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Les « Nôtres » contre les « Autres » ?

wecankillusPropos de Stéphane François et Nicolas Lebourg recueillis par Bruno Tranchant, « La haine identitaire participe du communautarisme », Regards sur les droites, n°80, juillet 2016, pp. 13-17, à propos d’Histoire de la haine identitaire. Mutations et diffusions de l’altérophobie.

Votre ouvrage part du drame que connut, en 2011, la Norvège avec les assassinats perpétrés par Anders Behring Breivik. Ces actes criminels marquent-ils le renouveau d’un processus, fondé sur la « haine identitaire » et l’altérophobie ?

Stéphane François : Un renouveau, peut-être pas, mais une évolution assurément. Je m’explique : le racisme violent intègre le discours différentialiste. Il ne tue plus au nom de la race, mais au nom de l’impossibilité supposée des immigrés à s’intégrer. Une non intégration qui serait voulue, selon Breivik, par les élites politiques, en particulier sociales-démocrates. Ces élites participeraient volontairement au « grand remplacement » ethnico-religieux qui serait à l’œuvre en Occident.

En outre, il faut prendre également en compte que ces revendications altérophobes et identitaires ont été théorisées dans les années 1970. C’est un discours qui vient de loin, il y a 40 ans, qui se sont diffusées progressivement dans toute la société, quittant leur lieu de formulation originelle qui est l’extrême droite pré-identitaire, c’est-à-dire la mouvance de la Nouvelle Droite. Mais celle-ci s’inspirait à l’époque d’une dérive identitaire issue du postcolonialisme, de travaux d’anthropologues comme Robert Jaulin, voire de certains postmarxistes comme Lucien Lefebvre.

Nicolas Lebourg : Il y a, aussi, une prise de conscience lors de l’affaire Breivik. Les méthodes qu’il a utilisées, les idées qu’il expose, ont des décennies pour l’essentiel. Or, on a un grand discours sur le caractère prétendument « déséquilibré » du personnage, qui n’est pas du tout compris. Cela nous a motivé à poser cette archéologie. En outre, Breivik a cette qualité de joindre à la fois les strates antérieures et le discours mainstream néo-populiste : il représente un « stade » de l’évolution des marges européennes.

Au-delà, quels sont les fondements de la « haine identitaire » ?

SF : Il s’agit du rejet de l’Autre, parce qu’il est Autre, c’est-à-dire, venant d’une autre culture, d’une autre aire civilisationnelle, qui serait par essence incapable de s’intégrer, à devenir comme « nous ». La haine identitaire c’est cela : une double injonction. Celle d’abandonner sa culture, sa religion, pour devenir comme « nous », quelque soit le nous. Et encore cela ne suffit pas toujours : l’Autre peut être suspecté d’adhésion superficielle, de double discours. Il reste enfermé dans son identité.

La haine identitaire est également une fracture mémorielle. L’Autre, celui qui est rejeté, est, pour la personne qui le rejette, celui qui ne partage pas l’histoire commune du groupe, qui a une autre histoire. La haine identitaire participe du communautarisme.

NL : L’usage de l’histoire est en effet important, dès les théories sur l’inégalité des races au XIXe siècle. Dans un autre ouvrage1, on avait démontré que les mémoires n’étaient pas spontanées mais étaient produites par des échanges entre des agents sociaux et des institutions, et, segmentation politique aidant, cela contribue à la fragmentation du corps social.

Après la permutation péjorative entre l’ethnique et le culturel, généralement le cultuel, qu’est l’altérophobie émerge comme produit politique dans l’âge des masses qu’est le XIXè siècle. Avec la société industrielle et les États coloniaux, les thèses racialistes offrent une organisation du dépassement des Etats-nations. Ses thèses n’ont plus grand chose à dire à la société à la fois fragmentée et globalisée d’aujourd’hui, alors que les concurrences identitaires y correspondent très bien. On a donc un lien fort entre l’organisation sociale telle qu’elle se vit et a façon dont on produit des argumentaires altérophobes.

Ces mouvements ne prospèrent-ils pas sur les effets de la mondialisation économique, culturelle et démographique qui a engendré une forme d’insécurité et de « panique morale » ?

SF : Pour répondre à la première partie de votre question : Si, complètement, mais je parlerai de mondialisation dans son sens large et non uniquement sous ses aspects économiques : la haine identitaire, le racisme, la volonté d’être « entre soi » derrière des frontières supposées hermétiques, se développe à chaque phase de la mondialisation – un processus qui a commencé avec les « Grandes découvertes ») : il y a à chaque fois une volonté de hiérarchiser, de montrer que « nous », à comprendre dans un premier temps dans le sens « blanc occidental chrétien » est supérieur aux peuples, civilisations découverts. Cela a été flagrant lors de la découverte des Amériques, cela l’a été aussi avec l’essor des empires coloniaux au XIXe siècle. Puis la nature de ce discours a changé : après la perte des empires coloniaux, la peur d’être à son tour envahi par l’Autre, avec le risque de déclin génétique et de chaos social, est devenue dominante. Cette peur « de ne plus être chez soi » sur son territoire est au fondement du discours identitaire.

NL : il faut bien comprendre que la globalisation c’est le phénomène structurant non depuis la chute du Mur, mais depuis deux siècles. On rappelle l’émergence des mots : nationalisme, nationalité, antisémitisme, ethnie, xénophobie ou islamophobie sont tous nés entre la Révolution française et la Première guerre mondiale. Mais la deuxième mondialisation, depuis les années 1970 est un nouveau problème par son aspect d’hybridation culturelle de masse (aujourd’hui Disney avec Star Wars, Marvel et ses dessins animés a bien lancé une sorte dOPA mondiale sur les imaginaires), parce qu’elle commence avec un choc pétrolier qui fait découvrir à l’Occident que la globalisation n’est plus l’occidentalisation, car elle va avec un capitalisme débridé qui détruit tous les cadres structurants, par exemple avec l’individualisation du travail. Pour un pays de culture unitariste comme la France c’est un choc terrible.

En quoi l’admonestation ethno-culturelle offre-t-elle un marqueur social ?

SF : Simplement, et c’est déjà beaucoup, en essentialisant la personne visée : comme elle vient de telle zone géographique, elle sera forcément incapable de s’intégrer. Elle serait porteuse de sorte de « gène culturel » qui la rendrait hermétique aux autres modèles de civilisation. Aujourd’hui les principales victimes sont les musulmans, l’islam devenant une sorte de maladie honteuse, contagieuse, enfermant le musulman dans une sorte prison culturelle. Cela devient dément.

NL : Des enquêtes démontrent que l’hostilité aux immigrés progresse parmi les classes aisées lorsque le taux de chômage s’accroît dans leur territoire. Dans les départements à plus fort taux de chômage, l’hostilité aux immigrés est plus forte quelle que soit la catégorie socio-professionnelle : l’opposition aux immigrés conçus comme une menace pour le marché du travail fabrique du consensus social. La concurrence nationaux-immigrés et l’ethnicisation des questions sociales fonctionnent de manière groupale et permettent de recréer du « nous » contre « eux ».

Vous insistez sur la nécessité de prendre au sérieux la production intellectuelle de la droite radicale. Quelle influence cette pensée joue-t-elle sur cette composante politique ?

SF Pour une raison simple : avec Nicolas Lebourg et chacun dans son domaine de compétence, nous montrons que les marges influencent le centre. Des discours formulés au bon moment dans les marges politiques peuvent avoir une incidence sur le discours dominant 10, 20 ans plus tard. C’est le cas ici : une première esquisse de ce discours a été théorisé au début des années 1950 dans des milieux rescapés du nazisme, s’est transformée dans les années 1960 et a été reformulé dans les 1970 dans une acception culturaliste, à la suite de l’intégration de travaux d’ethnologues comme Claude Lévi-Strauss. C’est cette dernière formulation qui se banalise aujourd’hui, 30 ans après sa théorisation… Il faut donc s’intéresser et aux marges et à la longue durée.

NL : les périphéries politiques sont un peu comme des laboratoires sociaux où peuvent lentement maturer des idées et formulations qui, plus tard, auront l’hégémonie. En France, cela renvoie aussi à la transformation de la sociologie des intellectuels. Ceux qui diffusent des grilles interprétatives du monde sont aujourd’hui des essayistes, pas des historiens ou des juristes. Leur lecture esthétique et conflictuelle de la société fournit un cadre légitimant la sensation de chaos.

Comment expliquez-vous l’engouement suscité par Alain Soral, l’une des figures de proue de cette sensibilité ?

SF Soral, à mon avis, ne relève pas de la sensibilité identitaire, bien au contraire : il fait un appel du pied aux jeunes musulmans, et ses troupes sont ethniquement très bigarrées. Par contre, le ciment de son discours est un antisémitisme virulent…

NL : la grande qualité d’Alain Soral c’est qu’il donne un sens à la transnationalisation. Une bonne partie de la réalité économique, culturelle, politique est aujourd’hui transnationale : si vous cherchez à les interpréter uniquement avec la grille national / international, vous échouez. Or, on en parle jamais, et le mot est si peu utilisé qu’il heurte les oreilles. Soral, lui, ne cesse de traiter cette question, et a une réponse : c’est lié au sionisme, censé être la matrice transnationale de la transnationalisation du monde. C’est bien gentil de se moquer des gamins complotistes qui écoutent Soral sans sens critique, mais si on leur expliquait comment la transnationalisation fait partie de la globalisation ça serait plus pertinent.

La Nouvelle droite pose l’identité ethnique comme une réalité fondamentale de la vie sociale, celle de la société européenne. En quoi cet ethnocentrisme est-il toujours vivace dans les discours des mouvements « identitaires » ?

SF : Comme la Nouvelle droite est à l’origine de ce discours et que d’anciens membres du GRECE figurent parmi les fondateurs des principales structures identitaires, c’est plutôt logique… En quittant le GRECE lorsque de Benoist a abandonné le discours de l’affirmation ethnique au profit de l’éloge du différentialisme, c’est-à-dire au milieu des années 1980, ils ont permis au discours ethnocentrique de se diffuser : au FN, au MNR, puis dans les groupes apparus au début des années 2000 comme Terre & Peuple ou le Bloc Identitaire… Ce discours a « pris » parce qu’il est entré en résonance avec la pérennisation de la crise économique et du chômage de masse… Ainsi, il ne faut pas oublier que les deux théoriciens de la « préférence nationale », Jean-Yves Le Gallou et Yvan Blot, sont passés par le GRECE… Pour reprendre un slogan de Terre & Peuple, très explicite, il s’agirait « d’aider les nôtres plutôt que les autres ». Tout est dit de manière brutale.

Historiquement, la cible des intellectuels se revendiquant de la droite radicale n’est-elle pas la modernité et le multiculturalisme ? Ne contestent-ils pas, au fond, le délitement du lien social en tant que construction politique ?

SF : Ils sont à la recherche d’un âge d’or, perdu, d’une société organique et ethniquement homogène. Bref, ils sont à la recherche d’une nouvelle tribu. S’ils rejettent la modernité, comprise comme la modernité philosophique, politique et scientifique issue des Lumières, ils ne rejettent pas forcément le multiculturalisme s’il émane de la même matrice ethnique : ces penseurs sont souvent des régionalistes, défenseurs des particularismes locaux…

NL : depuis le XIX, il s’agit de dire que « le lien » existait dans la société d’avant. Ce fut la société traditionnelle contre l’industrielle. Aujourd’hui, le FN mythifie la solidarité de l’époque industrielle contre la post-moderne. Maintenant, la modernité n’est pas toujours l’ennemi, bien au contraire (voir l’Italie de Mussolini, ou les auteurs allemands dits révolutionnaires-conservateurs). Mais la critique du multiculturalisme déborde aujourd’hui très largement les marges des droites radicales, on a à gauche des gens qui s’échauffent aussi contre – et qui, eux, en général, mettent en avant le mythe d’une IIIe République où les Français eussent été soudés et unifiés.

Comment lutter efficacement contre l’altérophobie qui est devenue l’un des phénomènes sociaux les plus prégnants ?

SF : En cessant de fragmenter les mémoires, en essayant de recréer du commun, en mettant en avant le droit à l’indifférence plutôt que la sommation de se soumettre à un modèle précis, en laissant les gens en paix, et en renvoyant certains groupes identitaires, quels qu’ils soient à leur non existence, à leur insignifiance…

NL : en ne se trompant pas. La République, la laïcité, sont des machines à inclure, non à diviser ; la laïcité ce n’est pas la sécularisation autoritaire de la société. Si ça ne vous plaît pas que votre voisin porte une kippa ou une étudiante un voile vous avez le droit d’en discuter avec cette personne, non de vouloir normer l’espace public selon votre ego. Le républicanisme ce n’est pas la soumission à un souverainisme culturel interclassiste. La lutte anti-raciste, ce n’est pas juste faire un procès à chaque twittos raciste, mais aussi assurer le combat contre les discriminations. La critique du multi-communautarisme, ce n’est pas la critique de la diversité de la nation : la France est un pays multi-ethnique et multi-culturel, à moins que l’on veuille utiliser les moyens de la force contre la population cela ne changera pas, donc on pourrait arrêter les faux débats ampoulés sur la question multi-culturelle et assumer cette multi-ethnicité quand une part de l’extrême droite assume, elle, un projet de « remigration ».

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