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Le Néo-nazisme allemand aujourd’hui

Propos de Stéphane François recueillis par Annick Berger, rapportés dans le Jérusalem Post, édition française, 6-12 décembre 2011, p.18

Que qualifie-t-on aujourd’hui d’idéologie néonazie ?

Stéphane François : Le néonazisme doit être vu comme une résurgence de l’idéologie nationale-socialiste après 1945, dans une version moins conceptualisée, moins réfléchie. La référence à Hitler et au IIIème Reich y sont omniprésentes. Il fait la promotion de la défense de la race « blanche », et non plus comme durant la guerre de la seule composante nordique, même si elle reste très prégnante. Nous trouvons fréquemment les tags suivants

dans les zones où se trouvent des néonazis : « mort aux youpins » ; « mort aux négros » ; « mort aux arabes », « mort aux bougnoules » ; « tonton Hitler » ; « vive l’holocauste », « white power », « SS », « HH », etc. Le néonazisme est violemment homophobe, raciste et antisémite, et parfois négationniste. Je dis parfois car nous pouvons nous retrouver devant deux possibilités : soit la Shoah est reconnue et revendiquée (avec en plus souvent des propos du type : « on n’en a pas brulé assez », ou autres discours explicites de ce type), soit la Shoah est niée, et nous nous trouvons face à un discours négationniste (« les chambres à gaz n’ont pas existé »). Sociologiquement, les néonazis sont plutôt issus de milieux populaires, en déshérence et ont un niveau scolaire assez bas.

Quelle différence entre fascisme et néonazisme ?

Stéphane François : Pour faire simple, nous pouvons dire que le néonazisme, c’est le fascisme plus l’antisémitisme et le racisme. Même, plus précisément, nous pouvons dire que le nazisme (que les néonazis reprennent), c’est la conception fasciste de l’Etat plus la « vision du monde » nazie : antisémitisme, impérialisme racial, supériorité de la « race blanche », etc. Historiquement, il y a eu un fascisme générique, c’est-à-dire qu’il y a eu plusieurs expériences fascistes, adaptées aux contextes nationaux (notamment en Italie et en Hongrie), mais une seule expérience nazie, en Allemagne. Les mouvements des autres pays ont calqué et accepté cette vision du monde. Evidemment, cette acception peut être discutée. Elle l’est d’ailleurs dans les milieux universitaires. Pour résumer, le nazisme et son rejeton le néonazisme sont des racialismes violents. Déjà le distinguo avait été fait en 1934 par le juriste nazi Carl Schmitt. Après une rencontre avec Mussolini, il a pu écrire que le fascisme se distingue du nazisme sur deux points : « le primat de l’Etat sur le parti » et « l’absence du problème de la race ».

L’idéologie néonazie est-elle toujours centrée sur les thèmes dominants du nazisme : antisémitisme, homophobie, notion de supériorité de race ?

Stéphane François : Oui. Elle l’est toujours. Le tout est toujours enrobé dans un discours ultra-violent.

Observe-t-on une augmentation des mouvements néonazis en Allemagne ? Si oui depuis quand ?

Stéphane François : Oui, les mouvements néonazis ont augmenté en Allemagne. Leur apparition est datable : entre la chute de l’URSS et le début de la réunification allemande. Elle est liée au décalage entre la l’opulence Ouest-Allemande et la situation économique désastreuse dans les Lands de l’ex Allemagne de l’Est : les meurtres racistes et les attentats xénophobes qui se sont multipliés dans l’ex-Allemagne de l’Est à cette période trouvaient leur origine dans le profond choc provoqué par la réunification, par la mise au grand jour du décalage entre l’opulence de l’Ouest et l’effondrement de l’économie de l’Est. Une petite frange de laissés pour compte issue des milieux défavorisés s’est alors lancée dans une dérive raciste, en s’en prenant notamment aux immigrés turcs et aux foyers de travailleurs immigrés, en particulier africains, installés en RDA à l’époque communiste. On retrouve un schéma similaire dans le Nord et l’Est de la France en pleine désindustrialisation, sans toutefois la violence meurtrière présente en ex RDA. Le néonazisme apparaît donc plutôt dans les régions fortement industrialisées, qui voient le déclassement et la paupérisation d’une classe populaire blanche. Ceci dit, des mouvements apparaissent aussi dans des zones rurales, par exemple aux États-Unis.

Comment expliquer cette recrudescence d’idée de « haine » de l’autre ?

Stéphane François : Le contexte économique joue un rôle très important dans la recrudescence de mouvements néonazis, que ce soit en Allemagne ou dans d’autres pays. Ils réapparaissent dans les périodes de crises économiques profondes : l’Angleterre des années 1970, l’Allemagne de l’Est des années 1990, la Russie de la même période… Il s’agit d’une idéologie du ressentiment, qui n’existe que par la volonté de se créer un bouc émissaire : les Juifs dans l’Allemagne des 1930, les populations de couleurs à partir des années 1970 (en plus des Juifs). Le néonazi est un homme de violence qui n’existe que dans l’affrontement à l’autre : c’est la notion de lutte, de combat qui retient toute l’attention de ce genre de personne. L’opposition violente à tout adversaire (individu ou groupe) le caractérise. L’antagonisme, le conflit sont les lieux par excellence qui le définissent. En outre, Ces personnes, ne sentant pas leurs revendications sociales prises en compte par les politiques, ont investi le champ idéologique identitaire/raciste comme une thématique de compensation. C’est ce que j’appelle le « socialisme de ressentiment » : la « race » a remplacé dans leur discours, la « classe ».

Et comment expliquer le retour d’un tel phénomène en Allemagne, pays d’Hitler et de la Shoah ?

Stéphane François : Il y a plusieurs raisons, comme la résurgence dès l’après-guerre de formations nazies, devenues « néo ». En outre, il y a toujours eu des nostalgiques du régime national-socialiste en Allemagne, ainsi que des personnes ayant une vision raciale du monde et qui continuera de se manifester dans le racisme et l’antisémitisme. Enfin, le nazisme n’a pas été chassé partout de la même façon : dans certains pays, comme les États-Unis, il a été très peu pourchassé au nom de la liberté d’expression. Et je ne parle même pas des groupes existants en Amérique Latine, ou des nazis réfugiés dans différents pays du Proche Orient… et qui sont entrés en contact avec les nazis allemands qui ont réussi à passer entre les mailles de la dénazification…

Cette montée de l’extrémisme est-elle symptomatique du climat de peur de l’autre qui s’impose peu à peu dans nos sociétés modernes ?

Stéphane François : Oui, je le pense. La peur de l’autre se développe dans tous les pays occidentaux. Seulement, parfois le bouc émissaire change : certains partis/groupuscules extrémistes de droite ont abandonné l’antisémitisme (du moins officiellement, donc de façon stratégique) pour le remplacer par une haine des musulmans, surfant ainsi sur la peur des islamistes, qui, en tant qu’expression d’une vision du monde intolérante, sont à combattre.

La crise actuelle est-elle un vecteur de la montée de cet extrémisme, notamment en Allemagne, impliquant un repli sur soi ?

Stéphane François : Il ya un lien très net avec les ravages de la mondialisation. De façon générale, les périodes de crise, et les situations de détresse sociale qui en découlent, favorisent le repli et les discours identitaires, en particulier dans la dérive radicale de certains groupuscules. En France par exemple, la montée en puissance de l’extrême droite commence avec la crise de 1973. On retrouve un schéma similaire en Grande-Bretagne à la même époque, ainsi qu’en Russie dans les années 1990, comme je l’ai dit ci-dessus. La peur de l’avenir entraîne la peur de l’autre, la volonté de revenir à une société fermée, pour reprendre l’expression de Poppers.

Comment œuvrent aujourd’hui ces groupes ? Et qui visent-ils ?

Stéphane François : La stratégie de ces groupes relève de l’amateurisme et de la pulsion. Il n’y a pas, comme l’ont suggéré des articles allemands, de « Brigades Brunes » (calquées sur les Brigades Rouges des années 1970). Il s’agit, simplement, mais c’est déjà beaucoup, de passages à l’acte, très violents, puisqu’il y a eu des morts, d’individus (et non de groupes). Pour rester dans le cas allemand qui vient de défrayer la chronique, le passage à l’acte visait des personnes issues des minorités de couleurs. Ceci dit, la violence antisémite n’a pas disparue. Elle se manifeste plus actuellement par des violences aux personnes, des tags sur les synagogues et des destructions de tombes. Cependant des affaires de l’ampleur de l’affaire de Carpentras, pour prendre cette fois un exemple français, ont plutôt tendance à disparaître.

La découverte du groupuscule néonazi, Nationalsozialistischer Untergrund, et les accusations de coopération avec la police révèlent-elles un problème profond de l’Allemagne à gérer le retour de ces idées d’extrême droite ?

Stéphane François : A mon avis non : la police allemande a toujours eu tendance à infiltrer ces milieux afin de les surveiller. La stratégie des services allemand relève à la fois du cynisme et du réalisme : il vaut maintenir quelques-uns de ces groupes pour en surveiller les membres, plutôt de voir des éléments radicaux jouer les électrons libres, comme cela vient de se passer, et de voir des passages à l’acte.

Comment expliquer le phénomène du village de Jamel en Allemagne totalement contrôlé par un pouvoir proche du néonazisme ?

Stéphane François : Honnêtement, je ne sais pas… Le hameau de Jamel est un cas intéressant. Je ne peux émettre qu’une hypothèse : la volonté de la part de Krüger et de ses amis de créer une sorte de communauté blanche, un entre-soi loin, comme le font les séparatistes blancs américains. Ce n’est pas impossible. Elle est même plutôt probable puisque, de mémoire, Krüger et ses amis parle du hameau comme étant une « zone nationale libérée ». La question est « Libérée de quoi ?, de qui ? » La réponse est évidente. Nous retrouvons la volonté d’être « entre soi », c’est-à-dire entre « blancs ».

Pourrait-on envisager l’interdiction du NPD en Allemagne, parti connu pour ses affiliations avec le monde néonazi ?

Stéphane François : Non, je ne le pense pas. Le NDP est un vieux parti d’extrême droite, né en 1964, qui a, jusqu’à présent, réussi à exister. Comme il s’est institutionnalisé depuis quelques années, il serait très dur de l’interdire. Il ne faut pas oublier que différentes institutions allemandes ont tenté de l’interdire. En vain : la décision a été rejetée en 2002 par la Cour constitutionnelle allemande.

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