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Droite, extrême-droite et judaïsme en France depuis 1944

Pierre Soulages - Sérigraphie n°8 1978Première parution : Jean-Yves Camus, "Droite et extrême droite", Dictionnaire du judaïsme français depuis 1944, Armand Colin, 2013.

Les termes « droite » et « gauche » apparaissent avec la modernité politique qui débute avec la Révolution française, l’époque antérieure ne connaissant guère qu’une opposition entre conservateurs absolutistes et libéraux. Avant la Libération, il est courant de se réclamer de la droite, du conservatisme ou du nationalisme et en 1936, des candidats aux législatives se présentent encore comme « antijuifs ». Toutefois la part prise par Vichy dans la discrimination et la déportation des juifs n’est pas la raison pour laquelle s’auto-désigner « de droite » devient rare après 1944. Les droites conservatrice et libérale ne feront sur cette question leur examen de conscience qu’entre l’affaire Touvier, dans les années 1970, et le discours historique du président Jacques Chirac le 16 juillet 1995, lors duquel il reconnaît que « la folie criminelle de l'occupant a été secondée par des Français, par l'État français ».

Les ambigüités de l’après-Libération

La mise entre parenthèses du mot « droite » tient à ce que la France, libérée de l’occupation nazie, n’épure que très superficiellement ses élites politico-administratives; la justice passe loin des responsables de Vichy. Après les lois d’amnisties de 1951 et 1953, le nombre des détenus pour faits de collaboration est inférieur à cent. Dès 1945 les jurys d’honneur commencent à relever de leur inéligibilité les parlementaires et autres personnalités qui ont soutenu l’Etat français. Aussi au début des années 1950, quasiment tous ceux qui sont libres et n’ont pas soit choisi l’exil, soit renoncé à la vie politique, retrouvent le chemin des urnes, notamment sur les listes de l’Union des nationaux indépendants et républicains UNIR, qui obtient en 1951, cinq députés ouvertement pétainistes dont Jacques Isorni, avocat du maréchal Pétain.

La recomposition des droites se réalise autour de la mobilisation anticommuniste née de la « guerre froide » (1947) et de l’attitude à tenir face à la « réconciliation nationale ». Pour l’immense majorité des gens de droite, celle-ci ne doit exclure que les pro-nazis avérés, non pas parce qu’ils furent antisémites mais parce qu’ils prirent le parti d’un occupant étranger. La France de l’époque se présente en victime, Londres et Vichy devenant, selon la théorie émise en 1950 par le colonel Rémy, un pays gagnant sa survie grâce à « la corde Pétain aussi bien que la corde De Gaulle ». L’attitude de Rémy, ancien sympathisant d’Action française et catholique fervent, découle aussi d’une réalité longtemps occultée : la part importante qu’eurent dans la Résistance les patriotes d’inspiration maurrassienne et les anciens cagoulards. Celle-ci aurait été attestée par le général de Gaulle lui-même, auquel on prête ce mot : « A Londres, je n’avais avec moi que la synagogue et la Cagoule ». Le rapport des hommes de la droite résistante avec les juifs est complexe: engagé dans les rangs gaullistes jusqu’à sa mort en 2001, l’ancien Camelot du Roi Pierre Guillain de Bénouville est dans les années 70 un des rares hommes d’affaires à traiter avec Israël malgré le boycott arabe ; héros des commandos de France, Pascal Arrighi devient un député gaulliste très engagé pour l’Algérie française, rejoint le Front national en 1984 mais le quitte quatre ans plus tard en raison des déclarations de Le Pen sur la Shoah.

Dans le milieu intellectuel, les écrivains les plus virulemment antisémites sont en fuite (Céline ; Alphonse de Chateaubriant), détenus (Lucien Rebatet), où ont été exécutés (Robert Brasillach). Les vichystes les moins compromis s’expriment de nouveau, alors même que la guerre vient juste de se terminer et le font dans des pamphlets semi-clandestins aux relents parfois antisémites. En 1945 Alfred Fabre-Luce raconte ainsi dans L’Enfermé, son internement administratif à Drancy après la libération de Paris : « Sur les murs je lis les inscriptions d’adieu tracées par Israël, à la minute de la déportation. […] Me voici maintenant tombé au niveau de ces parias – et même un peu plus bas ». La réhabilitation des intellectuels vichystes ayant montré des préjugés anti-juifs se poursuivra ensuite progressivement jusqu’à ce qu’en 1968 le général de Gaulle lève son veto à l’élection de Paul Morand à l’Académie française.

Dans le domaine politique les partis de droite d’avant-guerre reformés sous d’autres noms, évitent toute prise de position anti-juive. Cependant le Parti Républicain de la Liberté (PRL) dirigé par le grand résistant André Mutter, ouvre les colonnes de son journal Paroles françaises à François Brigneau et dès 1947 dans une de ses réunions publiques parisiennes retentit déjà le cri « A bas les juifs ». A partir de 1949 le Centre national des indépendants et paysans CNIP devient le lieu de rassemblement des droites prônant la « réconciliation nationale » et l’amnistie, qui reviennent petit à petit au centre de la vie politique avec l’accession à la présidence du Conseil d’Antoine Pinay puis de Joseph Laniel. On ne saurait négliger l’importance parmi les conservateurs du radical René Mayer, chef du gouvernement en 1953. Ce haut-fonctionnaire et homme d’affaires, apparenté aux Rothschild, refusa d’abord de rejoindre Londres pour ne pas séparer son sort de celui de ses coreligionnaires. Ayant refusé un poste au sein de l’UGIF mais responsable de la commission juridique du Consistoire, rallié à la Résistance giraudiste, c’est lui qui mettra en œuvre une des lois d’amnistie et scellera la fin des jurys d’honneur, tout en devenant vice-président de l’Alliance Israélite Universelle. Il fut avec le ministre gaulliste Henri Ulver, un des rares israélites français engagé à droite sous la IVe République à assumer fièrement son identité juive.

Ambivalences à l’égard du sionisme

Le modèle israélite français, parfaitement résumé dans la devise consistoriale « Religion et Patrie », (abandonnée à la Libration), ne favorise guère le mouvement sioniste avant 1939. Pendant le conflit, les partisans de la France libre au Levant sous protectorat français manifestent peu d’enthousiasme vis-à-vis des offres d’aide sioniste.

Après la Libération, la politique extérieure reste fidèle à la préférence, influencée par l’école orientaliste française, pour une alliance avec le monde arabe. En 1948 à la naissance de l’Etat juif, le Rassemblement du Peuple Français (RPF), parti gaulliste, ne manifeste pas d’enthousiasme particulier malgré l’appui constant de certains de ses dirigeants à la cause israélienne. L’Association France-Israël sera ainsi constamment dirigée par des élus ou militaires de droite comme le Maréchal Pierre Koenig, le ministre gaulliste Diomède Catroux et Jacques Soustelle qui affirmait en 1963: « Il est parfaitement exact que, depuis des années, j’ai exprimé sans équivoque mon admiration et mon soutien à l’État d’Israël et mon adhésion de non- Juif à la cause du sionisme. » Le Mouvement Républicain Populaire (MRP) chrétien-démocrate compte en son sein des avocats de la cause israélienne comme André Monteil. Toutefois il est frappant que ce courant de pensée, qui fut dans la Résistance à la pointe du combat contre l’antisémitisme, reste très circonspect à l’égard du sionisme. On peut attribuer cette attitude à trois facteurs : le lien traditionnel entre chrétiens d’Orient et d’Occident ; la situation d’une Eglise catholique romaine qui n’a pas encore vécu Vatican II et un prisme idéologique déformant par lequel le monde catholique, en particulier progressiste, voit dans le conflit moyen-oriental un opprimé (palestinien) et un oppresseur (sioniste). En conséquence, excepté dans les milieux proches du MRP qui s’engagent dès les années 50 dans les Amitiés judéo-chrétiennes, le terrain est mûr pour l’émergence du courant pro-palestinien/antisioniste tiers-mondiste. La convergence des attitudes ci-dessus évoquées s’incarne dans la figure de l’abbé Pierre, député MRP de 1945 à 1951 dont les prises de positions sur la notion de terre promise dans l’Ancien Testament ainsi que le soutien au négationniste Roger Garaudy, créent la polémique au milieu des années 90.

L’attitude de l’extrême-droite face à l’Etat naissant est elle-aussi contrastée et souvent différente de celle que cette famille politique continue de professer à l’égard des juifs. A cet égard il faut se souvenir que si tous les partis et journaux collaborationnistes cessent d’exister dès 1944 l’extrême-droite et sa presse se reconstituent très rapidement dans une semi-clandestinité puis, au début des années 50, légalement. La famille maurrassienne, la moins compromise avec les nazis, refonde le journal Aspects de la France en 1947. Elle demeure fidèle à la doctrine de l’anti-France, que formule ainsi en 1947 son plus brillant intellectuel, Pierre Boutang dans La dernière lanterne : « Je ne suis pas antisémite comme le furent certains Allemands, comme le sont quelques Russes et presque tous les Américains. Seulement il y a un point où il ne s’agit plus de cela, mais d’un racisme juif et de la communauté française, où je dois reconnaître une certaine frénésie juive qui s’arroge ma patrie ».

Ceci n’empêche ni Boutang, à la tête de l’hebdomadaire La Nation française de 1955 à 1967, ni Jean Madiran, ni le général Lecomte affilié à la Cité catholique, d’admirer ( un temps seulement pour Madiran), la renaissance de la nation juive sur sa terre, son ré-enracinement, la résurrection de sa langue, son patriotisme et, de manière moins désintéressée, son rôle de sentinelle de l’Occident face à un monde arabe armé par l’URSS. Cette ambivalence s’accroît au fur et à mesure que la France perd son Empire colonial, en particulier l’Algérie. Les guerres de 1956 et surtout 1967 consacrent ce basculement idéologique par lequel Israël, soutenu à l’origine surtout par la gauche socialiste, voit celle-ci s’éloigner au nom du « progressisme » tandis que la droite démocratique l’appuie volontiers, au nom de la lutte contre le communisme puis contre l’islam radical.

Une extrême-droite invariante 

Une fraction importante de l’extrême-droite reste toutefois et antisémite et antisioniste. De 1953 à 1958 le mouvement Poujade incarne un populisme antiparlementaire qui trouve un écho dans les classes moyennes dont le statut est précarisé par l’urbanisation, l’industrialisation, le déclin du monde agricole, artisanal et du petit commerce. Indifférent à la question sioniste, Pierre Poujade, qui fut proche du PPF doriotiste, exprime un antisémitisme diffus lorsqu’il s’attaque au président du conseil Pierre Mendès-France « « qui n’a de français que le mot ajouté à son nom » ». Entouré d’anciens collaborateurs et de jeunes militants nationalistes dont Jean-Marie Le Pen, futur président du Front national FN, il renoue avec le préjugé qui associe les juifs au « gros argent » et à la « fortune anonyme et vagabonde ».

Bien plus à droite encore, dès 1949 Jeune Nation, fondé par Pierre Sidos, inaugure une filiation qui perdure avec l’Oeuvre française, placée sous le patronage intellectuel de Drumont et du maréchal Pétain. Organe historique du nationalisme orthodoxe, l’hebdomadaire Rivarol est sans interruption depuis janvier 1951 le point de ralliement des néo-vichystes ; néo-fascistes et catholiques intégraux arc-boutés sur une vision conspirationniste du monde dont l’antisionisme/antisémitisme constitue le plus petit dénominateur commun, débouchant sur une remise en question de la réalité matérielle de l’extermination des juifs : le négationnisme. Quasi concommitant avec la découverte de l’univers concentrationnaire celui-ci naît en 1948 à la fois dans les milieux libertaire (Paul Rassinier) et néo-fasciste, lorsque le beau-frère de Brasillach, le normalien Maurice Bardèche publie Nuremberg ou la Terre promise. La dimension antisémite du négationnisme est première. Elle repose sur une théorie du complot : les juifs auraient inventé le « mensonge » des chambres à gaz homicides pour culpabiliser les pays vaincus et leur extorquer des compensations financières. La dimension antisioniste suit immédiatement : il s’agit de démontrer que la création de l’Etat hébreu n’a été admise par l’Occident qu’en raison de sa mauvaise conscience face à la Shoah, qu’elle n’est matériellement possible qu’avec la manne financière qui en découle, aide américaine et réparations allemandes. Faurisson est ainsi contenu tout entier dans les écrits de Bardèche, à ceci près que les négateurs, confinés aux marges de l’extrême-droite néo-nazie jusqu’aux années 2000, réalisent à cette époque la jonction avec l’antisémitisme islamiste comme avec l’antisémitisme d’Etat iranien. Dès lors la trivialisation des préjugés anti-juifs et de la Shoah trouve ses épigones et son public parmi les acteurs du nouvel antisémitisme théorisé par Pierre-André Taguieff et vulgarisé en 2002 dans l’un de ses ouvrages « La nouvelle judéophobie » ». Dieudonné, Kemi Seba et Yahia Gouasmi, président du Parti Anti-Sioniste, font action commune avec l’extrême-droite néo-nazie pour prêcher dans les milieux altermondialistes et « anti-impérialistes », non pas une solution négociée et à deux Etats en Israël et Palestine, mais la disparition, si besoin par les armes, de « l’entité sioniste ».

Les autres droites radicales

Qu’en est-il du reste des droites radicales ? La mouvance ethniste incarnée par Europe-Action dans les années 60, adhère à une conception biologique de l’identité qui voit dans le Juif un élément nomade et corrupteur du génie européen, associé au primat des valeurs matérielles et de l’argent, tandis que les descendants des Indo-Européens seraient attachés à celles de l’héroïsme, des vertus guerrières et de l’enracinement. Cette filiation idéologique dont sont issus la Nouvelle droite et le GRECE (Groupement de Recherche et d’Études pour la Civilisation Européenne) promeut un ethno-différentialisme et un paganisme portant des jugements variables sur le judaïsme : dépréciatifs, lorsque le monothéisme juif est vu comme la matrice d’un christianisme totalitaire, égalitariste et vecteur de la « mauvaise conscience occidentale » ; mais parfois laudatif lorsqu’il s’agit d’un judaïsme traditionnel qui exclut toute dimension universaliste. La Nouvelle droite peut dans ce dernier cas voir dans l’orthodoxie juive comme islamique deux faces de la Tradition, deux forces de résistance à la mondialisation/marchandisation des cultures.

Le phénomène néo-nazi relève des cultures de marge, de la provocation/manipulation (le Groupe Union Défense, GUD) ou de la pathologie individuelle. Sa mise en avant médiatique culmine en 1980 avec l’attribution erronée à la Fédération d’action nationale et européenne FANE, de l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic, commis par des palestiniens radicaux. A l’inverse de ses homologues allemand, britannique ou américain, le néo-nazisme français a une faible capacité terroriste opérationnelle. Surtout représenté désormais par la mouvance skinhead au sein des mouvements Blood and Honour et Hammerskin Nation, il est capable d’actions antisémites symboliques : profanations comme celle de Carpentras en 1990, perpétrée par des militants du Parti nationaliste français et européen PNFE ; menaces verbales et physiques, graffitis, auxquels il faut ajouter à partir de la fin des années 90 la multiplication des sites internet francophones de cette orientation. Le début de la seconde intifada à l’automne 2000 marque toutefois un tournant fondamental dans l’attitude de l’ultra-droite vis-à-vis de la violence antisémite : le nombre d’actions violentes commis par cette famille idéologique devient nettement inférieur à celui des violences imputables aux milieux arabo-musulmans ; par effet de balancier le nombre d’actions violentes que mène l’extrême-droite contre des cibles physiques ou symboliques musulmanes, dites parfois « islamophobes », s’accroît.

Les droites libérale et conservatrice sous la Ve République

Les rapports entre la droite de filiation gaulliste, Israël et les juifs français ont été marqués par deux ruptures : celle de l’abandon de l’Algérie et de la guerre des Six-Jours. En choisissant d’admettre l’indépendance algérienne, le général de Gaulle s’aliène durablement la population des pieds-noirs (juifs et non-juifs) ainsi que tous ceux qui continuaient à croire à l’Empire. A une époque où le FLN incarnait à la fois le panarabisme et la pénétration communiste dans le monde arabe, il n’y a dès lors rien d’étonnant à ce que les milieux « Algérie française » aient considéré Israël comme leur allié naturel ni même à ce que ceux-ci, OAS comprise, aient trouvé un large écho parmi les juifs d’Algérie. L’axe qui se forme entre la droite israélienne et ces milieux s’articule autour de Jacques Soustelle mais il faut aussi rappeler que le capitaine Pierre Sergent, une des figures majeures de l’OAS, devenu en 1986 député du Front national, prendra ses distances avec Le Pen du FN, après sa déclaration sur le « point de détail » et soutiendra sans réserve Israël. De même le philosophe Pierre Boutang, venu de l’antisémitisme et qui avait tenté avec son journal La nation française, une synthèse gaullo-maurrassienne, se mue-t-il en ardent défenseur du ré-enracinement juif sur la terre ancestrale, admiratif de la renaissance de l’hébreu et le rôle de sentinelle du peuple de citoyens-soldats face au péril arabo-islamique.

La véritable rupture morale entre le gaullisme, l’Etat hébreu et la communauté juive se produit toutefois avec la conférence de presse que tient Charles de Gaulle le 27 novembre 1967. Dès le 15 juin la France a condamné le « déclenchement des hostilités par Israël », puis elle a demandé l’évacuation de tous les territoires occupés. Le chef de l’Etat stupéfie lorsqu’il déclare craindre que « les Juifs, jusqu’alors dispersés, mais qui étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps, c’est-à-dire un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur, n’en viennent, une fois rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis dix-neuf siècles : l’an prochain à Jérusalem ». Même interprétée avec en contrepoint le passage de ses Mémoires d’espoir dans lequel de Gaulle rappelle avoir dit aux dirigeants arabes que «  l’État d’Israël était un fait accompli et que nous n’admettrions pas qu’il fût détruit », cette déclaration scelle bien la fin de l’alliance franco-israélienne. Le philosophe libéral Raymond Aron estime, dans son livre De Gaulle, Israël et les juifs (1968) que de Gaulle « réhabilite l’antisémitisme » et le grand-rabbin Jacob Kaplan retire de ses entretiens avec le président de la République l’impression que celui-ci est sensible au soupçon de double allégeance des juifs français. Sans doute faut-il voir dans ce revirement la poursuite d’une politique arabe de la France poussée par le Quai d’Orsay pour des raisons à la fois culturelles et économiques dont le préjugé antijuif n’est pas toujours absent. Il faut aussi réinscrire cette rupture dans le contexte de la sortie de l’OTAN en 1966 et de la politique gaulliste consistant à prendre le contrepied des Etats-Unis en faisant de la France le modèle d’une troisième voie entre les blocs.

Le fossé entre la droite, Israël et les juifs se creuse davantage encore sous les présidences de Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing. Le 23 novembre 1971, le premier nommé gracie le milicien Paul Touvier et déclare : « Le moment n’est-il pas venu de jeter le voile, d’oublier ces temps où les Français ne s’aimaient pas, s’entredéchiraient et même s’entretuaient ? ». Après l’embargo total sur les armes et les pièces de rechange des armements à destination d’Israël décidé en janvier 1969 pour complaire aux consignes de boycott édictées par la Ligue arabe, le gaullisme donne l’impression de vouloir effacer l’opprobre qui touche la Collaboration. L’affaire des vedettes de Cherbourg (24 décembre 1969), celle des Mirages vendus à la Libye de Khadafi (1969-70) et l’arrivée en 1973 (guerre de Kippour) au ministère des affaires étrangères de Michel Jobert, sans doute le plus anti-israélien des titulaires de ce poste, finissent de pousser les juifs français vers la droite centriste, alors incarnée par le Centre démocrate où Alain Poher, Paul Stehlin, Georges Mesmin, Pierre Sudreau entre autres, sont des soutiens fidèles de l’Etat juif. La présidence Giscard poursuit, à partir de 1974, dans une voie anti-israélienne qu’illustre l’affaire du boycott.

Le 7 juin 1977 est votée en France une loi « anti-boycottage » qui rend illégale les discriminations de fait dont souffrent les entreprises traitant avec Israël ainsi que les personnels juifs des sociétés commerçant avec les pays de la Ligue arabe. Toutefois le premier ministre Raymond Barre rend un avis, publié au Journal Officiel le 24 juillet, qui vide la loi de sa substance au nom des intérêts économiques de la France. Le Conseil d’Etat ayant annulé cet avis en avril 1980, le chef du gouvernement revint à la charge avec une circulaire du 9 mai 1980 qui reprenait l’avis annulé. Le président François Mitterrand mit fin à ce scandale juridique et moral en demandant à Pierre Mauroy, dès , le 17 juillet 1981, de prendre une circulaire confirmant la teneur de la loi de 1977. La défiance de la communauté juive envers la droite, déjà renforcée par l’ouverture en 1975 d’un bureau de l’OLP à Paris à la suite de a gestion calamiteuse par Raymond Barre encore, de l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic le 3 octobre 1980; sa déclaration : « cet attentat odieux voulait frapper les israélites qui se rendaient à la synagogue et a frappé des Français innocents », acheva de persuader une jeune génération de responsables communautaires, incarnée par le Renouveau juif, de faire campagne en faveur d’un vote-sanction contre le président sortant. Dominique Schnapper et Sylvie Strudel ont toutefois démontré l’inexistence d’un « vote juif » qui aurait influencé de manière décisive la défaite de la droite aux présidentielles de 1981.

Depuis les années 1980

Des années 1980 à nos jours sont marquées par la réémergence de l’extrême-droite en tant que force électorale, le Front national captant 12 à 18% des votes depuis 1984. Alors que, sous la présidence de Jean-Marie Le Pen, cette formation manifestait explicitement des positions hostiles aux enjeux de mémoire juifs ainsi qu’aux organisations communautaires, l’électorat juif a, par réaction donné une proportion plus élevée que la moyenne nationale aux candidats centristes ou libéraux. Selon une étude de l’IFOP (publiée en 2012), à la présidentielle de 2002, François Bayrou a obtenu 10,3% des voix juives contre 6,9% en moyenne nationale ; Alain Madelin en recueillait 21,5% contre 3,9%. Tant en raison de sa filiation gaulliste que de la poursuite de la politique arabe antérieure, Jacques Chirac n’obtenait que 14,4% contre 20%, ce malgré son discours historique du 16 juillet 1995, dans lequel il reconnut le premier la responsabilité de l’Etat français dans la déportation des juifs.

Le changement fondamental dans le rapport des juifs à la droite de gouvernement date de la présidentielle de 2007. Nicolas Sarkozy, qui a revendiqué pendant la campagne électorale sa part d’ascendance juive et s’est engagé à rééquilibrer l’attitude française vis-à-vis du conflit israélo-palestinien, obtient alors 45,7% des voix juives contre 31,1% au plan national. Post-gaulliste davantage que gaulliste, libéral et atlantiste, l’ancien chef de l’Etat a incontestablement bénéficié aussi de son passage au ministère de l’Intérieur, au moment précis où l’émergence du « nouvel antisémitisme » arabo-musulman renforçait le sentiment d’insécurité des juifs français. Sa fermeté affichée sur les questions sécuritaires, identitaires et liées à l’immigration ont fait de l’UMP, l’espace d’un mandat, la formation la plus en phase avec « la rue juive ». Il reste néanmoins acquis que les votes juifs, comme ceux des français en général, sont davantage déterminés par les convictions personnelles, le capital culturel et le statut social que par un déterminisme communautaire.

Bibliographie

Raymond Aron, De Gaulle, Israël et les Juifs, Plon, 1968. Pierre Boutang,La guerre de six jours, Les Provinciales, 2011. François Broche, Une Histoire des antigaullismes des origines à nos jours, Bartillat, 2007. Olivier Dard,Voyage au cœur de l’OAS, Perrin, 2005. Alain Finkielkraut, L’Avenir d’une négation, Seuil, 1982. Annie Kriegel,Réflexion sur les questions juives, Hachette, 1984. René Rémond,Les Droites en France, Aubier-Montaigne, 1982. Jean-François Sirinelli, Histoire des droites en France (direction), Gallimard, 2006. Pierre-André Taguieff, Prêcheurs de haine. Traversée de la judéophobie planétaire, Mille et une Nuits, 2004.

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