Une Sociologie des prévenus de l’ultra droite

Entretien de Nicolas Lebourg avec La Gazette de la recherche de la Direction générale de l’administration pénitentiaire, avril 2024, à propos de son étude sur l’ultra droite pour la Mission de lutte contre la radicalisation violente (DGAP).
Quels étaient les objectifs de cette recherche ?
Cette recherche avait pour objectif de mieux circonscrire l’ultra droite violente comme objet de politiques publiques, en particulier pour les institutions judiciaires et pénitentiaires. C’est une question pratique : le nombre total de personnes détenues pour des violences d’ultra droite a connu une nette évolution : de dix-huit au premier juin 2023 à cinquante-huit en octobre dernier. Comme ces violences sont par ailleurs en progression, la question carcérale ne peut que suivre : en 2025, nous avons eu trois attentats effectués, deux djihadistes et un ultra droite, et huit projets déjoués, cinq djihadistes et trois ultra droite. Pour comprendre l’ultra droite violente, une transposition mécanique des cadres d’analyse élaborés pour le djihadisme n’est pas suffisante, il s’agit dans cette étude de l’appréhender pour ce qu’elle est.
L’« ultra droite » étant une catégorie de politiques publiques construite par les services de renseignement, et non un courant idéologique initialement auto-désigné, il faut particulièrement délimiter le phénomène. Ce rapport en propose une lecture articulant droit, idéologie et sociologie. Il fallait d’abord remettre au clair la doctrine pénale : la radicalité violente de droite ne constitue pas un phénomène inédit, mais s’inscrit dans une succession de vagues depuis la fin du XIXᵉ siècle qui n’a cessé de produire du droit. Donc, avant d’envisager des adaptations du droit à la situation présente, il fallait revenir sur l’histoire de la doctrine et de l’application des règlements pénitentiaires quant aux prisonniers réputés politiques, pour reprendre une expression de la Troisième République. Ensuite, pour les prendre en charge au mieux in situ, il s’agissait de les connaître.
Vous avez en effet dressé un panorama idéologique de l’ultra droite. Qu’en retenez-vous ?
L’ultra droite ne forme pas un ensemble homogène, mais un champ structuré par une vision du monde commune. Celui-ci repose sur l’idée d’un corps social menacé, devant être régénéré par l’exclusion, la hiérarchisation ou la neutralisation de groupes perçus comme des altérités hostiles. Cette matrice se décline à travers des courants divers, mais le trait saillant de ces dernières années est la tendance au syncrétisme, accélérée par les dissolutions de groupuscules en continue et par la sociabilité sur les boucles Telegram (29% des dissolutions faites depuis 1936 ont été prononcées depuis 2017, et elles visent l’extrême droite à 46%). Cette plasticité contribue à la persistance du phénomène malgré les dispositifs répressifs.
Antisémitisme, islamophobie ou fantasme de substitution démographique ne relèvent pas seulement du préjugé, mais constituent des grilles explicatives globales, donnant sens à l’engagement militant et à la légitimation de la violence.
Quelles sont les principales conclusions de votre sociologie des prévenus d’ultra droite ?
J’ai construit un échantillon d’une centaine de personnes arrêtées ces dernières années, la moitié pour des faits d’activisme, l’autre moitié pour des projets terroristes. Leur sociologie met en évidence que les profils concernés ne relèvent pas d’une marginalité sociale extrême. Les trajectoires observées sont diverses et souvent marquées par une socialisation militante progressive, parfois précoce, inscrite dans des sociabilités structurées plutôt que dans des ruptures biographiques brutales. Les territoires dont ils proviennent se portent plutôt mieux socio-économiquement que la moyenne nationale, mais ils sont aussi plus inégalitaires or les personnes rencontrées pour cette étude proviennent souvent du bas de la classe moyenne.
Les personnes poursuivies pour des faits de nature terroriste sont plus âgées, plus diplômées et s’inscrivent plus fréquemment dans des dynamiques d’auto-radicalisation autour de thèmes mainstream (islam, immigration, etc.).Les membres du courant accélerationniste se démarquent cependant, en étant plutôt des jeunes hommes qui rêvent des massacres de Columbine, d’Anders Breivik et de Christchurch. Les activistes sont quant à eux des jeunes hommes qui relèvent davantage d’engagements collectifs locaux, d’un goût de l’auto-marginalisation et de la fierté de maîtriser une subculture. Dans les deux cas, l’idéologie constitue un élément structurant durable, et non un simple discours de justification a posteriori.
Les caractéristiques de ces prévenus sont donc profondément différentes de celles des djihadistes si on les compare à la sociologie réalisée pour la MLRV par Xavier Crettiez et Romain Sèze. Ces résultats invitent à penser la radicalité d’ultra droite comme un processus de long terme, impliquant des signaux faibles qu’il importe d’intégrer aux dispositifs de prévention de la radicalisation violente.
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