Nouveau

Les Nouvelles tensions Est-Ouest

mickey-club

Réunion du Club Mickey, 1930.

φ Propos d’Olivier Schmitt recueillis par Romain Mielcarek, « Pourquoi le monde se méfie de la Russie de Poutine, mais continue d’aimer l’Amérique d’Obama », Atlantico, 7 août 2015.

Atlantico : En sondant des habitants d’une quarantaine de pays, le Pew Research Center a établi l’existence d’un fort sentiment défavorable à la Russie. Ainsi, 51% des sondés se disent défavorable à ce pays, contre 30% d’avis positifs. Parmi les populations qui apprécient le plus le géant eurasiatique, on trouve le Vietnam (75% favorables), le Ghana (56%) et la Chine (51% favorables), suivis par l’Inde et la Corée du Sud, sans que la barre des 50% ne soit franchie chez ces derniers. Parmi les populations qui se défient le plus de la Russie, on trouve la Pologne et la Jordanie (80% défavorables pour les deux), suivis par Israël (74% défavorables), le Japon (73% défavorables), puis l’Allemagne et la France (70% défavorables). 

Quels enseignements peut-on tirer de ces perceptions de différentes opinions publiques, quant aux relations avec la Russie ?

Olivier Schmitt : Je ne suis pas surpris en ce qui concerne les Européens et les Américains. Les résultats concernant les Asiatiques et les Moyen-Orientaux sont plus étonnants. Par exemple, j’aurais cru que l’image de la Russie aurait été meilleure en Chine.

Le premier enseignement à en tirer, c’est que les millions dépensés par le régime pour sa propagande à l’étranger n’ont pas l’air d’être si efficaces. Ce qui est intéressant, c’est que cela fonctionne très bien en Russie. Mais si l’on en croit ces chiffres, les populations étrangères sont assez attentives aux actions du gouvernement russe et moins sensibles à sa propagande. Même dans des pays dont la diplomatie est proche de la Russie, comme le Venezuela, la population garde une mauvaise image de la Russie.

On peut noter l’exemple allemand. L’opinion favorable baisse nettement en quatre ou cinq ans, alors que l’Allemagne était proche de la Russie, à travers notamment une tradition historique du SPD allemand depuis Willy Brandt. Loin d’avoir affaibli la solidarité au sein de l’OTAN, je pense que les actions russes l’ont en réalité renforcée. Il me semble que ce qui se passe depuis 2013-2014 est contre-productif pour la Russie. Vladimir Poutine adore être représenté en joueur d’échecs, en stratège… mais je ne suis absolument pas convaincu que les actions entreprises soient très utiles pour accomplir ses objectifs.

Ce qui me frappe, c’est que j’aurais pensé que la propagande russe était plus efficace. Il y a un vrai décalage entre leur présence, notamment sur Internet, et les résultats.

En comparaison, les Etats-Unis suscitent une adhésion beaucoup plus importante. 79% d’opinion favorable en Afrique, contre 37% pour la Russie. 69% en Europe contre 26% pour la Russie. Comment comprendre cet écart ? Les Etats-Unis sont-ils meilleurs pour le monde… ou simplement de meilleurs communicants ?

La première chose, c’est l’image de Barack Obama : elle est plutôt bonne à l’étranger, bien meilleure, d’ailleurs, que dans son propre pays. Il y a un deuxième aspect : les Etats-Unis sont entrés dans des mécanismes d’alliance avec de nombreux pays dans le monde. Du coup, les populations ont été, d’une manière ou d’une autre, socialisées, habituées à une présence américaine. Cela peut être du fait de la présence de troupes militaires ou d’une ouverture à des médias américains.

Le troisième aspect, c’est la grande stratégie américaine. Washington a toujours dit qu’un monde démocratique est plus stable, parce que les démocraties ne se font pas la guerre entre elles, et que cela facilite le commerce et est donc bénéfique pour tout le monde. C’est vraiment le meta-discours qui est très fort dans la diplomatie américaine. Le rapport de Pew montre que ce discours porte beaucoup plus auprès des populations que celui des Russes qui consiste à dire « nous sommes les champions des valeurs conservatrices ».

Le Moyen-Orient est dans une situation un peu à part et se montre méfiant vis-à-vis des deux géants : 29% d’opinion favorable envers les Etats-Unis et 25% en faveur de la Russie. Pourquoi ce rejet ?

Je pense que les populations voient bien que, par exemple, la Russie soutient Bachar al-Assad qui est tout de même un meurtrier de son peuple. Elles ont un sentiment anti-américain, pour toutes les raisons que nous connaissons, mais ne sont pas pour autant naïves quant à l’aspect pacificateur des Russes.

Moscou aimerait se présenter comme une alliance de revers potentielle pour un certain nombre d’Etats dans la région. Mais les pays du Golfe sont fondamentalement opposés à Bachar al-Assad et à l’Iran, alliés de la Russie. Il n’y a par contre dans le rapport pas de chiffres pour l’Iran… qui seraient pourtant très intéressants.

En France, cette méfiance envers la Russie est beaucoup plus marquée chez les sympathisants socialistes (78% défavorables) que chez les républicains (67% défavorables). Apprécier la Russie, c’est un truc de droite ?

C’est lié aux valeurs que Vladimir Poutine veut projeter : une opposition à l’homosexualité, un retour à une sorte d’Occident blanc et chrétien… et cela parle à une partie de l’électorat français. Il y a aujourd’hui une porosité entre une partie de l’électorat de la droite des Républicains et l’extrême droite, qui s’incarne dans des personnalités comme Thierry Mariani ou Jacques Myard.

Il y a aussi des aspects spécifiques à la culture française, en matière de politique, qui entrent en résonnance avec le discours russe actuel. Le premier, c’est notre culte du chef, ce que Raoul Girardet appelait le mythe du sauveur. Et cela, Vladimir Poutine l’incarne pour une partie de l’électorat. Le deuxième aspect, c’est ce que j’appelle la culture républicaine jacobine. C’est-à-dire que l’Etat doit être fort et doit tout gérer : ce qui compte c’est la souveraineté. Vladimir Poutine l’illustre à travers ce qu’il appelle la « verticale du pouvoir » (vertical vlasti), avec toute une série de mécanismes de décision qu’il a mis en place en Russie, allant en gros de lui vers le bas, et qui revient régulièrement dans son discours. Une apparence de puissance de l’Etat qui touche des gens de gauche comme Jean-Pierre Chevènement ou Jean-Luc Mélenchon.

Sauf que Vladimir Poutine lui-même a admis que 70% des décrets qu’il prenait n’étaient pas appliqués dans les régions : sa verticale du pouvoir ne fonctionne pas. Sans parler de la situation en Tchétchénie, qui se transforme en véritable enclave musulmane conservatrice qui, même si elle est alliée à Vladimir Poutine grâce à Ramzan Kadyrov, reste une enclave musulmane conservatrice. On a vu mieux en matière de défense de la chrétienté traditionnelle !

Néanmoins, ses arguments peuvent parler à un certain public. C’est pour cela que l’on voit cette étrange entente transpartisane sur le sujet, qui va de Mélenchon à De Villiers, Chevènement en passant par Dupont-Aignan, le Front National et la droite des Républicains.

La question a également été posée au sondés de leur confiance en Vladimir Poutine. La méfiance envers le président russe est encore plus importante que celle envers le pays. Là aussi, Barack Obama, son homologue américain, s’en sort mieux. Pourquoi ce sentiment est-il si marqué, lorsqu’il s’agit du patron du Kremlin ?

Barack Obama a une image très vendeuse, volontairement internationale. Il s’est présenté comme fils de Kenyan, noir-Américain, avec tous les symboles qui vont derrière.

Il se montre en leader multiculturel, ouvert sur le monde. Il a également eu de grands moments, comme son discours à la mosquée Al Azhar en 2009. Ils ont plus ou moins été suivis d’effets, mais ce sont des images qui restent dans les esprits.

Vladimir Poutine a une image qui est parfaitement calibrée pour l’audience russe. Il entretient une image virile caricaturale et se présente comme le défenseur des valeurs traditionnelles, conservatrices. Ce discours ne passe pas partout dans le monde : ce sont des valeurs conservatrices occidentales, qui ne sont pas pour autant conservatrices universelles. A l’inverse, les valeurs du libéralisme politique valorisées par Barack Obama sont plus faciles à universaliser.

Etant donnée l’argent dépensé en propagande, les Russes ont certainement envie de corriger cette situation, mais ils sont pris dans leur propre discours. L’image de Vladimir Poutine a été réinventée plusieurs fois : d’abord le héros en lutte contre les rebelles Tchétchènes, puis contre les oligarques. Aujourd’hui, c’est Poutine contre le reste du monde. Mais cela vise toujours des audiences nationales pour assurer son maintien au pouvoir. A l’étranger, l’image qu’il projette est difficile à réinventer : on ne l’imaginera pas demain en défenseur des droits de l’homme. Mais je ne pense pas que ce soit une priorité pour les Russes.

φ Propos d’Olivier Schmitt recueillis par Romain Mielcarek, « Mouvement de troupes aux portes de l’Europe : l’hypothèse d’un conflit OTAN vs Russie est-elle vraiment crédible ? », Atlantico, 15 août 2015.

Une note du European Leadership Network, un think tank base à Londres, s’inquiète des exercices militaires menés par l’Otan et par la Russie ces derniers mois. Leur étude conclut que les deux camps se préparent au pire, à savoir un conflit militaire dans tout l’Est européen, depuis l’Arctique jusqu’à la mer Noire. Que pensez-vous de cette conclusion ? Alarmiste ? Réaliste ? Feriez-vous-la même ?

Olivier Schmitt : Pour cette note, les deux camps se préparent à une montée aux extrêmes. C’est un peu l’argument de la course aux armements, fondé sur ce que l’on appelle le dilemme de sécurité : si l’on ne fait rien et que l’autre fait quelque chose, forcément, son insécurité est donc accrue, donc on est obligé de répondre, ce qui entraine une nouvelle surenchère de l’autre… et ainsi de suite.

Cela me parait alarmiste, à partir du moment où l’on regarde comment les exercices sont conçus, des deux côtés. Pour moi, il faut repartir de ce qu’est la stratégie russe actuelle, qui consiste à essayer de brouiller pour l’Otan la distinction entre sécurité collective et défense collective. C’est-à-dire utiliser des moyens de pression, y compris éventuellement la force militaire, mais qui restent en dessous du niveau de la guerre. On ne rentre ainsi pas dans le cadre de la défense collective telle que prévue par l’article V de l’Alliance. Le but est de créer la confusion chez les dirigeants de l’Otan pour qu’ils hésitent sur la réponse à apporter : puisque nous ne sommes pas dans la défense collective, par quels moyens assurer la sécurité collective ?

Les exercices russes sont répartis sur l’ensemble des frontières, depuis la Baltique, jusqu’à la mer Noire. Cela multiplie les points d’angoisse : est-ce qu’ils se préparent à une action déstabilisatrice quelconque sur le modèle de l’Ukraine, et où ? Néanmoins, on peut noter que les scénarios des exercices consistent à recréer une zone de sécurité autour de la frontière russe, et donc à repousser la frontière de l’Otan vers l’ouest. Et là où pour moi, ce n’est pas nécessairement déstabilisant, c’est parce que s’il devait y avoir un conflit conventionnel majeur –ce qu’aucun des deux camps ne souhaite en ce moment-, il y aurait un engagement conventionnel limité assez rapide avec l’utilisation d’armes nucléaires tactiques, comme le prévoit la doctrine militaire russe. Et cela ne correspond pas aux scénarios de ces exercices. Il faut donc comprendre ces exercices russes comme faisant partie d’une manœuvre plus large de « test » de la solidarité et des capacités de réaction de l’Otan, mais qui ne présagent pas de la manière dont un hypothétique conflit serait conduit.

Les auteurs prennent deux études de cas. Allied Shield, un exercice de l’Otan qui a massé 15 000 soldats en juin dernier, et une manœuvre russe en février qui a mobilisé 80 000 militaires. Dans les deux cas, même si les porte-parole parlent d’ennemis hypothétiques, les objectifs fixés correspondent à une réponse aux plans du camp d’en face. A quoi servent très concrètement ces exercices ? Sont-ils exceptionnels ?

Il y a forcément un objectif d’entrainement, en particulier pour faire de la formation à la manœuvre inter-armées à grande échelle. Au regard des cinq, six dernières années, les Russes n’étaient pas très bons dans ce domaine. Il y a une volonté de remonter en puissance et en capacité militaire. Les Russes bénéficient ainsi d’un levier diplomatique tout en entraînant leurs forces.

L’Otan avait depuis la fin de la Guerre Froide abandonné les exercices à grande échelle. C’est une compétence que l’Otan était également en train de perdre, et qui est réactivée en réaction au comportement russe. C’est aussi une réponse diplomatique qui consiste à dire : nous ne sommes pas dupes de votre manœuvre et nous le montrons en nous entrainant nous aussi.

C’est une sorte de dissuasion de l’avant. L’Otan utilise les exercices comment un moyen de dissuader les Russes en montrant qu’elle n’est pas dupe et qu’il ne faudrait pas qu’ils s’aventurent au delà de la frontière.

Quel est le message, derrière de tels exercices ? A qui s’adresse-t-il ? Aux populations ? Au camp d’en face ?

Ces exercices s’intègrent dans une démarche plus large, qui inclut notamment la guerre de l’information. Pour les Russes, le message est d’abord tourné vers l’étranger et montre leur capacité à se mobiliser et leur potentiel déstabilisateur : les « hommes verts » vont-ils opérer dans d’autres pays comme ils l’ont fait en Crimée ? Pour l’Otan, il y a un message de réassurance adressé aux pays alliés géographiquement proches de la Russie : on leur montre qu’on vient s’entrainer avec eux. Là aussi, c’est un moyen de montrer à Moscou que la solidarité de l’Alliance n’est pas brisée.

Selon vous, quelles sont les responsabilités de chaque camp dans la montée des tensions entre l’Otan et la Russie ?

Il faut repartir dans le temps long des relations entre la Russie et l’Otan. Le premier aspect, c’est que les Russes n’ont jamais accepté la disparition de l’Union soviétique. Ils ont développé une sorte de syndrome de l’humiliation, de démarche paranoïaque, qui consiste à dire que tout ce que fait l’Occident est tourné contre eux. L’adhésion des anciens membres du Pacte de Varsovie à l’Otan est tout à fait légitime : des Etats ont demandé à adhérer, ils ont été acceptés par les membres, les Russes n’ont pas leur mot à dire… Mais pour ces derniers, c’est interprété comme une preuve d’hostilité et de violation d’une promesse de ne pas étendre l’Otan, dont il n’y a pourtant aucune trace ni dans les archives, ni dans les traités signés lors de la chute du mur et la disparition de l’URSS. L’Otan a pourtant tenté de créer un conseil Otan-Russie et les Occidentaux ont tenté de socialiser les Russes au sein des institutions internationales en les faisant rentrer au G8 ou à l’OMC, cela n’a servi à rien. Depuis vingt-cinq ans, la perception des événements est complètement différente selon que l’on est Russe ou Occidental.

Les Russes ont toujours l’impression que le seul objectif de l’Occident est de les détruire, et les Occidentaux pensent avoir tout fait pour intégrer les Russes au sein des grandes institutions internationales. Ce malentendu se cristallise quand Vladimir Poutine, en 2011-2012, assimile les manifestations en Russie aux révolutions de couleurs qui ont secoué d’autres pays et désigne les Etats-Unis comme responsables. Depuis 2011-2012, la responsabilité des tensions est clairement à chercher du côté des autorités russes, paranoïaques, craignant pour leur maintien au pouvoir et agressives, comme le montre l’invasion de la Géorgie en 2008, de l’Ukraine en 2014, la guerre de l’information conduite contre les Etats occidentaux et la désignation de ces derniers comme ennemis principaux dans la doctrine militaire russe. Sur le plus long terme, il y a pour moi un énorme malentendu sur le sens à donner aux événements internationaux et donc des gestes qui ont, de chaque côté, multiplié les incompréhensions.

Peut-on envisager des pistes de solutions pour faire redescendre le ton entre les différents acteurs ? Sont-elles complexes à mettre en œuvre ?

La stratégie russe est relativement contre-productive. Si on regarde leur popularité en Ukraine, les derniers sondages montrent que la majorité de la population ukrainienne est hostile à la Russie, même dans l’Est du pays, où ils sont passés de 90% d’opinion positive à 51% aujourd’hui. Ils sont bloqués en Ukraine dans une situation dont ils ont du mal à se sortir. Le rêve de faire une Novorossya a été abandonné, et même s’il y a régulièrement de nouvelles offensives rebelles appuyées par les Russes, elles n’arrivent manifestement pas à faire évoluer la situation militaire.

Les Russes ne peuvent pas escalader, car ce serait admettre officiellement leur implication et risquer une accentuation des sanctions occidentales ainsi qu’un éventuel renforcement du soutien militaire à Kiev de la part des Occidentaux. Donc pour l’instant, leur objectif est d’obtenir que les territoires contrôlés par les rebelles restent ukrainiens (Kiev en supportant les coûts afférents), mais avec un statut juridique particulier qui entérinerait l’influence russe. C’est pour eux la moins mauvaise solution… Et c’est loin d’être un succès phénoménal par rapport aux objectifs initialement annoncés. L’économie russe souffre des sanctions, et malgré les millions dépensés dans la propagande, l’image de la Russie est très majoritairement négative à l’étranger. Le seul moyen de diminuer les tensions, c’est de compter sur cette phase d’épuisement du conflit : les Russes n’ont plus les moyens financiers d’escalader, et l’Occident n’en a pas la volonté.

Publicités