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Le Nouvel ordre européen, le Troisième Reich et les nationalistes

Par Nicolas Lebourg

Quoiqu'il brutalisa les sociétés qu'il occupa autant qu'il occupait leurs pays, le IIIe Reich ne s'interdisait pas une propagande louant la construction européenne. Malgré le fait que la Collaboration signifiait somme toute la sujétion, de nombreux Européens prirent fait et cause pour ce régime, jusqu'à intégrer la Waffen S.S. Il ne s'agissait pas d'une trahison mais de la conviction, démentie par tous les éléments empiriquement observables, qu'un ordre européen s'édifiait où d'autres qu'Allemands pouvaient tenir leur rang. La politique d'annihilation à l'Est et celle d'exploitation à l'Ouest ne brisaient pas cette perception puisqu'elle s'appuyait sur des mythes politiques mobilisateurs.

L’européisme sous férule national-socialiste allemande avait alors pour légitimité aussi bien un corpus doctrinal géopolitique, que l’évidence d’une domination qui allait perdurer et à laquelle il eût bien fallu s’accommoder.

Nation et expansion

L’idée d’une nation des Allemands émerge en réaction aux invasions napoléoniennes. Mais la perception n’est pas celle du contrat social : ce nationalisme allemand se base sur le sang, le sol et la langue. Cette nation n’est pas un produit de la Raison, un contrat, mais une œuvre métaphysique vécue par le peuple et exprimée dans le Volk (la race, le peuple). La langue allemande différencie la nationalité, culturelle et ethnique, de la citoyenneté, appartenance administrative à une entité juridique.

Le mouvement du romantisme allemand joue à la fin du XIXe siècle un rôle fondamental. Sont rejetés la raison, le scientisme, au profit du folklore légendaire et du mythe d’un Age d’or : le Saint-Empire germanique (962-1806). Le pangermanisme qui devient puissant dans toute la fin du XIXe se légitime ainsi sur l’idée de réunir tous les hommes de langue allemande dans le second Reich (1871-1918), offrant sa pleine puissance à l’Allemagne face aux nations occidentales. Le pangermanisme désigne couramment trois ennemis essentiels : la France, les juifs et les Slaves.

Le mouvement nazi récupère ses fondements en sachant détourner le principe des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes censé fonder la Paix de Versailles : le programme en 25 points proclamé le 24 février 1920 et déclaré intangible par Hitler en 1926 afin de lier les mains à ses opposants internes, affirme en son premier point : « Nous demandons la constitution d’une Grande Allemagne, réunissant tous les Allemands sur la base du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » – ce qui bien sûr s’exprime dans le gouvernement nazi par l’annexion de l’Autriche, des Sudètes, l’invasion de la Pologne et de la France.

En ce qui concerne sa périphérie géographique, le nationalisme allemand a entretenu de longue date l’idée de l’organiser à son profit. Il s’agit d’avoir une politique expansionniste qui réalise une Mitteleuropa (projet qui anime la chancellerie à compter de 1909) : l’Europe centrale fédérée sous l’égide du Reich qui offre débouchés économiques, puissance politique et stabilité de puissance avec le voisin russe. Ce rêve d’organisation allemande de l’Europe centrale a failli être réalisé avec la paix de Brest-Litovsk (3 mars 1918, accordant à l’Allemagne la domination de la Pologne, de l’Ukraine, de la Biélorussie et des Pays Baltes). Le vœu rejoint la réalité politique quand en 1940 la Hongrie, la Roumanie, la Slovaquie, puis la Bulgarie et la Croatie en 1941, adhèrent au Pacte tripartite qui liaient déjà le IIIe Reich, l’Italie et le Japon depuis le 27 septembre 1940.

Conceptions géopolitiques

L’ambition d’organiser le continent au bénéfice de l’Allemagne ne correspond donc nullement à un simple phantasme démagogique destiné à flatter les masses germaniques. Elle est un élément central de la pensée politique allemande d’alors. A ce titre, il importe de souligner l’immense succès dans les élites européennes de l’ouvrage de l’Allemand Oswald Spengler, Le Déclin de l’Occident (1918-1922). Le diagnostic de Spengler est que l’Occident, dans sa conception l’Europe, vit une crise de civilisation profonde. Le remède qu’il propose est la prussianisation de l’Allemagne qui devrait ensuite mener une politique impérialiste lui permettant de mettre fin à l’ère libérale et de prendre la tête de l’occident : l’impérialisme d’une nation devient ainsi un moyen de régénération culturelle de tout un continent. Chez nombre de cadres du parti nazi l’influence de l’œuvre de Spengler aboutit à considérer que la régénération de l’Allemagne implique obligatoirement une régénération de l’ensemble de l’Europe. L’influence spenglerienne est également très forte dans le diagnostic sur l’Europe dressé par Mussolini. Cette impulsion culturelle est fortifiée par l’importance accordée aux discours des « géopoliticiens » universitaires qui marquèrent tout particulièrement Rudolf Hess, l’homme qui écrit Mein Kampf sous la dictée de Hitler.

L’idée à la mode dans ce monde universitaire est que le l’avenir est à de grands espaces : Etats-Unis, URSS, Mitteleuropa formée autour d’une Grande Allemagne. L’avenir devrait voir se former une « Panasie » regroupant l’URSS, la Chine, le Japon et l’Inde. Face au système de Versailles il faut donc que l’Allemagne et la Russie s’entendent pour préparer l’alliance de la Panasie et de la Mitteleuropa contre l’Occident (l’Europe et les Etats-Unis). Dans les années 1920 la « gauche »  du parti nazi (Goebbels, Otto et Gregor Strasser) réclame l’union de l’Allemagne avec les autres peuples opprimés, les autres « nations prolétaires » : l’URSS, la Chine, l’Egypte, l’Inde en particulier. Ils arguent que l’Allemagne est une colonie du capitalisme occidental comme nombre de nations arabes ou asiatiques. Hitler refuse la première idée par anticommunisme, la seconde car il estime que ce serait s’allier avec des inférieurs raciaux alors que son souhait est de s’entendre avec l’Angleterre. En assimilant le bolchevisme au judaïsme Hitler transforme la donne : il n’est plus question « d’orientation à l’Est » mais de « politique à l’Est » c’est à dire la guerre d’anéantissement. Dès Mein Kampf, il avait marqué que pour l’essentiel le rôle de l’Etat était la politique raciale et la politique étrangère. Une fois au pouvoir, ces questions demeurent ses obsessions ; les deux éléments ne font plus qu’un avec l’enlisement du front de l’Est. N’en demeure pas moins que, géopolitiquement, les idées d’Hitler sont en la matière fanatiques mais très variables.

La conception qui reste cependant essentielle est celle de l’espace vital : la conquête de territoires pour l’Allemagne lui permettant de s’épanouir spirituellement et de se nourrir. Il est explicite que les frontières de l’Allemagne doivent être supérieures à celles de 1914 – ce qui est réalisé après quelques mois de guerre. La forme finale du Grand Reich ne fut toutefois pas atteinte, puisque Hitler l’imagina allant du Cap Nord aux Alpes et de l’Atlantique à l’Oural. Une fois la transformation de l’Europe effectuée (destruction de la France, conquête de l’espace vital à l’Est, édification d’un Nouvel ordre européen sous l’égide du Reich), l’étape suivante eût dû être la colonisation de l’Afrique, si possible en entente avec la Grande-Bretagne, s’il le fallait contre elle. De là restait la destruction des Etats-Unis, puis, éventuellement, celle du Japon. A compter de 1942, Hitler est conscient que la destruction des Etats-Unis ne pourra se faire de son vivant et il envisage également le partage temporaire du monde entre Empires racistes : Etats-Unis, Grande Bretagne, Japon et Allemagne (Hitler ne concevant guère que le libéralisme anglo-saxon n’était pas que le fait des conspirations juives qu’il y imaginait présentes).

Au-delà de la volonté d’élaborer des grands espaces, il est patent que les choses sont peu fixées. La question de la conception de la politique internationale est particulièrement révélatrice du système nazi : il est impossible de définir une « politique nazie » en la matière. On est ici en plein dans le système polycratique : divers dignitaires soutiennent divers points de vue et Hitler tranche en la matière.

L’Europe et l’impérialisme national-socialiste

L’action et la pensée internationales sont souvent des dérivatifs à l’incapacité à agir sur sa propre scène politique nationale. Il n’en demeure pas moins que les routes sont prises, les aventures vécues, et qu’elles contribuent à forge une certaine Europe.

Le mouvement fasciste irlandais des Blue Shirts (1933), par exemple, est sur son territoire incapable de déstabiliser le régime, l’IRA concentrant les aspirations révolutionnaires. Interdit en 1936, ses quelques centaines de membres partent combattre en Espagne. Des militants nationalistes français, roumains, prennent aussi la route de la péninsule ibérique. Les régimes portugais, allemands et italiens viennent prêter main forte aux franquistes. Ainsi, existe-t-il un engagement européen dans la Guerre d’Espagne : les nationalistes viennent agir à l’intérieur même d’une autre nation au nom du combat idéologique. Il faut d’ailleurs noter que c’est le même jour que rentre la division Condor et qu’est signé le pacte d’Acier (22 mai 1939, accord italo-germanique entre autres quant au Sud-Tyrol et au fait qu’aucun des deux pays ne puisse entrer en guerre sans avertir préalablement l’autre). Cet empressement du Reich a venir en aide aux franquistes a de plus un effet très positif sur le long terme : les droites européennes sont pro-franquistes, Hitler les séduit ainsi par son attitude et leur montre que son régime est le champion de la lutte contre le bolchevisme. Ceci a un effet à long terme dans la question du rapprochement des milieux conservateurs européens et des nazis allemands.

Pourtant le thème européen ne préoccupe guère le IIIe Reich au début de la Seconde Guerre mondiale, alors même qu’au-delà des collaborationnistes les plus engagés il existe en Europe une aspiration à un ordre plus autoritaire et à la construction du continent. Les nazis voient l’Europe comme une mécanique au service de leurs desseins politiques : il faut des hommes et des matériaux, et pour cela il n’hésite ni à réintroduire l’esclavage sur le continent ni aux massacres de masse. 15 millions de civils sont assassinés dans les territoires occupés, et pour faire fonctionner son économie de guerre le Reich a déplacé 8 millions de travailleurs européens en Allemagne dont un million au titre du STO.

En particulier il existait en France un fort mouvement d’aspiration à l’Europe. L’idée de la collaboration est exprimée par Pétain lorsqu’il rencontre Hitler à Montoire (24 octobre 1940). Ce dernier entretient les illusions de son interlocuteur, cependant il n’y pas de « civilisation européenne » rapprochant France et Allemagne pour lui. Pour Hitler, la France est, trois fois l’ennemie du Reich : ennemi idéologique, car pays des Lumières et de la République ; ennemi géopolitique, car pays qui a humilié l’Allemagne en 1919 ; ennemi racial, car le sang aryen s’y est abâtardi en se métissant avec les juifs et les Noirs. Néanmoins, une partie des tenants de la nouvelle Europe ne veut pas voir ce fait. En effet, en mettant d’abord l’accent sur la question raciale et non nationale, le nazisme permet les interprétations en tant qu’idéologie européenne.

Les hérauts de l’ordre nouveau

Issus généralement des minorités fascistes, les collaborationnistes veulent intégrer leur pays dans le combat du IIIe Reich pour l’édification d’un Nouvel Ordre européen. Ils désirent l’édification d’un ordre fasciste international. Ils ont souvent été en contact avec les dignitaires nazis avant même que la guerre ne leur donne un rôle. Dans certains pays (ainsi la Norvège) les minorités nazies sont d’emblée prêtes à trahir leur pays au bénéfice de l’Allemagne. Cette volonté est ressentie globalement négativement par les diverses sociétés nationales, empêchant les mouvements d’obtenir un important écho social. Il existe d’ailleurs toujours des coquetteries dans les allers-retours de signes  entre nationalistes: le salut fasciste adopté est présenté en France comme un « vieux salut gaulois » et dans l’Espagne de Franco tel un salut ibérique remontant à l’Antiquité… Les collaborateurs et les collaborationnistes se leurrent autant les uns que les autres car pour Hitler : « Tant que nous ne dominerons pas l’Europe, nous ne ferons que végéter. L’Allemagne, c’est l’Europe. » Systématiquement Hitler a privilégié les notables conservateurs aux collaborationnistes afin de contenir les sociétés occupées. Ce qu’il n’a cessé de privilégier ce ne sont pas ses frères idéologiques mais des forces traditionnelles qui lui permettraient d’instaurer un régime autoritaire stable approuvé par la population. S’il conserve jusqu’au bout Pétain c’est bien parce qu’il est conscient que celui-ci sera toujours bien plus légitime que tous les valets volontaires.

Les européistes du fascisme sont ainsi gardés à disposition lorsque les Etats de l’Axe mènent des politiques purement nationalistes, réutilisés lorsqu’ils ont besoin d’une perspective internationale. Le but n’est pas de faire des peuples conquis des masses fascistes mais des sociétés contrôlées. Lorsque pour mener la guerre à l’Es,t Hitler a besoin de l’absolue soumission des sociétés occupées il rappelle les collaborationnistes non pour œuvrer avec l’Allemagne dans le cadre d’une alliance, mais pour qu’ils écrasent eux-mêmes leur société nationale afin que celles-ci soient tenues et ne bloquent pas un nombre excessif d’unités allemandes.

Le fascisme n’a abouti en Italie et en Allemagne que parce que le mouvement de masse fasciste a obtenu le pouvoir en s’appuyant un temps sur les élites. Dans l’Europe où existe une indéniable agitation fasciste au sein des sociétés c’est la guerre mondiale qui mène à l’instauration de dictatures pro-nazies grâce à la collaboration avec le IIIe Reich. Les cadres collaborationnistes cherchent eux à dessiner une Europe qui garantisse l’éclat de leur nationalisme. C’est, par exemple, le cas emblématique de Ferenc Szálasi (1897-1946), le leader des croix fléchées hongroises, devenu parti unique en 1944, qui prône ce qu’il nomme le co-nationalisme. Chaque régime nationaliste devrait selon lui accepter la vie en harmonie avec les autres régimes européens et non mener à leur encontre une politique impérialiste. Plus lucide ou moins cynique est le cas de l’intellectuel du Parti Populaire Français Pierre Drieu la Rochelle (1893-1945). Il était avant-guerre un partisan de la constitution des Etats-Unis d’Europe. Il ne se cache pas que l’Europe nouvelle sera sous l’hégémonie allemande, mais c’est pour lui un pis-aller.

La Croisade contre le Bolchevisme

Le thème et l’action européennes deviennent prépondérants pour le IIIe Reich à partir de 1942. C’est autour du slogan de la « croisade contre le bolchevisme » que se construit et se pense l’Europe fasciste à partir de cet instant. C’est le blocage sur le front de l’Est qui amène le IIIe Reich à choisir comme thème de propagande le combat de l’Europe pour se libérer d’une hydre judaïque censée être tout à la fois derrière l’URSS et les Anglo-américains. En somme, le IIIe Reich dispose alors de la propagande européenne de Goebbels mais avec les desseins d’Himmler (1900-1945). Ce dernier est partisan d’un Reich regroupant tous les territoires ayant appartenu à l’Allemagne, les pays scandinaves, une partie de la France, complétée par une zone de puissance à l’Est avec colonisation des pays baltes et de la partie européenne de la Russie accompagnée de l’extermination d’une partie des populations locales et de l’asservissement du reste. Ses positions se sont radicalisées avec le double front. En mai 1940, il avait proposé que l’invasion de la France aboutisse à la transformation de Madagascar en réserve juive où seraient déportés tous les juifs européens ; estimant alors que l’extermination était une méthode « bolchevique » il est devenu l’un des principaux artisans de la Solution finale.

A partir de 1942, la propagande oppose une Waffen SS matrice de la « révolution européenne », « socialiste », antisémite, à une figure enrichie de l’Ennemi total où le discours sur l’anéantissement du judéo-bolchevisme désigne un monstre judéo-américano-soviétique dont « l’impérialisme » eût agressé l’Europe. Non seulement l’appareil de propagande tourne à plein régime sur le thème européen mais celui-ci paraît trouver son accomplissement dans « l’honneur » fait aux Européens de pouvoir rejoindre la Waffen S.S. Loin de dissiper les illusions, la guerre a ainsi enfoncé les zélateurs de l’Axe dans leur interprétation. Le journal La Révolution nationale a cette formule dans son édition du 26 avril 1942 : « Dans une Europe fasciste, la France doit être fasciste ».Même lorsque tout le territoire français est occupé, Goebbels n’en continue pas moins à faire rêver certains Français, leur assurant, que la situation de leur pays n’est qu’une conséquence de la guerre, et qu’une fois celle-ci achevée la nation française retrouvera sa souveraineté et une place de premier choix dans l’Ordre nouveau. Les collaborationnistes relaient ensuite le message. Le Groupe Collaboration présente ainsi la guerre comme une « guerre civile européenne ». Pour lui elle n’est pas née de l’impérialisme allemand mais de la crise économique. Elle doit donc déboucher sur « un bloc économique eurafricain, acheminement vers l’institution d’une économie mondiale unifiée ».C’est donc une Waffen S.S. qui devait être l’élite de la race germano-aryenne qui se transforme en vaste armée multinationale, avec ses division wallone, française, hongroise, musulmane, balte, ukrainienne, scandinave… En 1944, sur les 900 000 hommes de la Waffen S.S répartis en 38 divisions, plus de la moitié sont des non-Allemands qui ont ainsi juré fidélité à Hitler jusqu’à la mort. Parmi ceux-ci, nombre d’entre eux refusèrent de voir l’usage qui étaient fait d’eux et crurent participer à la construction de l’Europe unie.

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