La Redéfinition du marché des intellectuels réactionnaires

Première parution : Nicolas Lebourg, « La redéfinition du marché des intellectuels réactionnaires », Esprit, juillet-août 2025, n°323-324, pp. 51-62.
L’essai de Daniel Lindenberg 1 posait une question incongrue pour son époque, en interrogeant le rôle de l’intellectuel d’extrême droite dans l’économie du débat public en 2002. « Intellectuel d’extrême droite » paraissait encore une formule quelque peu provocatrice ou excessive à beaucoup. Lorsqu’en 2016, Robert Ménard tenta de rassembler la « droite hors les murs » à Béziers, l’échec au niveau des structures partisanes fut compensé par le retentissement médiatique : précisément Jean-Yves Le Gallou, le concepteur de la « préférence nationale », s’extasia que toute la presse parlât de réunion des « intellectuels d’extrême droite » : « Quelle reconnaissance quand même 2 ! » Qu’un intellectuel (au sens d’« un homme du culturel, créateur ou médiateur, mis en situation d’homme du politique, producteur ou consommateur d’idéologie 3 ») puisse être d’extrême droite est depuis devenu non la norme, mais banal au sein du marché culturel. Ce phénomène ne saurait s’appréhender sans évoquer d’abord les transformations des conditions matérielles de la production d’idées et d’élites réactionnaires.
La construction d’un écosystème
Si, en vingt ans, l’objet est passé de la pure production de biens culturels, essentiellement des livres, à la construction d’une offre politique de régénération ethnoculturelle telle qu’exprimée par le zemmourisme, c’est aussi après un lent et patient travail de création d’un écosystème politique et médiatique. Quand Le Rappel à l’ordre paraît, il dénonce une hégémonie culturelle qui reste relative. Les supports pratiques de l’édition d’extrême droite sont alors limités à une cinquantaine de maisons d’édition. Toutes sont confidentielles. Certains auteurs, tel Alain Soral, peuvent certes publier chez des éditeurs ne relevant pas de l’extrême droite, mais il s’agit en ce cas d’une petite maison d’édition spécialisée dans les écrits érotiques – chacun y trouvant son avantage, puisque l’écrivain lui fournit ses best-sellers tels que sa Sociologie du dragueur, vendue à 50 000 exemplaires. Après avoir fondé son mouvement politique Égalité & Réconciliation en 2009, Alain Soral s’est doté de sa propre SARL, Culture pour tous, à la fois maison d’édition et librairie en ligne 4.
D’autres auteurs ont fini par perdre l’appui de leur éditeur à mesure de leur radicalisation. Après avoir perdu le soutien de P.O.L puis de Fayard, Renaud Camus a pratiqué l’autoédition tout en bénéficiant de réseaux de distribution tels que les sites marchands de la Fnac, de Cultura, etc. La dernière réédition du Grand Remplacement est l’œuvre de la Nouvelle Librairie, maison d’édition et librairie du Quartier latin (fondée en 2019, fermée en 2024), dont le dirigeant était aussi membre de la Nouvelle Droite et proche de Reconquête ! Les néodroitiers sont parvenus à transformer Éléments, revue confidentielle publiée depuis 1973, en véritable magazine diffusé en kiosques ; ses pages sont devenues un passage obligé pour tous ceux que Lindenberg aurait classés dans une version mise à jour de son ouvrage : Jacques Julliard, Andréa Kotarac, Jacques Sapir ou Michel Onfray sont venus y présenter leurs adieux à la gauche. Dans un pays comptant, en 2014, 10 000 structures d’édition, mais où la moitié du marché du livre est tenue par deux groupes seulement, la fondation de maisons autonomes est la piste massivement suivie par les intellectuels droitiers. L’entretien constant de l’économie du scandale a permis à certaines de ces structures très légères, parfois destinées à une brève existence, le temps de réussir un ou deux « coups », de réaliser des tirages conséquents 5.
L’autonomisation des intellectuels n’est pas forcément aussi systématique que celle d’Alain Soral (Michel Onfray a fondé son propre magazine, Front populaire, mais demeure édité par les majors du milieu), mais c’est une tendance de fond. En 2021, la naissance des Éditions des Furieux (capital social 1 000 euros) s’est faite avec la même stratégie que Front populaire de ventes de pré-abonnements pour constituer son fonds. A ainsi été lancée en janvier 2022 La Furia, un journal satirique de bandes dessinées, avec à sa tête le dessinateur Marsault (289 000 abonnés Facebook), l’écrivain Laurent Obertone (133 000 abonnés sur X) et le youtubeur Papacito (137 000 abonnés sur Instagram). Le premier numéro a été écoulé à 60 000 exemplaires 6.
Le titre vient s’ajouter aux nombreux autres fondés depuis 2002 (Causeur, FigaroVox) et qui ont pour particularité de ne jamais fournir d’enquêtes ni d’apporter d’informations nouvelles : leur lectorat les achète pour lire ses propres opinions. De prime abord, cette floraison de journaux donne le sentiment d’une extension du marché réactionnaire. Néanmoins, se constate plutôt une fragmentation sur le long cours. Au sortir de la guerre d’Algérie, Minute tirait à 140 000 exemplaires, Aspects de la France à 25 000, et même les radicaux tiraient leur épingle du jeu : Rivarol représentait 50 000 exemplaires, Écrits de Paris la moitié, et Défense de l’Occident le dixième 7. L’éclosion du Front national (FN) sur la scène électorale a laminé cette presse : la socialisation des opinions altérophobes faite, les agents sociaux ont préféré le vote à l’achat.
Les journaux réactionnaires d’aujourd’hui ont un tirage souvent sans rapport avec la place de leurs éditorialistes dans l’espace communicationnel : L’Incorrect ou Causeur représentent ainsi environ 7 000 ventes en kiosques. Le second ne doit qu’à l’intervention d’un richissime ami idéologique de ne pas avoir sombré, Charles Gave y ayant investi en 2018 8. Fleuron du secteur, Valeurs actuelles est passé de plus de 110 000 exemplaires par livraison en 2019 aux alentours de 82 000 en 2024 – laissant à penser que comme jadis les lecteurs de Minute abandonnant leur hebdomadaire pour le bulletin de vote lepéniste, les lecteurs zemmouristes se seraient partiellement repliés sur le vote. En somme, la bonne santé globale de ce secteur de presse ne saurait cacher sa difficulté à ne pas être une succession de niches. La tendance complète celle que représente Fdesouche, site phare de l’Internet d’extrême droite depuis sa naissance en 2005, qui fonctionne sous la forme d’une revue de presse essentiellement dédiée à la délinquance et à l’immigration : le lecteur se trouve épargné de toutes les rubriques d’un média classique (politique internationale, économie, etc.) pour pouvoir se concentrer sur quelques lignes justifiant l’opinion qu’il va exprimer dans la partie « commentaires ». Plutôt que le conjurer, l’esprit réactionnaire a parfaitement épousé le narcissisme de l’époque.
Longtemps, le marché intellectuel s’est subdivisé entre chercheurs actifs sur le « premier marché » de la connaissance, le scientifique, structuré par les règles de la compétition et de la coopération universitaires, et un « second marché », médiatique, structuré par l’éthique et l’esthétique 9. Ce schéma a été bouleversé par les nouvelles technologies de l’information, sur deux fronts : 1) l’émergence d’outils bibliométriques proposant une mesure de l’influence des travaux d’un chercheur au sein de la communauté scientifique, le plus célèbre étant le h-index né en 2005 (en existent d’autres, tels que l’indice i10) 10 ; 2) la naissance de la société des réseaux sociaux, permettant à des chercheurs de participer d’un coup au second marché en tentant d’y créer un cercle vertueux à leur profit : se crédibiliser sur chaque marché par sa participation à l’autre. L’agit-prop réactionnaire s’est révélée un outil adapté à ce changement de l’écosystème. C’est ainsi qu’ont pu émerger de nouvelles figures de polémistes, issues du sérail académique.
Paradoxalement, le cas le plus connu est constitué du politiste qui réagit le plus vivement à la parution du Rappel à l’ordre : Laurent Bouvet 11. Se disant attaché aux principes de l’intellectuel collectif, son goût pour les réseaux sociaux l’amène après 2012 à des débordements comportementaux qui lui valent, entre autres, de ne plus enseigner à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye et de voir lui échapper la direction du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof). En revanche, il le propulse en tête des influenceurs issus du monde académique : le classement à ce propos du cabinet Headway Advisory le classe sixième en 2017, deuxième derrière le ministre Jean-Michel Blanquer en 2019 12. Longtemps lié au Parti socialiste, Bouvet s’autonomise politiquement en investissant le sujet de la laïcité, qui n’était pas dans ses objets de recherche, à travers la fondation du Printemps républicain (2016), qui lui-même développe au-delà de la laïcité une conception holistique de la nationalité et une pratique violemment polémique des réseaux sociaux. Le politiste réinvestit ainsi son capital social ; parmi ses citations académiques à partir de 2015, ses quelques articles publiés sur des supports para-académiques ne sont pas cités : se trouvent uniquement ses productions doctrinales, dont deux ouvrages qui finissent par représenter 38 % du corpus total de 369 citations. Les capitaux des deux marchés s’interpénètrent : dans Europresse, base de données de numérisation de la presse, le nom de Laurent Bouvet apparaît en 1998 ; or la phase 2015-2019 13 où le politiste laisse place à l’entrepreneur politique représente 58 % des occurrences pour 16 % de la temporalité. Le tournant réactionnaire de sa pensée et de son action a permis, nolens volens, de transformer une situation de palier connu sur le premier marché en une fusion avec le second, le dumping sur les citations tant presse que h-index contribuant à l’établissement de réseaux étroits (il est nommé au Conseil des sages de la laïcité par le ministre Jean-Michel Blanquer).
De façon plus radicale, une telle entreprise, où le fond réactionnaire est un moteur d’accélération sociale, se retrouve chez les promoteurs de l’Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires, créé en 2021 et rebaptisé ensuite Observatoire d’éthique universitaire, financé par le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin. Si Bouvet était allé chercher des thématiques (la laïcité, la sociologie de l’extrême droite, etc.) externes à son expertise, les enseignants-chercheurs ici impliqués relèvent de champs externes aux sciences politiques et ne maîtrisent pas leur objet polémique. On peut mesurer néanmoins le rapide impact de cet engagement grâce aux données bibliométriques qui les concernent un an après la fondation de leur structure. Les principaux animateurs du collectif sont Xavier-Laurent Salvador et Jean Szlamowicz.
Le premier est enseignant-chercheur spécialiste d’ancien français. Sa première occurrence dans Europresse apparaît en 2006, mais c’est avec l’Observatoire qu’il rassemble 79 % de ses citations presse. Son h-index est de 4 (pour 114 citations), mais aucun texte académique n’a cité l’un de ses travaux depuis 2017. Jean Szlamowicz, professeur d’anglais, dispose également d’un h-index de 4, avec cette fois 74 citations. Il apparaît dans le corpus d’Europresse en 2003, mais les années 2021-2022 représentent 62 % des occurrences de cette petite vingtaine d’années. On assiste ici à l’émergence de chercheurs qui assimilent la production esthétique et politique aux travaux académiques (la page de Jean Szlamowicz sur le site de son université compta un temps ses billets de blog contre « les moutons de la pensée » comme des articles de revues scientifiques) et viennent chercher dans la polémique publique le capital social qu’ils n’ont pu acquérir antérieurement. La production de groupuscules autonomes apparaît comme un instrument de revalorisation sur le marché culturel.
Cette stratégie est validée institutionnellement. En octobre 2024, Jean Szlamowicz et Pierre-André Taguieff publient sous leur direction Les Humanités attaquées aux Presses universitaires de France (PUF). Toujours aux PUF, en avril 2025, Xavier-Laurent Salvador cosigne à son tour une direction d’ouvrage, Face à l’obscurantisme woke. Malgré le label « PUF », on ne peut pas considérer ces chercheurs comme reconnus dans un nouveau champ de recherches que serait la déconstruction du « wokisme » (les h-index de Xavier-Laurent Salvador et Jean Szlamowicz sont alors de 5 et leurs i10 de 2). En revanche, le choix du sujet permet une productivité élevée : Pierre-André Taguieff signait là son vingt-deuxième livre en quatre ans, dont bon nombre autour de ces mêmes thématiques. Quelles que soient les qualités des auteurs, il y a ici un enjeu de fonctionnement structurel : dans les flux continus de l’information et de l’édition, l’anti-wokisme permet de forger ou maintenir une place sociale.
Le cas le plus symptomatique d’autonomisation est constitué par Éric Zemmour. Lorsque Albin Michel s’est refusé à commercialiser son livre-programme en 2021, la création d’une maison d’autoédition dotée d’un capital social de 2 500 euros a généré 240 000 euros en un semestre. C’est en s’appuyant sur ce succès de librairie que le polémiste a pu fonder son propre parti, construisant ainsi un écosystème autonome et mettant à jour de nombreuses dynamiques sociopolitiques.
De la réaction intellectuelle à l’illibéralisme partisan
En 2020, débattant avec Michel Onfray sur CNews, Éric Zemmour assène : « Il faudrait une révolution réactionnaire. » Si le mot « Réaction » naît de la « Terreur blanche » contre-révolutionnaire de 1793, le polémiste ne la prend pas tel un « bloc », pour reprendre le mot de Clemenceau. L’universalisme et le culte de la déclaration des droits de l’homme lui font horreur, toutefois il reconnaît à l’épisode révolutionnaire des qualités patriotiques et unificatrices. C’est, on le sait, l’épisode de Mai 68 qui tient lieu pour lui de porte de l’enfer postmoderne. Le journaliste est de prime abord positionné comme une voix conservatrice, mais Jean-Marie Le Pen ne manque pas de le ramener à un poste subordonné quand il en fait l’éloge : « J’aime bien Zemmour parce que ce garçon sympathique est un bon vulgarisateur des travaux du Front national. … Obertone, Zemmour, Camus, Onfray, Finkielkraut, Villiers, voient aujourd’hui ce que nous montrions voilà trente-cinq ans 14. »
S’il y a des traces de lutte concurrentielle dans ces propos, le cas Zemmour a donné un nouvel élan à la question de l’importance des « intellectuels néoréactionnaires ». Sa transformation en offre politique les a sortis de la seule incantation décliniste. En effet, dans la vision du monde zemmourienne, les relations entre les groupes et les pays sont toujours renvoyées au langage darwinien : la compétition à mort est obligatoire, et le vainqueur détruira le vaincu. Il n’y a ici ni progrès ni compromis, mais un temps qui se déroule jusqu’à l’apocalypse finale, quoique la dimension eschatologique ne soit pas néfaste, puisque le caractère mortel des civilisations leur octroie la possibilité de se régénérer.
Cette vision du monde produit avant tout des biens culturels. La comparaison du nombre de requêtes sur Google relatives aux deux candidats d’extrême droite le montre : de 2021 au premier tour de la présidentielle 2022, le score du leader de Reconquête ! écrase constamment celui de Marine Le Pen. Si l’acmé se situe en septembre 2021 (lui à l’indice 100, elle à 3), n’altèrent consubstantiellement la course ni les violences du meeting zemmouriste de Villepinte début décembre 2021, ni l’invasion de l’Ukraine en février 2022 (dont Éric Zemmour considérait qu’elle « n’existe pas » et dont l’unité serait une « chimère » 15).
Le fait est d’autant plus notable que les analyses Médiamétrie des émissions d’Éric Zemmour sur CNews témoignaient qu’il séduisait les catégories socio-professionnelles supérieures (CSP+) et les seniors, deux segments électoraux au contraire classiquement difficiles pour Marine Le Pen. Le nationalisme décadentiste et ethniciste zemmourien est certes un produit politique trop radical électoralement, mais il est, en tant que bien culturel, manifestement plus désirable que le nationalisme souverainiste de Marine Le Pen. Ainsi le polémiste a-t-il accouché de nombreux électeurs de leur penchant pour l’extrémisme de droite. En fait, avec un vote à l’élection présidentielle plutôt représenté dans des territoires aisés et faible sur la face atlantique, il renouvelle l’électorat frontiste de 1984 – en 2022, il recueille presque 19 % des suffrages à Neuilly-sur-Seine, où la liste FN engrangeait 17 % des voix en 1984. La dimension culturelle du candidat a bien été une plus-value, puisque son score a été supérieur chez les électeurs des professions intellectuelles (9 %) à sa moyenne nationale (7 %), alors que Marine Le Pen y faisait 14 % contre 23 %. Cette distribution est particulièrement significative : si le national-populisme est d’abord un instrument utilisé électoralement par les classes populaires, la réaction et l’illibéralisme se présentent comme des objets de consommation culturelle et d’orientation électorale des CSP+.
La stratégie dite de dédiabolisation s’est construite en 2002 en ciblant deux écueils : d’une part ce qui avait trait aux provocations antijuives, en particulier quant à la révision ou la négation de l’extermination des Juifs d’Europe, d’autre part ce qui relevait de l’ethnicisation de la nationalité 16. Or, pour lancer puis maintenir sa campagne, Éric Zemmour a repris ces deux drapeaux, en saturant l’espace public de polémiques à propos du « grand remplacement » et du rôle « positif » de Pétain pendant l’Occupation. L’effet n’a pas été qu’une dévitalisation médiatique de Marine Le Pen à l’automne 2021, mais a foncièrement troublé la demande sociale réactionnaire dans ces secteurs qui se considéraient comme non lepénistes, non par adhésion aux valeurs de l’humanisme égalitaire, mais par rejet de l’amateurisme prêté à la candidate ainsi que de ses positions économiques. Le fait est notable : l’une des rares atténuations idéologiques du candidat Zemmour par rapport à l’essayiste a trait à son souverainisme monétaire. En 2022, il laisse de côté l’opposition à l’euro qu’il avait formulée, pour mieux espérer mettre en difficulté Marine Le Pen, tant il était admis que c’était ce sujet qui avait pénalisé la leader du FN auprès des seniors et des CSP+ depuis 2015. En fait, la réception de son offre montre qu’existe un court segment de CSP+ hostiles à la société multiculturelle et multiethnique, mais partisan de l’eurolibéralisme 17.
Conclusion
Depuis la parution du Rappel à l’ordre, les auteurs individuels sont devenus des entrepreneurs travaillant en réseaux et qui, pour disposer du statut d’intellectuels, n’ont plus besoin d’avoir acquis de légitimité propre dans le champ des sciences sociales. Avec le groupe Bolloré (CNews, Europe 1, etc.), ils constituent même maintenant une noria d’entrepreneurs individuels adossés à un grand groupe. La prédation entrepreneuriale du groupe Bolloré permet également d’intégrer au marché culturel mainstream les auteurs tenus traditionnellement à sa périphérie : les éditions Fayard ont désormais Jordan Bardella (2024) et Alain de Benoist (2025) à leur catalogue ; l’ancienne cheffe de RT France a recyclé son expérience communicationnelle au bénéfice de l’autoritarisme au sein de divers médias du groupe – et d’autres grandes fortunes participent désormais de la pression réactionnaire sur le champ médiatique.
Cette situation a permis une certaine unification idéologique : antiaméricains à la base, par assimilation du système libéral et multiethnique à la décadence, les néoréactionnaires sont occidentalistes par rejet des mondes arabo-musulmans ; d’où, souvent, une inclinaison prorusse chargée de représenter une troisième voie. L’obsession de l’islam et de sa place dans les sociétés multiethniques constitue nettement le pont entre réactionnaires issus des gauches et militants assumés des extrêmes droites. À la « gauche Bluesky » qui réduit les sciences sociales à la sociologie, la « droite Facebook » répond en se gargarisant d’une histoire palimpseste où les faits n’ont plus d’importance, seuls leurs contextes et interprétations donnés les dotant d’une valeur heuristique dans les proses d’Éric Zemmour, de Renaud Camus ou de Michel Onfray. Autrement dit, l’une des raisons du succès des entreprises néoréactionnaires est d’avoir su remplacer la théorie par le récit indigné. Ce dernier a deux immenses qualités : il est rapide à produire dans un marché des publications réactionnaires très encombré, et il affirme un monopole de la représentation du réel, dont la négativité induit que l’auteur et ses adeptes se situent du côté du bien moral. Le succès littéraire des néoréactionnaires n’induit pas une hégémonie culturelle, puisqu’il vise en fait à assurer l’autonomisation et la cohésion idéologique d’un groupe social : cette minorité peut être une force au sein d’un ensemble des droites, mais, a fortiori, elle n’a pas de possibilité de se désenclaver jusqu’à s’assurer une victoire politique personnelle.
Nonobstant, Éric Zemmour a eu le mérite de donner conscience de soi à une bourgeoisie réactionnaire et altérophobe. La tentative de construction de cet espace politique avec le parti Reconquête ! donne un sens aux aventures individuelles du Rappel à l’ordre : l’espace néoréactionnaire est une offre plus culturelle qu’électorale, d’où parfois sa polarisation vers la radicalité, pour peu que celle-ci ne soit pas économiquement revendicative, car elle retrouve le caractère « culturel d’abord » de l’extrême droite radicale tel que l’a caractérisé l’historien britannique Roger Griffin à propos d’un fascisme conçu comme palingénésique avant tout 18 – la formule « culturel d’abord » se retrouvant d’ailleurs en toutes lettres chez le théoricien nationaliste-européen Guillaume Faye 19, qui, par bien des aspects, préfigura les thèmes des extrêmes droites récentes 20. En cela, le culturel néoréactionnaire devenu offre politique éclaire l’illibéralisme, en soulignant que ce phénomène, quoi qu’il en dise, relève plus de la radicalité que du conservatisme.
Notes
1 Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, 2002, avec une postface inédite de l’auteur, Paris, Seuil, coll. « La République des idées », 2016.
2 Voir Michel Henry, La Nièce. Le phénomène Marion Maréchal-Le Pen, Paris, Seuil, 2017, p. 221 ; Jean-Yves Le Gallou, La Préférence nationale : réponse à l’immigration, Paris, Albin Michel, 1985.
3 Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, Les Intellectuels en France, de l’affaire Dreyfus à nos jours, Paris, Armand Colin, 1986, p. 10.
4 La présence d’Alain Soral dans Le Rappel à l’ordre est l’une des faiblesses de l’essai, Lindenberg paraissant ne pas avoir pleinement intégré la différence entre cet antisioniste radical et des réactionnaires islamophobes.
5 Voir Ellen Salvi, « La droite extrême à l’assaut du livre. L’édition française gangrenée par la pensée rance », Revue du Crieur, n° 4, 2016, p. 112-127.
6 Voir Sébastien Bourdon, Drapeau noir, jeunesses blanches. Enquête sur le renouveau de l’extrême droite radicale, Paris, Seuil, 2025, p. 264.
7 Direction centrale des renseignements généraux, « Les mensuels politiques », Bulletin de documentation, n° 91, novembre 1963, p. 143-185 ; id., « La situation financière des hebdomadaires politiques », Bulletin de documentation, n° 99, juillet-août 1964, p. 23-52 (Archives nationales F/7/15582).
8 Voir Maxime Macé et Pierre Plottu, Pop fascisme. Comment l’extrême droite a gagné la bataille culturelle sur Internet, Paris, Éditions Divergences, 2024, p. 107.
9 Voir Raymond Boudon, « Les intellectuels et le second marché », Revue européenne des sciences sociales, n° 87, 1990, p. 89-104.
10 Le h-index d’un auteur est égal au nombre h le plus élevé de publications académiques qui ont reçu au moins h citations académiques chacune. L’i10 donne le nombre de publications académiques citées dix fois et plus. [Par souci de transparence, j’ajoute à la version en ligne de ce texte un lien vers mon profil Scholar].
11 Laurent Bouvet, « Réponse au droit de réponse de Daniel Lindenberg », Raisons politiques, n° 18, 2005, p. 183-184.
12 http://www.headway-advisory.com/fr/
13 Laurent Bouvet ayant souffert de la maladie de Charcot, dont il décède en 2021, on ne saurait comptabiliser les deux dernières années de son existence dans cette approche quantitative de son travail.
14 Jean-Marie Le Pen, Mémoires. Tribun du peuple, Paris, Éditions Muller, 2019, p. 420.
15 Éric Zemmour, Un quinquennat pour rien, Paris, Albin Michel, 2016.
16 Voir Nicolas Lebourg et Joseph Beauregard, Dans l’ombre des Le Pen. Une histoire des numéros 2 du FN, Paris, Nouveau Monde, 2012.
17 Voir Marion Jacquet-Vaillant, « L’extrême droite à l’épreuve de l’union. 2022 et la candidature d’Éric Zemmour », Revue française de science politique, vol. 73, n° 2, 2023, p. 227-257.
18 Voir Roger Griffin, “The primacy of culture: The current growth (or manufacture) of consensus within fascist studies”, Journal of Contemporary History, vol. 37, n° 1, janvier 2002, p. 21-43.
19 Dans Le Partisan européen, daté prairial-messidor 1986.
20 Voir Stéphane François et Adrien Nonjon, “Guillaume Faye (1949-2019): At the forefront of a new theory of white nationalism”, Journal of Illiberalism Studies, vol. 2, n° 1, 2022, p. 17-30.
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