Nouveau

Populismes : quo vadis ?

Par Stéphane François

Entré élections brésiliennes, américaines et futures européennes,l’espace public est surchargé d’usages du mot « populisme ». Le terme est polysémique. Certains considèrent le populisme comme un style (proximité langagière avec le « peuple », habillement simple « populaire », etc.) ; d’autres le réduisent à un discours démagogique. On peut aussi considérer que l’aspect le plus important pour définir un populiste, en plus des deux précédents, est son attachement à se considérer comme le représentant du « vrai peuple », c’est-à-dire comme le représentant légitime de la majorité silencieuse. En somme , le terme « populisme » est trompeur. Il renvoie, dans les différents pays où il est utilisé, à des contenus différents : aux Pays-Bas, par exemple, à un parti de droite qui se radicalise (le Parti pour la Liberté) ; tandis qu’en France, il est utilisé pour qualifier un parti d’extrême droite qui essaie de muter (en l’occurrence le Rassemblement national) ; au Venezuela, il sert à définir un régime autoritaire. En outre, ce terme est abondamment utilisé comme disqualifiant, en fait en usage comme synonyme de démagogie, ce qui ne facilite pas sa compréhension.

Pourtant, pour un partisan de cette façon de faire de la politique, être populiste est éminemment positif. Il s’agit de défendre le peuple, d’en être son porte-parole. En ce cas, la valeur donnée au « populisme » devient un mode d’éloignement d’une autre étiquette vécue comme péjorative : « extrémisme ».

Il est vrai que la confusion entre ces termes est abusive. On peut ainsi être d’extrême droite sans être populiste. Pensons aux régimes technocratiques et à l’ « État Nouveau » de Salazar au Portugal. Ceci dit, le style « populiste » est très fréquent à l’extrême droite, surtout dans les régimes totalitaires : Italie fasciste, Allemagne nazie, mais il faut tenir compte du fait que ce populisme n’est pas spontané, il est au contraire très travaillé. Cette concordance s’explique non parle caractère populiste de l’extrémisme, mais par le fait que l e populisme relève du discours extrémiste : il pousse à tout changer, à tout bousculer… Il porte en lui des germes radicaux.

Cette radicalité se manifeste dans l’idée de défendre le « vrai peuple ». En définissant un « vrai peuple », le leader populiste établit une double exclusion : d’un côté, cela revient à rendre les autres partis illégitimes, ceux-ci étant forcément corrompus (le « tous pourris » chez tous les populistes, de gauche comme de droite) ; de l’autre à exclure les citoyens qui ne soutiennent pas la politique de ce leader (ils deviennent alors des ennemis) : s’il y a un « vrai peuple », forcément homogène, il y a aussi, en miroir, un « faux peuple »… Le cœur du populisme, son essence, n’est pas la critique des élites – les leaders populistes sont d’ailleurs rarement issus du « peuple », bien au contraire – mais le rejet du pluralisme de l’offre politique. Sauf que, sans pluralisme politique, il n’y a pas de démocratie…

Le paradoxe du temps présent est que malgré cet anti-pluralisme, l’étiquette « populiste » est aujourd’hui renvoyé à un champ transversal, tout le débat tournant sur le lien entre populisme de « gauche » et de « droite ». En France, il y a deux grandes formations populistes : le Rassemblement national (Jean-Marie Le Pen excellait dans cet exercice) et La France Insoumise. D’ailleurs, cette dernière formation met en avant des théoriciens du populisme, en l’occurrence d’un populisme de gauche : Chantal Mouffe et Ernesto Laclau.

En fait, le rapport aux élections de ces formations est symptomatique : les populismes rejettent le système représentatif au profit du référendum et préfèrent s’adresser directement au peuple. En ce sens, il s’agit d’un symptôme d’un malaise dans le système représentatif. Comme il connaît les besoins de ce peuple, le leader populiste est à même d’identifier la volonté populaire, il n’a guère besoin d’institutions intermédiaires. Le rejet des pratiques électorales se voit dans le décalage entre le résultat électoral et celui des populistes : la majorité silencieuse, n’ayant pu s’exprimer (pour quelle raison ? cela reste amplement un mystère), les procédures électorales sont remises en cause.

C’est au fond ce qui explique que la question des populismes n’est pas simplement tributaire des conséquences de la crise économique de 2008. La montée des populismes ne datent pas de cette période. Les différents partis populistes apparaissent et se développent à partir du milieu des années 1980, à la suite de la stagnation économique née des chocs pétroliers du début des années 1970. Ils deviennent des partis de premier plan à compter du début des années 2000. Ce sont donc d’autres raisons qui sont à l’origine de l’essor de ces partis. Parmi celles-ci, qui peuvent d’ailleurs se cumuler, on a la montée de l’euroscepticisme et la question de la souveraineté, le poids de la mondialisation, la volonté de protectionnisme économique, le rejet des élites et des partis politiques et évidemment le rejet de l’immigration, en particulier celle provenant des pays arabo-musulmans.

En somme, le populisme est une réaction à la difficulté des États-nations constitués en démocraties représentatives à répondre aux enjeux de la globalisation. Face à une question aussi éminemment politique, la réponse moraliste ne peut emporter l’adhésion.

Publicités