nouveau parti a besoin, c’est d’une direction révolutionnaire, où les débats, sans être interdits, ne peuvent plus la contredire une fois qu’elle est fixée. C’est la question de la minorité et de sa représentation qui est donc en jeu. Reste à savoir par quoi la remplacer, et les appels à la « discipline librement consentie » ne peuvent pas y pourvoir : c’est au contraire à la centralisation progressive du pouvoir dans des organes restreints que l’on assiste, processus appuyé, jusqu’à ce qu’il se retourne contre eux, par ces nouveaux militants décidés à « purger » le Parti. Pire : dès la fin de 1921, les membres du Comité de la IIIe Internationale sont battus à plusieurs reprises lors des congrès nationaux. Ils doivent donc réclamer l’appui de Moscou pour préserver leurs positions et conjurer leur situation de minorité. C’est cette situation baroque qui permet de comprendre pourquoi le Comité s’est progressivement décomposé.

En fait, mon crime pour Ferrette est d’avoir posé la question du parti, la question de l’organisation. F. Ferrette attribue à Zinoviev la « dérive bureaucratique » du PCF. L’explication me semble singulièrement faible pour en éclairer l’histoire. Il s’agit plutôt d’un processus, enclenché dès la fondation du nouveau parti, qui est le résultat de l’action même de la relève militante de 1920, si désireuse d’introduire en France les méthodes imitées des bolcheviks. Certains de ses chefs opposeront encore, au seuil de leur exclusion en 1925 ou 1926, une centralisation « démocratique » et une centralisation « oligarchique » dont ils étaient les victimes. Les bolcheviks, d’ailleurs, connaissent avant la guerre les travaux de Roberto Michels, un élève de Max Weber qui dénonce la dérive oligarchique des organisations4. Mais ils n’ont tenu aucun compte de ces analyses, écartées d’un revers de main au nom de la « vertu » révolutionnaire. Boukharine avait très bien compris que la critique de Michels était radicale et impliquait que « si les socialistes peuvent être victorieux, le socialisme ne peut l’être ». F. Ferrette me présente en « ennemi de la révolution » parce que j’ai osé poser la question de l’organisation. Je crois pour ma part, que le XXe siècle a fourni la démonstration massive et angoissante qu’il est impossible d’y échapper et qu’est contre-révolutionnaire, non pas celui qui la pose, mais celui qui l’évite comme F. Ferrette. Ce dernier, d’ailleurs, ne m’a pas réservé ses coups et il accuse aussi bien les trotskistes – un peu « crispés », dit-il, on les comprend ! – que les socialistes d’y avoir trouvé un intérêt.

Totalitarise-moi ça !

Il reste un dernier point à liquider. F. Ferrette s’appuie sur mon DEA, publié par la Fondation Jaurès en 2004, pour m’accuser d’appartenir à une école « totalitariste » à laquelle il agrège des historiens très différents. Il est vrai que c’est de là que je viens ; mais il est tout aussi vrai que j’ai maintenant pris mes distances avec un concept – le totalitarisme – qui n’est pas sans mérite, mais qui n’échappe pas non plus à la critique. J’ai pu m’en expliquer récemment dans un petit livre dont ce site a bien voulu rendre compte5. Quelle que soit sa force explicative, le totalitarisme est un concept identitaire, qui fonctionne encore dans l’historiographie comme un signal de ralliement. Je crois, pour ma part, que cet âge d’or de la lutte idéologique et historique autour de la menace communiste est révolu, puisqu’il s’est terminé avec l’URSS. Il est désormais possible de juger sans passion de l’utilité d’un concept aussi complexe et controversé. Avec le temps, son utilisation dans l’étude du PC m’est apparue comme un obstacle, plutôt qu’un avantage.

Le concept de totalitarisme est essentiellement un concept « statique ». Il décrit, de manière idéale-typique, la structure d’un État capable d’exercer un pouvoir total. Pour rentrer dans la catégorie « totalitarisme », cet État doit donc présenter un certain nombre de caractéristiques – en particulier un parti unique de masse et une idéologie officielle contraignante. Il est bien difficile de savoir cependant quand et comment un État devient totalitaire, comment et quand il cesse de l’être, quels en sont les limites. Lorsqu’il s’agit d’appliquer cette grille non plus à un État, qui possède le pouvoir, mais à un parti qui en est éloigné, le casse-tête devient insurmontable. On ne peut guère, en fait, conclure qu’à d’éventuelles « prédispositions totalitaires », ce que j’avais fait en 2004, mais cette explication ne me paraît plus aujourd’hui satisfaisante. F. Ferrette affecte d’ignorer entièrement cette discussion que j’ouvre au contraire dans la conclusion de mon livre. Le PCF, sans être totalitaire, a présenté une solution autoritaire à un certain nombre de problèmes propres au mouvement ouvrier français d’avant-guerre, et cette solution a séduit, pour des raisons différentes, plusieurs générations successives de militants – et en tout premier lieu, la génération de 1920. Cette interprétation permet de comprendre pourquoi le PCF est parvenu à capter un héritage proprement français de ce que certains appellent la « démocratie absolue », la « démocratie jacobine » où un égalitarisme radical et niveleur épouse certaines formes de représentation directe et de conceptions de ce que l’on pourrait appeler la « vertu de salut public ». Les communistes, autrement dit, ne sont pas des agents, mais des acteurs ; ce qui m’intéresse, ce sont les motivations positives qui les incitent à adopter un modèle de pouvoir et d’organisation partisane à la fois rigoureux et inédit, diffusé par le Komintern où l’imitation des structures et des pratiques de l’État soviétique va grandissante dès les années 1920, pour culminer à l’époque de Staline. L’appareil inquisitorial communiste n’a pas été « greffé » de l’extérieur, mais adopté par les « indigènes », qui n’ont pas toujours mesuré les effets induits par cette adoption positive.

F. Ferrette affecte de ne rien connaître de ces questionnements. Là encore, cela ne l’intéresse pas. Il préfère agiter la vaine querelle contre François Furet, qui n’est plus lui non plus un historien qu’on peut lire et discuter, mais un « marqueur » qu’on vous colle au front – mais pas de gauche, bien entendu. Pour toutes ces raisons, sa « véritable histoire » me semble surtout être une vague historiette, où la volonté de bien faire s’embourbe dans la phraséologie et l’aveuglement militants.

Notes

1 Romain Ducoulombier, Camarades ! La naissance du Parti communiste en France, Paris, Perrin, 2010.

2 Romain Ducoulombier, « Le congrès de Tours : le big bang », L’Histoire, n°359 ainsi que le « rebond » de Jean-Louis Panné dans le n°360.

3 François Ferrette, La véritable histoire du Parti communiste, Paris, Démopolis, 2010.

4 Roberto Michels,

5 Romain Ducoulombier, De Lénine à Castro. Idées reçues sur un siècle de communisme, Paris, Cavalier Bleu, 2011.

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About romainducoulombier (21 Articles)
Docteur et agrégé d'histoire ; enseignant au lycée Angellier (Dunkerque) depuis septembre 2015 ; post-doctorant à l'université de Bourgogne (2013-2015) ; commissaire de l'exposition Jaurès 1914-2014 aux Archives nationales (mars-juillet 2014) ;

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