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L’Extrême droite : une famille idéologique complexe et diversifiée

Par Jean-Yves Camus

Le préjugé du sens commun considère l'extrême- droite comme la famille politique produisant, plus que toute autre en dehors de la nébuleuse marxiste, de l'idéologie. Bardée de certitudes tranchées, volontiers polémique, accrochée à des systèmes de pensée qui entendent englober la totalité des champs de la vie politique, sociale et intellectuelle, on l'imagine volontiers dirigée par des bâtisseurs de systèmes. La vérité est pourtant à l'opposé : l'imaginaire de l'extrême-droite est fait avant tout de « visions du monde », d'images fugaces arrivant en gerbes, et qui dessinent un univers intellectuel dans lequel l'attitude et le style importent finalement davantage que la cohérence.

Pour bien comprendre ce paradoxe, il faut se plonger dans l’ouvrage essentiel que l’historien suisse des idées, Armin Mohler, a consacré à la Révolution conservatrice allemande. Ce qu’écrit à propos de ce courant, l’ancien secrétaire d’Ernst Junger, dans La Révolution conservatrice en Allemagne , vaut également pour pratiquement tous les autres familles de pensée appartenant à l’univers mental des droites, à l’exception de celle qui, dans le champ démocratique, se réclame de l’ultra- libéralisme. Que nous explique Mohler ? Que depuis le début du XIXè siècle, l’armature intellectuelle que le christianisme donnait à l’Occident, et qui assignait une tâche et des limites précises à chaque champ du savoir, ne subsiste plus que comme vestige, par la seule force de l’inertie. Que depuis lors le monde, ou, en tout cas l’Occident, se situe dans un temps intermédiaire entre cet ordre ancien, dont la déchristianisation des sociétés atteste bien qu’il est caduc, et un autre qui n’est pas encore advenu. Que, dans ce contexte d’entre-deux, dans ce qu’il nomme « interrègne », les catégories anciennes de l’activité intellectuelle se sont brouillées au point que la philosophie ne connaît plus sa place, et que l’intellectuel qui pense selon la catégorie de la Weltanschauung ne se réfère plus à des concepts, mais à des « images conductrices » ( en allemand : Leitbilder), tout comme le type d’écrits qu’il produit ne ressort plus du champ philosophique, ou de la poésie, ou de la littérature, mais d’un genre hybride. C’est ainsi que l’intellectuel de droite appartient souvent à la catégorie du penseur sans spécialité universitaire ou de l’écrivain activiste (Von Salomon ; d’Annunzio ; Jünger), et se définit plus par son attitude que par sa capacité à construire une vision idéologique de l’univers et de la vie.

Ceci étant dit en préambule, la question de la diversité des droites renvoie directement à celle de l’existence d’une essence de la droite, d’une définition susceptible, au moins, de définir un plus petit commun dénominateur. Existe-t-il ? Rien n’est moins sûr. Nous avons posé la question à l’essayiste Alain de Benoist, qui est sans doute, au sein des droites anti-libérales, l’auteur qui a le plus profondément réfléchi sur ce sujet. Nous envisagions en l’interrogeant, trois idées-forces qui nous semblaient faire consensus au sein des droites : l’idée d’une nature humaine immuable; celle d’une histoire cyclique; la valorisation de l’honneur, que la gauche récuse au nom de la justice. Voici sa réponse, qui nous paraît tout à fait pertinente : « Votre question est à la fois passionnante et décourageante. Je me la pose moi-même depuis plus de vingt ans sans me sentir en mesure d’y apporter une réponse exhaustive et même assurée. L’idée d’une nature humaine (plus ou moins) immuable est sans doute en effet commune à la plupart des courants “de droite”. Mais les avis divergent déjà sur ce qu’est fondamentalement cette “nature”. Beaucoup de gens de droite tendent à penser que l’homme est “naturellement mauvais”, du fait de son imperfection (par rapport à la perfection divine). D’autres estiment plutôt que l’homme n’est naturellement ni bon ni mauvais, mais capable de l’un et de l’autre, imprévisible et risqué, et par là “dangereux” (ce serait plutôt mon point de vue). L’idée d’une histoire cyclique me semble n’avoir été retenue que par une minorité de gens de droite. Les chrétiens ne peuvent y souscrire. Quant à la valorisation de l’honneur, par opposition par exemple à la dignité, il faudrait l’inclure dans une aperception plus large, recoupant dans une certaine mesure les valeurs éthiques propres aux sociétés traditionnelles. La question se pose alors de savoir si on oppose l’éthique de l’honneur à l’universalisme moral de Kant ou à la morale chrétienne du péché, ce qui créée de nouvelles divisions ».

Aurions- nous alors manqué de repérer certaines valeurs communes aux droites ? La suite de la réponse d’Alain de Benoist, nous donne des pistes de réflexion intéressantes : « D’autres thématiques se présentent à l’esprit : l’idée que l’homme est toujours modelé (mais pas forcément déterminé) par des valeurs qui lui sont antécédentes et dont il a hérité ; l’idée que les institutions sont nécessaires à l’homme pour se mettre en forme lui-même ; une certaine aspiration à l’ordre social (mais que comprendre sous ce mot ?) ; le refus de l’idéologie du progrès ; la tendance à pencher en faveur de la liberté et non de l’égalité, lorsque l’une et l’autre entrent en conflit ; l’idée que la société est plus que l’addition des seuls individus qui la composent ; une certaine tendance à privilégier le concret par rapport à l’abstrait, l’organique par rapport au pur intellect, le particulier par rapport au général, la puissance par rapport à la connaissance (ou la “vita activa” par rapport à la “vita contemplativa”) ; parfois un certain goût des “valeurs guerrières” (associé à l’idée que “la vie est un combat”). Mais en écrivant cela, je vois tout de suite les équivoques que ces sujets sont susceptibles de faire naître. Les exceptions sont innombrables, les distinctions indispensables. Trouver des valeurs communes à toute les “vraies” droites me semble vraiment une tâche difficile. Identifier parmi elles, celles que l’on ne trouve jamais “à gauche” me semble quasiment impossible. Ce serait la matière d’un livre. »

Plus simple et plus affirmative, mais tout aussi éclairante pour comprendre le monde de l’extrême- droite extra- parlementaire, est la réponse de Christian Bouchet, docteur en ethnologie et dirigeant du Réseau Radical. Pour lui, le fonds commun aux droites extrêmes est constitué par « le différentialisme et le souci de maintenir vivantes les différences, un refus de l’uniformisation » . Mais au moins aussi important est le terme qu’il croit le plus approprié pour décrire l’univers des mouvements d’extrême- droite : « droites anti- système, ce n’est pas mal comme nom, il y a bien longtemps, on se disait traditionalistes- révolutionnaires, et « révolutionnaire- conservateur » va dans le même sens ».

Une fois défini a minima l’univers mental des droites extrêmes que l’on nommera, faute de mieux, nationales et radicales , reste à savoir comment l’extrême- droite se subdivise, à la fois dans le temps, dans l’espace et dans le spectre idéologique. Une telle approche comparative n’est possible que si on prend la précaution d’étudier séparément l’Europe de l’ouest et l’Europe de l’est. Et si on précise bien que le terme « extrême- droite « s’applique essentiellement à une réalité politique européenne : les « caudillismes » latino-américains sont d’une autre nature ; le nationalisme raciste du régime sud-africain d’apartheid également. Seul le monde anglo-saxon, hors d’Europe, est également concerné par un phénomène semblable : il existe ainsi une extrême- droite américaine et un mouvement nationaliste et populiste xénophobe en Australie (One Nation Party ; Australian League of Rights) , qui se déploient autour des thématiques du nationalisme xénophobe, du populisme et des valeurs morales.

L’évolution historique des droites extrêmes

Il faut tout d’abord tenter un essai de périodisation du phénomène. Malgré l’idée répandue selon laquelle, après 1945, l’extrême- droite allait disparaître, la réalité est qu’elle a réussi à inscrire son existence dans le long terme. La recherche sur l´extrémisme de droite en Europe après 1945 s’accorde à peu près pour distinguer trois vagues électorales principales . La première commence au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et se situe en continuité idéologique avec le national-socialisme allemand et le fascisme italien, dont les deux descendants d’alors sont le MSI italien, fondé en 1946 ; le Sozialistische Reichspartei Deutschlands (SRP) allemand et la Verband der Unabhängigen, VdU autrichienne, créés en 1949 . Dans la péninsule ibérique, la continuité est encore plus évidente, puisque les partis et mouvements phalangistes et franquistes en Espagne et salazariste au Portugal, sont associés au pouvoir jusque en 1974-75, bien que les dirigeants respectifs de l’Etat, Franco et Salazar, aient épuré les formations en question des éléments et tendances « fascistes de gauche » .

La seconde vague, qui dure du milieu des années cinquante à 1975, a des contours beaucoup plus diffus sur le plan idéologique. En France, le mouvement Poujade à partir de 1954, en Allemagne le NPD (Nationaldemokratische Partei Deutschlands), et en Hollande le Boerenpartij (Parti Paysan) sont alors de nouveaux acteurs politiques. Leur percée électorale est de courte durée. En 1958, l’éclatement de l´extrême droite française et l’impact du gaullisme éradiquent la représentation parlementaire du mouvement Poujade, qui de fait disparaît, tandis que l’extrême- droite met quinze ans à se remettre de l’aventure de l’OAS. En 1968, le NPD échoue à l´élection du Bundestag et se disloque en moins de cinq ans. Du point de vue typologique, ces deux mouvements avaient bien des liens idéologiques et personnels avec le passé ( la preuve en est la présence de nombreux anciens pétainistes ou collaborateurs dans le mouvement Poujade, et de très nombreux anciens membres du NDSAP ou de la Waffen SS au sein du NPD) , mais il s´agissait avant tout de phénomènes d´une autre nature : l’émergence du NPD marquait le retour du nationalisme allemand, dans le cadre de la première récession économique que connaissait la nouvelle Allemagne après 1945, tandis que le poujadisme résultait pour sa part d´une mobilisation antiétatique et anti-fiscale motivée par la peur d´une partie des électeurs français devant la modernisation de la société et de l´économie lors des « trente Glorieuses ».

La troisième vague, qui commence au milieu des années 1970, est également hétérogène et se trouve à la conjonction de trois dimensions différentes : le rejet par les électeurs du tout-État (le Welfare State selon le modèle scandinave, en général) et de la fiscalité jugée « confiscatoire »; la montée de la xénophobie, sur fond de mouvements migratoires soit entièrement nouveaux, soit d’une nature jugée nouvelle, parce qu’extra- européenne ; enfin, une troisième dimension, qui influence globalement les deux précédentes, est le début de la crise économique mondiale liée au choc pétrolier de 1973, qui met globalement fin au cycle continu de prospérité en cours depuis les années 50. Parmi les partis typiques de la première dimension, les deux précurseurs sont, au Danemark le Fremskridtspartiet dirigé par Mogens Glistrup, et en Norvège le Parti Anders Lange, qui porte le nom de son fondateur. Deux partis vont quant à eux incarner une mobilisation des électeurs contre l´immigration, tout en optant également pour des positions économiques ultralibérales : d´une part le Front national français, qui finit par percer électoralement en 1983-84, et un parti rajeuni et radicalisé, le FPÖ autrichien, qui sous la bannière de Jörg Haider, à partir de 1986, entame une lente progression continue dont le sommet est atteint en 1999 . A la même époque, le Vlaams Blok commence à marquer de son empreinte le champ politique belge, en symbolisant sans doute mieux que toutes les autres formations européennes, à la fois la continuité historique avec le nationalisme flamand d’extrême- droite et une profonde modernisation des méthodes d’action politique.

Depuis 2001, on peut émettre l’hypothèse qu’une quatrième génération de partis est née et qu’elle est en même temps en train de quitter le champ de l’extrême- droite proprement dite : c’est celle des « droites radicalisées ». Il s’agit de partis, qui sont des scissions droitières de formations conservatrices et/ou libérales traditionnelles et démocratiques, combinant au plan programmatique l’ultra- libéralisme économique avec une dose de protectionnisme ; qui sont opposés à la mondialisation libérale et à la construction européenne fédérale ( donc favorables à l’Europe des nations) ; qui sont réactionnaires en matière de morale ; et qui sont surtout mues, dans le contexte de l’après-11 septembre 2001, par une xénophobie ou un sentiment anti-immigration, dirigés en priorité contre les « musulmans » et l’islam, la dimension islamophobe étant chez eux centrale. On peut inclure dans cette catégorie la Liste Dedecker en Belgique; le Parti de la Liberté de Geert Wilders aux Pays-Bas ; le Mouvement pour la France (MPF) de Philippe de Villiers et le Mouvement Citoyens Genevois en Suisse romande . Si nous admettons l’hypothèse que cette quatrième vague existe, elle signifie alors l’émergence d’une sorte de « zone grise » entre droite et extrême- droite et il faut tenter de déterminer les conséquences de cette situation, dont la principale pourrait être la marginalisation durable de l’extrême- droite classique au profit d’une nouvelle forme hybride. La montée en puissance d’une telle famille politique aurait aussi pour effet d’obliger le mouvement antiraciste et « anti-fasciste » à repenser entièrement ses catégories d’analyse et ses modes de mobilisation.

Cette chronologie doit être affinée par une réflexion sur les percées et les échecs électoraux de ces partis depuis les années 1990. Les cas du Fremskridtspartiet danois de Glistrup, qui avait obtenu en 1973 un pourcentage inattendu de 16 % des voix et était devenu le deuxième parti danois (il a aujourd’hui quasiment disparu et a été supplanté par le Parti populaire danois), et du FPÖ en 2002, ou encore celui de la liste Pim Fortuyn en Hollande, ou enfin le sévère échec du FN français à l’élection présidentielle de 2007 ( 10,44% contre 16,9% en 2002) confirment qu’il n’existe pas de progrès électoral continu du national- populisme ou de l´extrême droite. L’idée d’une montée globale et inexorable d’un « nouveau fascisme européen », qui serait lancé victorieusement à l’assaut des démocraties occidentales, ne résiste pas à l’analyse. On constate en effet que, outre les formations précitées, la Ligue du Nord, en Italie, stagne électoralement, tandis que l’Espagne et le Portugal restent épargnés par le phénomène d’extrême- droite. Surtout, et le fait est rarement mentionné, il existe de nombreux pays européens où l’extrême- droite n’existe qu’au stade groupusculaire, sans qu’une étude comparative n’ait jamais été faite, qui permettrait de discerner les raisons de cette non- percée. Le cas britannique est simple : le British National Party est laminé par un mode de scrutin structurellement impitoyable pour les formations émergentes. L’extrême- droite est résiduelle en Finlande ; au Luxembourg ; en l’Islande, en l’Irlande, en Suède (sous sa forme parlementaire ), et dans les petits Etats pourtant soumis à de forts flux migratoires, comme Malte ou Gibraltar .

Bien évidemment, la situation politique en France, en Flandre pour ce qui concerne la Belgique, au Danemark, en Suisse, en Norvège et à un moindre degré, en Autriche reste très préoccupante. Si l’on admet la validité de la thèse qui voit dans la formation de courants populistes et xénophobes de droite un phénomène durable, au moins sur le moyen terme, et étroitement lié à de nouveaux conflits ou contradictions du processus de modernisation et de changement social, affectant l’ensemble des sociétés industrielles développées, un nouveau parti national- populiste ou d’extrême droite peut, demain, apparaître ou revenir en force sur la scène électorale allemande, française ou espagnole . Nous n’aurions dès lors pas affaire à un cycle, mais à des cycles de radicalisation, étroitement liés à des conjonctures nationales, mais aussi internationales, fluctuantes. En un mot, l´extrémisme de droite s’enracinerait dans l’histoire et la conjoncture politico- économique de sa « nation » ou de sa région de référence, tout en étant sensible à la conjoncture internationale, par une sorte d’effet d’imitation que le FN français a largement porté, dans les années 1990-2000 . Il faut signaler l’apparition d’une problématique nouvelle : celle des extrême- droites régionalistes et/ou « identitaires », qui veulent mettre un terme à l’Etat- Nation pour construire des entités étatiques basées sur l’ethno- nationalisme. En regardant les exemples du Vlaams Belang ; de la Lega Nord et de mouvements de moindre importance comme Alsace d’abord et l’émergente Plataforma per Catalunya, on peut émettre l’hypothèse selon laquelle l’ethno- nationalisme est à mettre en rapport avec les « populismes de la prospérité », qui combinent une revendication nationaliste ancienne avec celle, plus nouvelle, de l’égoïsme économique. On peut aussi postuler que ces mouvements sont une réponse d’adaptation à la mondialisation, soit par opposition frontale à celle-ci soit, de manière plus subtile, par acceptation de la mondialisation économique, mais en introduisant pour en contrebalancer les effets, celle de « résistance ethnique ».

L’analyse des droites extrêmes doit aussi prendre en compte les disparités économiques enregistrables de pays à pays (par exemple le décollage du « tigre irlandais » face à une crise allemande et française durable), qui ont pour conséquence que le contexte actuel dans l´ensemble de l´Europe n´est pas comparable à la grande crise des années 1930. Les dépressions boursières qui résultent de la nature de la « nouvelle économie » n´ont pour l’instant ni l´intensité ni la portée du Jeudi noir de 1929, le chômage en Europe restant nettement plus faible que lors des années 1930. Les systèmes de protection sociale et de solidarité se sont à coup sûr dégradés dans presque tous les pays européens en une décennie, mais une victoire ( temporaire ?) de l’idéologie ultra- libérale consiste à faire passer dans les esprits, y compris ceux des victimes du phénomène, que le chômage de masse est, soit justifié ( et c’est alors Nicolas Sarkozy faisant l’apologie de « la France qui se lève tôt », opposée aux supposés profiteurs des allocations- chômage), soit résorbable… par davantage de libéralisme. Ainsi, un potentiel de protestation, né de peurs et d’insatisfactions multiples, existe comme le montrent les sondages, dans toutes les sociétés européennes et favorise certes des mobilisations politiques hors normes, mais celles-ci ne semblent pas capables de devenir majoritaires ou de s´emparer du pouvoir par la force, et il semble bien que la bipolarisation croissante entre droite libérale et social- libéralisme réussisse, pour l’instant du moins, à contenir, de toute manière, toutes les formes de contestation frontale du système. A cet égard, un des enseignements les plus intéressants des années 1990-2000 concerne les effets de la participation des partis d’extrême- droite à l’exercice du pouvoir. Dans ce domaine, nous n’avons qu’un seul exemple de parti qui, une fois arrivé aux affaires, se renforce électoralement et devient une formation conservatrice démocratique, c’est l’Alliance nationale italienne, qui a succédé au MSI. Au contraire, tant la Liste Pim Fortuyn que le FPÖ et l’UDC, ont payé leur participation au gouvernement au prix fort : dans le premier cas, à cause de l’inexpérience et sans doute de l’incompétence des cadres propulsés à des postes ministériels ; dans le second, en raison de l’opposition flagrante entre les promesses électorales en faveur des classes défavorisées et une pratique gouvernementale strictement néo-libérale ; dans le troisième, à cause de l’ambiguité de l’attitude de Blocher, qui tint un langage d’opposant tout en ayant en charge un ministère, la Justice et la Police, symbolisant plus que tout autre, le pouvoir.

La géographie politique des droites extrêmes en Europe occidentale

Le constat de discontinuité historique qu’on peut faire, entre les fascismes des années 30-40 et l’extrême- droite contemporaine, se traduit clairement lorsqu’on examine la carte des formations extrémistes. Les pays les plus marqués par les fascismes ou le national-socialisme, comme l´Allemagne, l´Italie, l´Espagne et le Portugal, font aujourd´hui partie des nations résistantes à l´extrémisme de droite ou au national- populisme. La situation italienne est la plus complexe. Alleanza Nationale est, on l’a dit, un parti démocratique, qui a rompu officiellement avec le fascisme depuis le congrès de Fiuggi, en janvier 1995. Sorte de sarkozysme transalpin, ou de néo-gaullisme, l’idéologie du parti de Gianfranco Fini est toutefois composite : plus on descend du sommet des instances dirigeantes vers la base militante, plus l’imprégnation néo-fasciste ; néo-droitière ou « nationale- conservatrice » reste forte . La Ligue du Nord est un parti régionaliste d´extrême droite qui ne ressemble en rien au fascisme historique. Celui-ci ne survit ouvertement que dans les partis Fiamma Tricolore, Azione sociale et Forza Nuova, insignifiants sur le plan électoral , ou dans des groupuscules sectaires ou « folkloriques » pratiquant une culture de témoignage ( Fascismo e Liberta ; Movimento Idea Sociale ; Destra per l’Italia). En Allemagne, si le mouvement skinhead politisé et violent progresse, l´extrême droite politique a subi au plan national dans le passé échec sur échec, malgré une poussée des Republikaner dans les années 80 et, au niveau régional, du NPD et de la Deutsche Volksunion (DVU) dans quelques Länder de la partie est et nord du pays.

Au contraire, les zones de force de l’extrême- droite ne sont nullement celles où le fascisme triomphait. Ce sont la zone dite des « populismes alpins », englobant l’Autriche, la Suisse et l’Italie du Nord ; une zone nordique comprenant le Danemark et la Norvège ; une zone néerlandaise (Belgique flamande et Pays-Bas) et enfin la France, qui constitue un cas aux caractéristiques très spécifiques. On peut dégager une règle : quand l’extrême droite reste arc-boutée sur le passé, et de surcroît quand elle est teintée d’intégrisme catholique , elle ne parvient plus à convaincre les électeurs, qui se reportent sur des partis conservateurs classiques (Partido Popular espagnol et portugais) leur proposant une option sécuritaire ; autoritaire ; nationaliste et « moraliste », satisfaisante pour eux et leur évitant de surcroît le stigmate extrémiste. Une seconde règle politique découle de celle-ci : lorsque les partis nationaux- populistes sont faibles, l´extrême- droite survit dans des cultures politiques de marge (skinheads, néonazisme, négationnisme, mais également une partie du mouvement paganiste ), qui existent aussi, moins visiblement, dans les pays où s’expriment des partis extrémistes électoralement puissants. L’étude de ces groupuscules, par trop négligée, mérite d’être entreprise, afin d’éclairer la question des rapports organisationnels et idéologiques entre les partis d’extrême- droite à vocation électoraliste et eux. Les groupuscules ne sont pas intéressants pour ce qu’ils sont (ce sont des acteurs marginaux), mais pour ce qu’ils disent de la culture politique sous-jacente des partis extrémistes de droite, dont une des caractéristiques est de s’exprimer sur deux niveaux distincts, voire contradictoires, de discours : l’un officiel et policé, l’autre interne et nettement plus radical. D’autre part, il faudrait établir si la progression électorale des partis extrémistes de droite, qui leur a permis d’absorber en bonne partie les militants des groupuscules, n’a pas, de la sorte, contribué à réduire le nombre et la gravité des actes racistes. Les réponses sont variables de pays à pays : la Norvège continue à connaître une ultra- droite hyper- violente de type néo-nazi à propension terroriste , mais dans le cas français, la scène néo-nazie et skinhead s’est clairement trouvée asséchée par la montée électorale du FN et, après les actes terroristes commis entre 1990 et 1995 par des membres de groupuscules, le « terrorisme noir » ne s’est plus exprimé. A l’inverse, il semble que la scène groupusculaire retrouve de la vigueur lorsqu’un parti implose ou se marginalise : c’est, là encore, ce qui se passe en France depuis l’élection présidentielle de 2007, et ce qui caractérise l’extrême- droite en Belgique francophone.

Bases idéologiques communes et divergences

Par-delà la diversité des ancrages historiques et des programmes, on peut déterminer des bases communes au champ d’extrême droite et national- populiste. La première dimension commune est le réductionnisme. Celui- ci postule la nécessité d’une relation directe et de type fusionnel entre le peuple et l’acteur populiste (le parti), incarné dans la plupart des cas par un chef charismatique (Le Pen, Haider, Bossi, Blocher). D’autre part, les populismes d´extrême droite rejettent plusieurs dimensions centrales des sociétés démocratiques modernes : les mécaniques complexes de représentation, en particulier la démocratie représentative à laquelle ils préfèrent le lien direct du peuple au chef ; le principe de la discussion et de la recherche du consensus et, plus largement, le socle commun des principes issus des Lumières, dont les droits de l’homme. A l’extrême- droite, les problèmes sociaux et économiques ne sont pas compris comme des processus complexes, mais se voient réduits à une explication mono- causale qui est parfois de l’ordre de la théorie du complot, utilisée entre autres afin d’expliquer des phénomènes jugés destructeurs comme l’immigration et la construction européenne, voire la constitution en cours d’un « gouvernement mondial ». Les explications mono-causales sont une constante du discours populiste, le recours à la théorie du complot ne l’est pas : les formations les plus modérées, comme l’UDC et le Parti du Progrès norvégien, s’en abstiennent, et les formations essentiellement islamophobes s’en tiennent à une seule, celle du « plan » islamiste de (re)conquête de l’Europe par la force . Autre tronc commun, et non des moindres : les extrême -droites proposent aux électeurs des solutions qui se caractérisent par leur simplicité : le renvoi des immigrés chez eux, le repli sur la nation ou l’ethnie, la répression des » déviances » sociales et comportementales. Cette famille politique utilise à plein la stratégie du bouc- émissaire, catégorie beaucoup plus diverse d’ailleurs que les « immigrés » : les homosexuels ; les minorités ethniques et religieuses, en particulier les juifs, mais aussi les « technocrates », les media et les « intellectuels », sont des cibles fréquentes. Si on peut énoncer le principe général que le nombre des cibles et la violence des attaques sont proportionnels au degré de radicalité anti-système de celui qui les énonce ; que le racisme est généralisé ; si on peut aussi assurer que l’utilisation de la théorie du complot et de l’antisémitisme sont eux- aussi le fait des partis les plus radicaux, les autres catégories ciblées ne le sont pas par toutes les formations. Il existe ainsi des partis non hostiles aux homosexuels (la Liste Fortuyn) ; carrément philosémites et pro- israéliens (Partij voor de Vrijheid) ; ou faisant un réel effort intellectuel de théorisation politique ( FPÖ ; Vlaams Belang).

Mais une fois établie cette rapide description du plus petit dénominateur commun aux droites extrêmes, il reste encore à comprendre pourquoi ces partis extrémistes sont devenus attractifs pour les électeurs. Une des raisons principales semble être qu’ils abordent dans leur propagande des sujets délaissés, ou des thèmes jugés non pertinents par les autres partis, ou bien encore des questions jugées non « politiquement correctes » par les droites conservatrices et libérales, en particulier celles de l’immigration et de son influence sur le caractère multi-culturel des sociétés européennes. Il faut également mentionner, parmi les thèmes sur lesquels l’extrême- droite mobilise, et pour les reprendre tels qu’elle-même les formule, l’américanisation du monde et le nivellement des cultures ; le lien entre la criminalité et la présence des étrangers ; le lent changement de nature de la population, celle « de souche » étant en passe d’être « submergée » par l’arrivée « massive et incontrôlée » d’étrangers en provenance d’Europe de l’Est et des pays du Tiers- Monde ; l’impossibilité de l’intégration et les coûts induits de l’immigration. La thématique liée à l’Union européenne est également omniprésente, soit parce que ces partis fustigent les modalités ou le principe même de la construction européenne, soit, dans les pays non intégrés à l’Union européenne ( Suisse et Norvège), qu’ils fassent campagne pour éviter une intégration future. On aurait tort, toutefois, de considérer ce sentiment anti-européen comme une simple crispation nationaliste. Lorsque la contestation de l’Europe existe, c’est aussi pour des raisons qui tiennent aux modalités, effectivement contestables, de la construction européenne libérale. Il s’agit d’abord de la peur engendrée par la modernisation des sociétés, la mondialisation des échanges et la perte des repères traditionnels. Il s’agit ensuite des dysfonctionnements mêmes de l’Union européenne, en particulier de son déficit de légitimité démocratique, de la crainte du renforcement de la bureaucratie et de la centralisation des décisions ; du sentiment que l’Europe aboutit à un nivellement par le bas des droits économiques et sociaux.

Certaines de ces craintes sont, de toute évidence, infondées, d’autres malheureusement, paraissent plus ancrées dans la réalité. Quel modèle alternatif ces partis proposent-ils pour l’Europe ? Le modèle européen souhaité est celui de l´Europe des patries, dans une formulation néo-gaulliste. Tous ces partis adhèrent à l´idée de renforcer le rôle du Parlement européen pour rééquilibrer par rapport à la Commission Européenne. L´extension à marche forcée de l´Europe communautaire est critiquée, de même que le passage à la monnaie commune et l´intégration éventuelle de la Turquie est rejetée avec vigueur. Il faut y ajouter, depuis le 11 septembre 2001, une adhésion à l´idée du « choc des civilisations » et un appel à combattre un islam jugé agressif et lancé dans une guerre sainte contre l´Occident. En rapport direct avec cette dimension, on trouve un antiaméricanisme très vif et, y compris chez la plupart des critiques de l’islam, une critique de l´État d´Israël présenté comme un provocateur au Moyen-Orient, tandis que devient un clivage majeur soit l’appui à Israël vu comme bastion anti-islamiste, soit l’appui aux pays musulmans du « front du refus », au nom de l’antisionisme.

Les études de cas sont révélatrices d´une autre dimension commune à l´ensemble de ces partis : leur discours économique est libéral. Deux variantes de ce courant politico-économique cohabitent : d’une part, des positions ultralibérales du type « reagano-thatchérien » et d’autre part, des positions néolibérales, la différence portant sur la place laissée à l´État national et aux institutions transnationales comme principes régulateurs de l´économie. La lecture de l´ensemble des programmes économiques de cette extrême droite populiste montre, par-delà une évidente faiblesse d´élaboration qui découle de la faible implication militante des élites, l´adhésion à un modèle préconisant un repli ordonné de l´État hors du champ économique, social et culturel, sur ses prérogatives régaliennes. Les subventions, les syndicats et la bureaucratie sont dénoncés comme des immobilismes pervers, nuisant aux principes naturels de régulation des économies et des sociétés, et surtout au « struggle for life » qui devrait régir la vie économique, vue comme un impitoyable champ de compétition où « seul le meilleur gagne ». On perçoit immédiatement combien ce modèle actuel diffère des idéologies fascistes, national-socialiste ou austro- fascistes des années 1930 : le corporatisme théorisé par Othmar Spann ou Antonio de Oliveira Salazar, le rêve d´autarcie de l’État totalitaire national-socialisme, ne sont plus les modèles de référence du FN ou du Parti du Progrès norvégien, tout aussi peu que du FPÖ ou de la Ligue du Nord. Ils n’intéressent plus que quelques groupuscules.

Lorsque l´on connaît l´angoisse des couches précarisées de la population devant les effets de la globalisation et de ses principes libéraux, on peut se demander comment les leaders de cette extrême droite populiste parviennent à concilier leur fonction autoproclamée d´avocats des défavorisés, des travailleurs et des classes moyennes, avec des principes économiques portant atteinte aux acquis du mouvement ouvrier et syndical (retraites, protection sociale). La recette miracle proposée est celle de la préférence nationale, dans le cadre de la région (Ligue du Nord, Vlaams Belang) ou de la nation (FPÖ, FN, partis nordiques). La déréglementation et la disparition de l´État régulateur ou pilote stratégique (selon le modèle planiste français), sont alors présentés comme inéluctables. La fonction tribunitienne des partis nationaux- populistes est d´accompagner cette déréglementation pour en réduire les effets négatifs. Les personnes touchées se voient promettre que, au-delà de ce processus de transformation, une part des acquis du passé ainsi que le droit au travail seront sauvés à long terme, notamment par la « préférence nationale ». Ceci implique que tous les éléments exogènes (immigrés, migrants saisonniers, demandeurs d´asile) soient exclus. C´est là que réapparaissent le thème de l´immigration et les nombreuses références au « citoyen de souche » opposé à « l´étranger ». Il existe toutefois, et ceci parallèlement à la montée en puissance du mouvement de critique de la globalisation, un discours complémentaire dénonçant les excès du capitalisme et les « puissances d´argent », souvent avec une forte connotation antisémite. Le NPD allemand en fait une dimension centrale de son discours. Le Pen, lors de la campagne présidentielle de 2007, a évoqué ce thème dont l´importance grandit, et qui débouche sur la création, dans l’ultra- droite extra- parlementaire, de micro- mouvements du type « fascisti noglobal » en Italie .

En conclusion de ce bref aperçu, on doit mentionner un point fondamental : ces partis n´ont pas réellement besoin de programmes construits et cohérents pour attirer un électorat. D’une part, parce qu’ils comportent une forte composante protestataire. D’autre part, parce qu’ils tirent précisément leur force de leur capacité à mener une politique de segment qui offre des promesses contradictoires à des groupes d’électeurs aux intérêts divergents. Enfin, parce que leur succès est aussi la conséquence de l’échec des politiques « raisonnables », libérale ou sociale-démocrate, ainsi que des experts qui les conduisent, et auxquels les populistes opposent le « bon sens » de l’homme commun . La désignation des « ennemis » est en fait le principe mobilisateur par excellence qui alimente l’extrême- droite populiste . Il est d’ailleurs essentiel de noter que les dénominations sous lesquelles s’auto- désignent les droites extrêmes ( « camp national « ; « les nôtres », pour le Réseau Radical ; « nachii », dans le milieu national- patriotique russe ; Movimento Antagonista, comme se nomme un mouvement de la « gauche nationale »italienne) ont avant tout une double dimension, défensive et excluante. Il existe toutefois, mais de façon ultra- minoritaire, un autre type de représentation de l’ennemi : celle qui consiste à le voir aussi comme un partenaire (au moins passif) dans le cadre d’une stratégies de « lutte antisystème » qui fut, dans les années 60, théorisée par le belge Jean Thiriart et dont sont héritiers la plupart des groupes nationalistes-révolutionnaires ou de « troisième voie ».

L’Europe de l’est : une autre essence du populisme d’extrême- droite

Un constat s’impose: après le passage des anciennes démocraties populaires à la démocratie libérale et à l’économie de marché, plusieurs formations à la fois populistes ; ultra- nationalistes et xénophobes ont émergé, qui sont rapidement entrées au Parlement et ont parfois servi de force d’appoint à des coalitions gouvernementales dont la cohérence idéologique n’est pas toujours évidente (dans le cas slovaque en particulier, où le Parti National Slovaque appartient à un cabinet dirigé par les populistes de centre-gauche du parti Smer). C’est ainsi qu’ont commencé à être connus les noms du Parti National Slovaque (SNS) ; du MIEP hongrois ; de Romania Mare en Roumanie ; d’Ataka en Bulgarie, de la Ligue des Familles Polonaises et de Samobroona. Ces partis ont connu des fortunes diverses, qui sont, soit une ascension (Ataka), soit une marginalisation (MIEP ; Républicains tchèques ; Romania Mare aux élections européennes de novembre 2007) soit une participation au pouvoir (SNS slovaque ; les deux formations polonaises susmentionnées), soit même, dans le cas du Parti Radical Serbe (SRS), à la fois le rôle de partenaire gouvernemental, sous le régime Milosevic, et celui de milice au service de la politique d’épuration ethnique.

Comment peut-on définir les axes programmatiques communs à ces formations ? Ceux-ci s’articulent autour des notions de rejet des élites ; de méfiance envers le modèle social et économique occidental ; de dénonciation du communisme comme du libéralisme politique ; d’opposition à la construction européenne ; de défense des couches sociales qui n’ont rien gagné matériellement au changement de régime ; d’exaltation à la fois du passé national et d’une conception intolérante de la Nation, fondée sur l’ethnie, la religion et la langue. En même temps, ces populismes se distinguent nettement de leurs homologues de l’ouest, en particulier par la quasi-absence d’une dimension anti-immigration, la notion d’ennemi intérieur supplantant celle de péril migratoire, pour déboucher sur une même crispation identitaire.

Ces thèmes ont trouvé un écho dans un contexte où une partie significative de la population, se trouvant confrontée à des difficultés économiques et sociales importantes, exprime une profonde insatisfaction envers les nouvelles élites issues du passage à l’économie de marché et où corruption, inefficacité de la décision publique et domination par des oligarchies, conduisent à la méfiance envers la démocratie parlementaire ainsi qu’à une certaine nostalgie pour la sécurité matérielle minimum qu’offrait le régime communiste, ce dans un contexte d’offre politique où, sauf en République Tchèque, les partis communistes ont disparu.

La sociologie du vote pour ces partis semble recouvrir trois dimensions : d’une part, un vote minoritaire de jeunes hommes, ouvriers ou chômeurs ; d’autre part, un vote de retraités paupérisés et parfois nostalgiques ; enfin, un vote paysan dont la cartographie s’oppose (à l’est de la Pologne et de la Slovaquie, par exemple), à un vote urbain davantage acquis aux formations libérales et social- démocrates. On constate également qu’après une vague de succès dans la période des années 1990/début des années 2000, les populismes d’extrême- droite semblent marquer le pas. Est-ce l’effet d’une lente normalisation politique, qui passe notamment par la diminution du nombre des formations représentées au Parlement et par une certaine bipolarisation ? Est-ce la conséquence de l’émergence de nouveaux acteurs populistes (SMER en Slovaquie) ou de la concurrence des droites conservatrices radicalisées (phénomène Kaczynski en Pologne ; évolution de FIDESZ en Hongrie, dans le contexte des manifestations contre le pouvoir qui ont lieu depuis septembre 2006) ? La question est d’autant plus complexe que la situation en Europe centrale et orientale conserve des caractéristiques désormais rares en Europe de l’ouest : une législation anti- extrémiste et anti-raciste réduite ; une continuité historique assumée entre les mouvements d’aujourd’hui et les mouvements précurseurs d’avant 1940 ( continuité qui est le mieux incarnée par la dynastie Giertych, entrée en politique polonaise au XIXè siècle, active pendant l’entre deux- guerres au sein du parti endéciste et dirigeant actuellement la LPR) ; l’existence d’un foisonnement groupusculaire à la droite des partis constitués, qui se manifeste surtout par l’existence d’un mouvement skinhead néo-nazi assez nombreux ( plus ou moins 3000 personnes en Tchéquie ); et surtout, une persistance de la question des nationalités, des minorités et de l’irrédentisme. Ainsi, le Mouvement des 64 comtés (HVIM) et sa branche para- militaire Magyar Garda, le MIEP, le parti Jobbik, veulent reconstituer la Grande Hongrie d’avant le Traité de Trianon ( 1920). L’objectif du parti Romania Mare reste de refaire la Grande Roumanie, incluant notamment l’actuelle Moldavie, la Bucovine et la Bessarabie. Le Parti Radical Serbe (SRS), reste partisan de la Grande Serbie, donc de la confrontation avec toutes les autres anciennes républiques fédérées yougoslaves. Ces irrédentismes sont au confluent des revendications nationales, ethniques et religieuses.

Plus encore qu’à l’ouest, le nationalisme extrémiste, en Europe centrale et orientale, s’articule avec la religion. Le SNS slovaque entretient ainsi le culte de l’Etat clérical fondé en 1938 par Mgr Tiso. La LPR est essentiellement un parti catholique, certes en délicatesse avec la hiérarchie polonaise, mais qui peut compter sur l’appui d’une partie importante du petit clergé des campagnes et dont l’agent électoral actif fut longtemps Radio Maryja, station de radio ultra- conservatrice et aux tonalités antisémites, qui choisit, en vue des élections de 2007, de soutenir le parti Droit et Liberté, des frères Kaczynski . L’imbrication est grande, également, entre religion orthodoxe et nationalisme serbe, roumain et d’ailleurs grec, puisque le parti d’extrême- droite qui est entré au Parlement d’Athènes en 2007 s’appelle certes LAOS, comme le mot grec signifiant « peuple », mais l’acronyme signifie également « Rassemblement Populaire Orthodoxe ».

L’extrême- droite d’Europe de l’est ( le cas russe étant spécifique et n’étant pas étudié en détail ici), possède d’autres dimensions spécifiques qui forment une bonne partie de son capital d’attraction et qui n’existent pas, ou pas sous la même forme, en Europe de l’ouest : l’antisémitisme (y compris dans sa dimension, déjà étudiée par Paul Lendvai au début des années 70, de « l’antisémitisme sans juifs » ) ; le racisme anti-Rom ; la notion d’unité, ou du moins de destin commun, des peuples slaves, auxquels ne serait pas adaptée, selon les ultra- nationalistes, la voie occidentale de la démocratie pluraliste et, dans le cas particulier du « camp patriotique russe », la notion d’Eurasie, également portée depuis Thiriart, par certains milieux néo-droitiers et nationalistes- révolutionnaires . Il semble aussi que la dimension charismatique des partis dirigeants d’extrême- droite soit plus développée ( Corneliu Vadim Tudor en Roumanie ; Volen Siderov en Bulgarie ; Vojeslav Seselj en Serbie) qu’en Europe de l’ouest et, avec certitude, on peut affirmer que les trajectoires individuelles des dirigeants ont cette particularité, par rapport à l’Europe occidentale, de souvent mélanger un engagement communiste de jeunesse avec une évolution ultérieure vers l’extrême- droite, et ce non seulement parce que les nécessités de l’époque communiste imposaient à quiconque voulait faire carrière de militer « au parti », mais aussi parce que des éléments de synthèse étaient déjà présents, entre communisme et nationalisme, au moins en Roumanie, en Pologne et en Russie.

Un concept mouvant, mais qui conserve une pertinence

On pourrait déduire de ce qui précède, que l’extrême- droite est, au fond, une famille politique qui n’existe pas ailleurs que dans les catégorisations parfois un peu simplificatrices et péremptoires des « antifascistes » ou des acteurs politiques soucieux de se démarquer d’idéologies qu’ils condamnent tout en les utilisant parfois. L’extrême- droite est évidemment très diverse, elle change et s’adapte. Elle doit en particulier, affronter la réprobation quasi-générale qui entoure ses idées, en fonction des traits propres à l’histoire politique de l’Europe que sont le souvenir du fascisme et du nazisme ainsi que le fonds commun des valeurs démocratiques contenues dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme : on voit bien, par exemple, que le problème principal du Vlaams Belang reste le « cordon sanitaire » et celui du Front national français, le « front républicain ». Face à cette situation, elle cherche à se désenclaver, à donner des gages de sa respectabilité démocratique, comme le fait Marine Le Pen en France, sans toutefois rien renier de sa doctrine. Dans d’autres cas, l’exemple flamand en fait foi, la normalisation se fait plus subrepticement, non par le fait du parti d’extrême- droite lui-même, mais par une sorte d’émoussement des réflexes de défense des partis démocratiques, et même un peu par contagion.

C’est précisément la raison qui donne sa pertinence au concept d’extrême- droite. Plus celle-ci se dilue dans la normalité, plus elle se banalise, plus il est nécessaire de disposer d’une vision claire de la ligne de démarcation entre extrémisme de droite et droites modérées. De toutes les notions que nous avons désignées plus haut comme faisant partie du « noyau dur » idéologique, commun à (presque) toutes les formations d’extrême- droite, davantage que le nationalisme et le populisme, qui sont partagées par des partis appartenant à des familles non droitières, une nous semble être le cœur du sujet, c’est l’institutionnalisation par la loi, de pratiques discriminatoires à l’encontre de groupes ethniques, raciaux et/ou religieux, à raison de leur différence. A cette aune là, l’actualité européenne donne de bonnes raisons de penser que l’extrême- droite conserve, sous des oripeaux nouveaux sans doute, un avenir.

Première parution : Jean-Yves Camus, « L’Extrême droite : une famille idéologique complexe et diversifiée », La Pensée et les hommes, n°68, Bruxelles, juin 2008.

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