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L’Extrême droite et la panique morale face aux réfugiés

civilisation de la peur

Source inconnue

Propos de Nicolas Lebourg recueillis par Olivier Faye, « L’extrême droite fonde son succès sur la peur », Le Monde, 6 octobre 2015, p. 14.

Avec la crise des migrants, le Front national remet l’immigration en tête de ses priorités. Comment analyser cette stratégie ?

Nicolas Lebourg : Nous sommes dans une période particulièrement dure. Marine Le Pen a admis, même si elle ne le dit pas, que la campagne des élections départementales en mars avait été une mauvaise campagne. Si le FN avait tenu le discours qu’il tient aujourd’hui, il aurait certainement gagné des départements. Marine Le Pen comprend que le FN ne peut pas continuer à avoir uniquement un discours social-souverainiste. Aux départementales, son parti a fait une campagne européenne d’élection proportionnelle à un tour : ils ont obtenu un très bon résultat au premier tour, certes, mais ils n’ont pas gagné au second, ce qui est quand même l’essentiel. Là, ils mènent une campagne de second tour extrêmement agressive, axée sur les fondamentaux. Ils jouent sur les thématiques qui leur permettent de marquer des points et sur lesquelles il existe une porosité avec l’électorat des Républicains.

Que dénotent les mots utilisés par le FN, qui parle de « submersion migratoire » ?

L’Europe traverse une crise identitaire, une crise culturelle, et de ce point de vue-là le vocabulaire de Marine Le Pen s’appuie sur les peurs. Les migrants ne veulent pas venir en France, mais elle nie cette réalité. Parmi les militants de base, aussi bien au FN que chez Les Républicains, la thématique du grand remplacement a parcouru un certain chemin [théorie complotiste selon laquelle la population blanche et chrétienne serait remplacée par une population musulmane d’origine principalement maghrébine et ubsaharienne] . Jean Delumeau a écrit un livre, La peur en Occident (Fayard, 1978), qui explique qu’au XVIe siècle la civilisation européenne se focalisait sur la peur de l’autre. Toute la construction politique, sociale, culturelle et architecturale était façonnée par cette peur : on édifiait des murailles autour des villes pour se prémunir d’attaques musulmanes, alors qu’il n’y en avait pas besoin. Depuis quelques années, nous sommes dans la peur en Occident, et en particulier en France.

L’extrême droite fonde son succès sur la peur d’un ennemi intérieur et d’un ennemi extérieur. Pendant la guerre froide, il y avait un même ennemi : le Parti communiste à l’intérieur et Moscou à l’extérieur. C’était très mobilisateur. Depuis son élection à la présidence du FN, en 2011, l’ennemi extérieur de Marine Le Pen est l’Union européenne et l’ennemi intérieur est l’islamisation. Aujourd’hui, avec les migrants venus de Syrie, d’Irak ou d’Erythrée, elle a enfin un ennemi extérieur et un ennemi intérieur qui prennent la même forme.

Marine Le Pen refuse d’utiliser l’expression de grand remplacement mais dit partager l’idée selon laquelle « la pression de l’immigration repousse les anciens habitants ». Pourquoi maintenir cette distinction ?

Tant qu’elle n’utilise pas l’expression de grand remplacement, on ne peut pas la lui renvoyer au visage et elle peut continuer à jouer sur les ambiguïtés. Elle pratique le grand écart, elle en suggère le sens sans reprendre l’expression à son compte. Et, dans la grande tradition du national-populisme, elle se présente comme la seule personne debout face à un ennemi devant lequel des élites démonétisées auraient déjà plié le genou.

Des analogies sont-elles possibles avec d’autres vagues d’immigration connues par le passé ?

En 1939, la presse de droite était obsédée à l’idée qu’il y ait des communistes et des anarchistes parmi les immigrés espagnols, qui seraient selon elle venus pour semer le chaos en France. En 1962, la presse de gauche tenait un discours tout aussi dur face aux harkis. L’obsession était de savoir combien de membres du FLN ou de l’OAS allaient arriver parmi eux. Aujourd’hui, nous vivons la même chose avec les islamistes qui viendraient en Europe, cachés parmi les migrants. A chaque fois, il y a la peur de la guerre civile, de la subversion dans la nation, qui est agitée.

La droite adopte par moments les mots du FN, Nicolas Sarkozy allant même jusqu’à comparer l’afflux de migrants à une « fuite d’eau ». L’extrême droite vit-elle une situation d’hégémonie culturelle ?

La droite cherche à se placer sur ce terrain-là car les enquêtes d’opinion montrent que c’est sur la zone de l’autorité et de l’identité qu’il existe une porosité entre les électorats. Ces quarante dernières années, en Europe, quand un parti de droite se déplace pour essayer de récupérer les électeurs qui s’en sont allés vers l’extrême droite, il légitime et gonfle le score de cette dernière. A contrario,
quand un parti d’extrême droite essaye de se normaliser et de se dédiaboliser, il se dégonfle et rend des voix à la droite. Jean-Marie Le Pen cite souvent la phrase de François Duprat [théoricien du FN dans les années 1970], pour qui l’électeur préfère toujours l’original à la copie. Cela marche dans les deux sens. Dans les années 1990, Valéry Giscard d’Estaing avait parlé de la « colonisation » de la France. Deux semaines plus tard, Bruno Mégret lui avait répondu en disant qu’il avait un train de retard, que ce n’était plus une « colonisation » mais une « invasion ». Marine Le Pen appuie très fort aujourd’hui sur l’immigration pour continuer à se tenir en amont des Républicains.

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