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Un Itinéraire politique : Pierre Sergent [1926-1992]

Par Nicolas Lebourg

Certaines biographies ont valeur de représentation de schémas sociaux ou de structures politiques. La recomposition de l’extrême droite française et la fusion italienne des post-fascistes et des libéraux-réactionnaires dans le cadre des élections européennes, les élections municipales partielles de Perpignan, sont l’occasion de reprendre le fil de la vie de Pierre Sergent (1926-1992) qui représentait parfaitement ce que fut une certaine tradition droitière. Fils d’ingénieur, Pierre Sergent effectue ses études secondaires aux lycées parisiens Henri IV et Saint Louis. A dix-huit ans, il combat dans le maquis de Sologne. A sa sortie de l’Ecole de Saint-Cyr (1949), il rejoint l’Indochine. Officier dans la Légion étrangère, parachutiste, il s’illustre dans la défense du camp retranché établi dans la cuvette de Na San, puis est blessé en opération (avril 1953). En Algérie, il considère qu’il continue le même combat, pour la plus grande France et contre la subversion communiste.

L’officier républicain, Chevalier de la Légion d’Honneur, titulaire de plusieurs médailles militaires, procède à une évolution factieuse. Quand Alger connaît les barricades (janvier 1960), il assure la liaison entre insurgés et militaires. Muté à Chartres, il revient en Algérie pour participer au putsch d’avril 1961. L’échec du coup d’Etat le radicalise. Après avoir prôné l’administration d’une justice sommaire aux militaires défaillants, il rejoint les rangs de l’Organisation de l’Armée Secrète. Persuadé que de Gaulle s’apprête à dissocier l’Algérie de la France, il considère rapidement, au contraire des autres cadres de l’organisation, qu’il faut porter le combat en territoire métropolitain : « puisque l’Algérie c’est la France, c’est à Paris qu’il faut se battre !».

Plongée dans l’Underground

Arrivé à Paris le 3 juin 1961, objet de la méfiance de l’encadrement de l’organisation, il s’appuie d’abord sur les réseaux maurrassiens de la Restauration Nationale (l’ex-Action Française) pour constituer la branche métropolitaine de l’OAS dite « OAS Métro » ou « Mission II ». Outre le caractère fort hétéroclite de l’activité, des réseaux et de la pensée politique de l’OAS-Métro, Sergent ne parvient pas à la coordonner avec les deux autres sections actives en territoire métropolitain. Il ignore peu ou prou tout de la Mission I, spécialisée en action politique, quand lui-même entretient ses propres contacts avec les milieux gouvernementaux et offre à l’OAS-Métro la réussite journalistique du mensuel L’Esprit public. Quant à la Mission III, spécialisée dans l’action terroriste, il entretient avec elle des relations parfois physiquement violentes, n’hésitant pas à faire séquestrer et à menacer de mort un de ses dirigeants. Il participe à la fondation (mars 1962) du Conseil National de la Résistance, présidée par Georges Bidault, ex-président du CNR fondé par Jean Moulin, censé représenter les « Résistants » au « régime gaulliste » et à « l’abandon de l’Algérie ».

Par cette référence, Sergent souhaite transformer l’image sanglante et fascisante de l’OAS-Métro et discréditer de Gaulle. Les 751 attentats perpétrés par l’OAS sur le territoire métropolitain oblitèrent toute réception par les masses de ce discours. La tentative d’assassinat sur son lit d’hôpital d’Yves Le Tac, homme politique et figure de la Résistance, hospitalisé car déjà blessé par balles dans une tentative d’assassinat de l’OAS, scandalise quant à elle les milieux parlementaires même les mieux disposés envers le combat pour l’Algérie française. Lorsque est mis aux voix parmi les dirigeants de l’OAS le « projet Alpha », l’assassinat de De Gaulle, Sergent vote en sa faveur. Devenu le numéro deux de l’OAS-Métro par décision du CNR (20 mai 1962), il est condamné à mort en 1962 et 1964, il s’enfuit en Suisse et en Belgique (pays où il fait imprimer la presse de l’organisation).

Cet exil lui ouvre une nouvelle voie : celle d’auteur. Après un premier ouvrage qui est un plaidoyer pro domo, il enchaîne des ouvrages de littérature militaire, prisés des amateurs du genre. L’un de ceux-ci, La Légion saute sur Kolwezi, est adapté au cinéma (1980). Il n’abandonne toutefois pas l’espoir d’influer sur la vie politique française. Prenant la direction du CNR il le transforme en Conseil National de la Révolution (1963 – 1969), censé poursuivre et dépasser tout à la fois l’œuvre de la Résistance et de l’OAS. Il encourage la formation de divers groupements politiques, stratégie censée accroître l’écho de son action, et est particulièrement en lien avec les étudiants du Mouvement Jeune Révolution qui lui vouent un véritable culte. En 1965, il appelle à voter au premier tour des élections présidentielles pour le candidat d’extrême droite Jean-Louis Tixier-Vignancour et au second, par antigaullisme, pour François Mitterrand. En mai 1968, il est contacté par le Service d’Action Civique (milice gaulliste fondée en 1958, dissoute par l’Etat en 1982) afin d’organiser une éventuelle réponse armée aux évènements. En réaction au discours gaullien du 30 mai, il déclare toutefois que « demain les soldats de la République tireront sur les travailleurs de la République », et, quelques jours plus tard, affirme s’être senti « les mains pleines de pavés pour les lancer contre cette société qu’il faut détruire ». Amnistié, il rejoint la France en octobre 1968. Il dissout son CNR et tente en vain de fédérer à son profit divers groupuscules d’extrême droite. Durant quelques mois, il produit un mensuel, Le Défi, qui vise le même objectif (1969).

Parcours partisan

L’échec de ses tentatives repose sur une erreur d’analyse : Sergent reste fidèle aux thématiques de l’OAS quand, dorénavant, c’est l’antigauchisme qui meut les extrêmes droites. C’est sur ce constat que le mouvement néo-fasciste Ordre Nouveau (1970) crée le Front National. Connaissant personnellement Jean-Marie Le Pen depuis l’époque du premier REP, Sergent participe très fugitivement au comité directeur frontiste (1972). Il est l’un des organisateurs de la campagne présidentielle de Valéry Giscard d’Estaing (1974), dirigeant un service d’ordre composé de militants de l’ex Ordre Nouveau (dissout par l’Etat en 1973) . En 1983, comme nombre de militants d’extrême droite, il rejoint le Centre National des Indépendants et Paysans. Il en devient délégué national et il participe à la liste commune des droites menée par Simone Veil aux élections européennes (1984). Il décide toutefois de retourner au FN et intègre son bureau politique et son comité central (1985). Il est fait président du Cercle National des Rapatriés, un satellite du FN chargé de travailler les milieux rapatriés (le choix du sigle CNR n’étant pas un hasard). Il se trouve ensuite à la tête d’une autre association frontiste, le DRAPO (Déportés Résistants et Activistes Pendant l’Occupation). Quoique coquille vide, ce groupe est censé permettre au FN de répudier médiatiquement l’héritage vichyste – tandis que la présence du terme « activiste », issu du discours OAS, permet, encore une fois, de tenter d’amalgamer celle-ci et la Résistance.

Le parti le « parachute » à Perpignan. Sergent n’a pas de lien personnel avec le Roussillon, il s’agit de miser sur son image auprès des électeurs « pieds-noirs » (entre mai et novembre 1962,17 000 d’entre eux s’installent à Perpignan). Il est élu député de la deuxième circonscription le 19 mars 1986. A l’Assemblée nationale, des membres du groupe parlementaire Rassemblement National (unissant députés FN et CNIP) ; il est le premier à s’exprimer, sous les lazzis de députés scandant « OAS ». Son mandat est surtout marqué par sa proposition d’amnistier tous les partisans de l’Algérie française, ainsi que d’accorder la mention « mort pour la France » à ceux qui furent condamnés à mort et exécutés. Avec le groupe régional frontiste, il soutient Jacques Blanc (Union pour la Démocratie Française) et permet ainsi à la droite de diriger la région Languedoc-Roussillon (1986). La réussite de son implantation roussilonaise est manifeste. Il édite sur abonnement La Lettre de Pierre Sergent (1986-1992). Ce bulletin officiel du FN est très marqué par la nostalgie de l’Algérie française, mais est aussi l’un des rares à être ainsi personnalisé autour d’une figure locale. Quoiqu’il progresse de 19% à 20.5% des suffrages exprimés, le retour au scrutin majoritaire lui fait perdre son siège aux élections législatives de 1988. Sur la promesse « je me donnerai un an pour faire de Perpignan la ville la plus sûre de France », il obtient respectivement 25% et 30% aux deux tours des élections municipales, et il mène le FN au score de 46% aux élections cantonales (1989). Réélu conseiller régional, il arrive en tête des suffrages exprimés sur la commune de Perpignan avec 31% des voix (1992).

Cependant, il ne parvient pas à peser sur l’appareil national du parti, et ce pour trois raisons. Primo, il ne dispose pas d’un réseau autour de lui, instrument indispensable dans le fonctionnement du FN. Secundo, il se considère comme libre par rapport à Jean-Marie Le Pen. Il prend ainsi de nettes distances avec le tribun après que celui-ci ait qualifié l’existence des chambres à gaz de « point de détail de l’Histoire » (1987). Il avertit alors les militants roussillonnais qu’il s’estime au seul service de la France et qu’il n’est en aucun cas le féal du président du parti. Lors de la crise du Golfe, il prend cette fois publiquement à partie Jean-Marie Le Pen, rejetant une position qu’il trouve trop pro-irakienne et soutenant la politique du Président Mitterrand (1990). C’est là la première fois qu’un ténor frontiste s’oppose au grand jour à son leader. Tertio, sa ligne idéologique est rejetée par une importante partie de l’encadrement du parti : atlantisme, soutien à Israël, condamnation permanente de l’antisémitisme et du négationnisme, affirmation d’une citoyenneté non liée à un critère racial sont autant d’éléments qui l’isolent. Après les régionales de 1992, il dénonce ouvertement les « nostalgiques du régime de Vichy » membres au FN, lui qui exposait avoir, lycéen, cousu une étoile jaune sur son vêtement par solidarité avec les Français juifs.

Un fief sans héritage

A la messe qui est donnée à Perpignan pour ses obsèques, l’affluence et la présence des notables témoignent qu’il est parvenu à dédiaboliser le FN en Roussillon et à y assurer son succès durable. Cependant le parti ne retrouve jamais par la suite un leader local capable de le désenclaver, ce qui démontre en partie l’importance du facteur charismatique dans l’adhésion national-populiste. Il est vrai également que le FN fit montre ici comme souvent de son caractère brouillon et qu’alors qu’en 1991 Sergent déclare « je ne vois pas ce qui me séparerait sur le fond d’un Michel Poniatowski ou d’un Philippe de Villiers », en 1993, son successeur, Jean-Claude Martinez (transfuge du RPR et du PS, rendu quinze plus tard fameux par la formule de Jean-Marie Le Pen « pas le félon, l’autre » lors de la tentative de putsch mégretiste) propose quant à lui au PS et au PCF de constituer un « front de lutte de classe [pour] débarrasser l’Hôtel de Ville des affairistes qui prétendent s’y installer »… soit un changement d’orientation discursive totalement déconnectée de l’héritage et de la sociologie électorale qui avait fait le succès de Sergent. Quant à ce dernier, il fit peu ou prou son propre bilan de sa vie en certifiant : « C’est toujours le même combat que je mène, dans ma vie de tous les jours, dans mes livres, dans mon engagement politique ».

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