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Un Fox Mulder français : le capitaine de gendarmerie Émile Tizané

wraith

Source: Wraith, White wolf.

Par Stéphane François

Philippe Baudouin vient de publier Les Forces de l’ordre invisible. Émile Tizané (1902-1982). Un gendarme sur les territoires de la hantise, Le Murmure, 2016. Avec ce livre, il nous propose de revenir sur la vie et les idées d’Émile Tizané, un capitaine de gendarmerie qui s’intéressa durant sa carrière aux phénomènes inexpliqués : poltergeist, maisons hantées et même ovnis après son départ en retraite. Pour ce faire, il utilisait les méthodes d’investigation de la gendarmerie. Toutefois, profondément catholique, et même mystique au vu de sa bibliothèque, il nourrissait cette logique d’enquête d’une littérature peu scientifique : revues spirites, livres occultistes, littérature hagiographique catholique et textes pseudo-scientifiques typique du début du XXe siècle, aux marges de la psychiatrie et de l’ésotérisme. Émile Tizané enquêta aux frontières du réel sans pour autant être mal noté par sa hiérarchie. Il fut même décoré de la Légion d’honneur.

Ce beau livre (il fait 33×24 cms), très richement illustré (chaque document est précisément référencé), est une étude quasi-universitaire, avec un appareil critique (238 notes) et une bibliographie conséquente (sources –écrites, audiovisuelles et archives, plus la bibliographie à proprement parler). Il est décomposé en six chapitres, en plus d’une préface, d’une introduction (de Dominique Kalifa), d’une conclusion, d’une postface (d’Hélène L’Heuillet) et d’un chapitre bio-bibliographique d’Émile Tizané. Toutes les citations de Philippe Baudouin sont sourcées et remises dans leur contexte historiques.

Ces chapitres sont à la fois thématiques et chronologiques et couvrent toute sa période d’activité en temps que gendarme, soit de 1928 à 1954 (il fut auparavant engagé volontaire dans les Spahis). Ils sont passionnants, car servis par une langue claire et précise, expliquant au lecteur ses méthodes d’investigations, mêlant procédures toute militaire de la gendarmerie et ressources biographiques provenant de littératures de marge. Nos préférés sont les quatrième (« La parapsychologie comme chasse ») et cinquième (« Vichy et ses constellations occultistes »). Le quatrième détaille par le menu la méthode Tizané, qui peut se résumer par une sorte de chasse d’une proie invisible : le fantôme, l’esprit qui hante certaines maisons. La photo de Tizané chez lui, entouré de trophées de chasse (pp. 116-117) est à ce titre parlante : le gendarme est un chasseur dans l’âme… ce chapitre revient aussi sur les origines des différentes structures cherchant à comprendre scientifiquement (ou pseudo-scientifiquement) ce qu’on appelle aujourd’hui le paranormal. Le cinquième chapitre revient sur les échanges qu’Émile Tizané a entretenus durant la guerre avec certains acteurs de la Collaboration. Mais surtout, et heureusement pour nous, ce chapitre est un prétexte pour revenir sur le rôle de certains astrologues, mages, médiums et autre druidesse sous Vichy, malgré la chasse officielle du régime aux « sociétés secrètes ». Connaissant pourtant bien la période, nous avons pourtant appris une foule d’informations.

Ce livre est également un voyage un peu nostalgique dans une France, pas si éloignée historiquement, qui baignait dans la magie et l’irrationnel, qui n’était pas totalement désenchantée, où la sorcière ou le rebouteux jouait un rôle social presque aussi important que le curé ou l’instituteur.

Son prix peut sembler excessif (39 euros), mais sa qualité, tant esthétique que scientifique, le justifie aisément.

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