Nouveau

Qu’est ce que le camp de Rivesaltes ?

camp rivesaltes

Photomontage sur le thème « Rivesaltes, le camp de la France »

Propos de Nicolas Lebourg et Abderahmen Moumen recueillis par Julien Marion,  « Camp de Rivesaltes : une histoire française de la concentration », L’Indépendant, 14 avril 2014, p. 3.

L’Indépendant : Pourquoi ce camp est-il un observatoire de l’histoire du XXe siècle ?

Nicolas Lebourg : Il y a trois manières d’interpréter un site qui a reçu des populations ostracisées de 1938 à 2007, deux que nous rejetons et une que nous proposons. Certains y voient une preuve que l’État français est en-soi une machine anti-minorités, que ce soit Vichy ou la République. Pour d’autres, c’est une succession de faits tragiques sans fil conducteur. Nous nous voyons une logique. Logique d’un basculement géopolitique de l’histoire : on interne des Européens (républicains espagnols, gitans, juifs, etc.) durant la première moitié du XX, puis on bascule sur un lien Nord-Sud (prisonniers du FLN, harkis, immigrés clandestins, etc.).

Ce camp c’est la rencontre entre une demande sociale autoritaire et une offre étatique de gestion technocratique des flux humains. C’est le lieu de la gestion coercitive des flux migratoires par un État bureaucratique dans une société qui se désintéresse des populations internées. Leur rejet à la périphérie fabrique du consensus social, car leurs conditions de vie sont inférieures aux couches sociales les plus paupérisées mais libres et nationales.

Au fil des années, des gens du département se sont-ils enrichis ou ont-ils tiré profit de la présence de ce camp ?

Nicolas Lebourg : Ils se sont accommodés. Il y a des gens qui y trouvent un débouché économique pour leur production, ou des emplois. Il y a aussi de forts effets de déstabilisation du marché local, avec un camp qui aspire la production agricole. En des temps difficiles, la population est surtout indifférente à ce qui se passe dans le camp : elle est concentrée sur ses propres et réels problèmes, dont le  ravitaillement. Elle est néanmoins troublée lorsque les juifs sont internés, puis transférés à Drancy. La violence de la politique antisémite heurte, alors qu’on a eu un soutien à la concentration des républicains espagnols et des Gitans, perçus comme des fauteurs de troubles. Enfin, il y a la question d’abus sexuels sur la population féminine du camp durant la guerre et l’Épuration, mais cela ne concerne qu’une fraction du gardiennage.

Cliquez sur la couverture pour commander l’ouvrage

A la libération, le taux d’internement des épurés est 7 fois plus forte que dans le reste de la France. Cela est dû à la force collaborationniste dans le département ou dans la présence du camp d’internement ? 

Nicolas Lebourg : Le collaborationnisme est faible, mais la possibilité d’utiliser le camp provoque un effet de pompe aspirante. On interne des lampistes de la Collaboration, du menu fretin que l’on garde quelques semaines pour en fait le protéger des vengeances expéditives. L’internement permet de ramener de la paix sociale.

Que nous dit l’histoire du camp sur l’internement des harkis ?

Abderahmen Moumen : On ne peut parler d’internement pour les familles d’anciens supplétifs, dénommées par le terme générique de harkis. Nous sommes plutôt dans une gestion coloniale et militaire dans la continuité de la guerre d’Algérie. C’est une population dont les pouvoirs publics ne savent que faire en 1962. Des hommes et leurs familles, fuyant l’Algérie et les violences à leur encontre, étaient soumis a des restrictions, voire des interdictions, quant a leur venue en France.

Le camp de Rivesaltes était ainsi une réponse étatique a la gestion de ce flux migratoire non désiré : méfiance et surveillance d’une population jugée suspecte et potentiellement dangereuse, et gérée comme des réfugiés algériens et non comme des français rapatriés. Cela a été le plus grand camp de transit pour les harkis, près de 22000 y transitent entre septembre 1962 et décembre 1964.

Pourquoi cette histoire a-t-elle si longtemps été cachée, même après la guerre ? La nécessité de l’utiliser encore comme un camp d’internement a-t-elle joué dans ce silence historique ?

Nicolas Lebourg : Localement comme nationalement, les lois d’amnistie des ex-collaborateurs sont allés avec un travail de sélection mémorielle dans cette période. Il nous fallait vivre ensemble.

Abderahmen Moumen : Concernant l’histoire algérienne du camp de Rivesaltes, ce silence est lié à la chape de plomb qui s’abat après 1962 : lois d’amnistie de De Gaulle a Mitterrand, en passant par Pompidou et Giscard d’Estaing, reconnaissance officielle de la guerre d’Algérie qu’en 1999 par l’Assemblée nationale, considérée auparavant comme des opérations de maintien de l’ordre, silence des acteurs de la guerre d’Algérie…. Finalement, il faut attendre les années 1980 pour que débutent les réflexions sur l’enseignement de cette guerre, que des travaux universitaires traitent de cet objet scientifique. Dans le même temps, nous entrons alors dans l’ère mémorielle, avec les accélérations de mémoires, mais aussi ses crispations et ses tensions.

Peut-on estimer le nombre de personnes qui sont mortes dans le camp ?

 Nicolas Lebourg : Oui, nous le faisons par période et par groupes. Mais on ne peut faire un bilan global, tant les conditions de vie et de mort sont différentes selon les cas : ça n’aurait aucun sens. Il serait à la fois faux et obscène de mettre ensemble les bébés des républicains espagnols affamés et les anciens de la Wermacht et de la SS internés à la Libération.

Abderahmen Moumen : Se pose néanmoins la question des cimetières pour chacune de ces périodes. Les internés reposent au cimetière de Rivesaltes, en 1961, les tombes du cimetière allemand sont transférées au cimetière allemand de Dagneux dans l’Ain, le cimetière harki demeure encore aujourd’hui un mystère quant a son sort.

Pourquoi un tel rejet des harkis par les communistes du département ?

Abderahmen Moumen : Cela s’explique par la mauvaise comparaison entre Seconde Guerre mondiale et Guerre d’Algérie, et naturellement avec le diptyque résistance/collaboration appliqué aux indépendantistes algériens et aux harkis. Les communistes perçoivent finalement ces derniers, dont une grande partie est rejetée par les vainqueurs en Algérie et tolérée en France par les pouvoirs publics, comme des « suppôts du colonialisme ». Ils oublient la complexité d’une guerre qui ne disait pas son nom, la multiplicité des raisons d’engagements et d’enrôlement de plusieurs centaines de milliers d’hommes comme supplétifs, en faisant ainsi un phénomène social touchant l’ensemble de la paysannerie algérienne, les relations entretenues entre membres du FLN et supplétifs. Ensuite, comme d’autres populations transitant par le camp auparavant, les harkis ne sont perçus que comme une nouvelle population d’indésirables, population désignée dans diverses correspondances ministérielles comme des incasables, des irrécupérables, voire des déchets…..

Qu’est ce qui motive les autorités à fermer le camp  en 1977 ? Pourquoi pas plus tôt ?

Abderahmen Moumen : Le camp de transit et de reclassement pour les harkis ferme ses portes officiellement le 31 décembre 1964. Ne reste sur le site du camp militaire que quelques centaines de familles dans un « village civil », qui disparaîtra progressivement en 1965, et les 25 familles du hameau forestier, géré par l’ONF, et encadré par un chef de camp, souvent un ancien militaire. Les mauvaises conditions d’habitat, dans des préfabriqués, aboutissent au transfert de ces familles a la cité du Reart dans la commune de Rivesaltes en 1977.

Pourquoi revenir dans ce livre sur l’histoire du fichier juif ?

Nicolas LebourgC’est cette histoire folle qui a remis en mémoires le camp de Rivesaltes il y a 20 ans. Avec un traumatisme neuf, une question essentielle étant alors « mais comment a-t-on pu oublier que l’on avait cela ici ? ». Mais la mémoire n’est pas un phénomène spontané. Il y a une coproduction entre des institutions et des associations, car la segmentation de l’histoire permet de répondre à la segmentation électorale. Ainsi quand un épisode n’est pas porté par une mémoire communautaire, comme pour Rivesaltes l’emprisonnement d’indépendantistes algériens ou le cantonnement de soldats guinéens et de rapatriés indochinois, ni le politique ni la société ne s’en soucient. La mémoire est un marché, avec ses effets de concentration et de revendication de monopole par certains.

Advertisements