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« Soudain… les monstres » : aux sources d’une transcendance écologique

Affiche du film

Par Marc Gauchée

En 1972, Les Rongeurs de l’Apocalypse1 racontait comment une mauvaise expérience scientifique destinée à éradiquer la prolifération de lapins transformait ces animaux en tueurs géants. Heureusement, grâce à leur puissance de feu, les humains parvenaient à venir à bout de ces léporidés. Le film abordait plusieurs thèmes : depuis la menace de la surpopulation sur une planète trop pleine jusqu’au danger de la science quand ses conséquences échappent aux êtres humains2. Mais le discours sur la nature était quasiment absent. En ce sens, Les Rongeurs de l’apocalypse marquait la fin du cycle cinématographique sur la science destructive, commencé en 1954 avec Godzilla3 et les terreurs engendrées par la bombe atomique.

Quatre ans plus tard, en 1976, sort Soudain… les monstres (The Food of the Gods) de Bert I. Gordon. Le réalisateur est un récidiviste en matière de créatures de grandes tailles : Le Fantastique colosse (The Amazing Colossal Man) en 1957 ; Le Retour de l’homme colosse (War of the Colossal Beast) et L’Araignée vampire (Earth vs Spider) en 1958 ; Le Village des géants (Village of the Giants) en 19654. L’originalité de Soudain… les monstres par rapport aux autres films d’horreur et de catastrophe est double. D’abord l’origine de la menace relève d’une transcendance. Ensuite cette menace persiste malgré l’action correctrice des êtres humains.

Dans Soudain… les monstres, trois copains – les footballeurs Morgan (Marjoe Gortner), Davis (Chuck Courtney), et leur entraîneur Brian (Jon Cypher) – se rendent sur une île pour chasser. Très vite, Davis s’isole et meurt piqué par des guêpes géantes. Dans une ferme où il est allé chercher du secours, Morgan échappe à l’agressivité de poules hors d’échelle ! Morgan et Brian, rejoints par la bactériologiste Lorna Scott (Pamela Franklin) et l’homme d’affaires Jack Bensington (Ralph Meeker), vont passer les 88 minutes du film à détruire ces menaces animalières grandes par la taille, mais assez peu impressionnantes quand même, compte tenu de l’indigence des effets spéciaux.

Le péché et la faute

Concernant l’origine du changement de taille des animaux, deux pistes sont proposées, elles sont apparemment distinctes mais se rejoignent pour pointer la culpabilité et la responsabilité de l’être humain. La première piste est divine et elle est énoncée par Madame Skinner (Ida Lupino), la fermière. Elle explique à Morgan qu’une sorte de bouillie a surgi du sol comme un ruisseau et que son mari l’a mélangé à du son pour le donner à manger aux animaux. Elle a alors constaté que ce mélange faisait grossir les jeunes animaux, mais pas ceux ayant atteint l’âge adulte. Pour elle, pas de doute, cette nourriture, « le Seigneur nous l’a envoyée » et elle parle de « nourriture des dieux », titre original du film de Bert I. Gordon. Mais elle ajoute, plus tard quand les premières victimes des animaux géants commencent à s’accumuler : « C’est notre punition parce que nous avons pêché contre la nature ». Ce qui, d’ailleurs, suscite le scepticisme de Jack : « Il n’y a qu’un seul péché que nous sommes en train de payer, c’est votre bêtise ». Il faut dire que Jack est mercantiliste à visée quasi-humaniste puisque son idée est de s’accaparer la « nourriture des dieux » pour combattre la faim dans le monde en produisant des animaux géants nourris par des légumes géants !

La seconde piste est donnée en voix off par Morgan. Au début du film, il se rappelle ce que son père lui disait : « Morgan un de ces jours, la terre se vengera de l’homme qui l’a couvert d’ordures. Si l’homme continue à polluer la terre, un jour la nature se révoltera ». Et à la fin du film, en guise de morale : « Mon père avait raison, la terre s’est révoltée et ça a été pire que tout ce qu’il avait pu imaginer. L’homme a attaqué la nature et la nature s’est vengée ».

Le retour des dieux et de la déesse

Quelle que soit la piste évoquée, l’important est que la source de la menace est issue d’une transcendance avec une dimension néo-païenne : Madame Skinner a des accents polythéistes, « la nourriture des dieux » dit-elle, allusion à l’ambroisie des dieux de la Grèce antique. Quant à Morgan, il sacralise la nature pour en faire une déesse autonome. La nature serait donc un être vivant autorégulé comme l’avait proposé le biologiste britannique James Lovelock dans l’« hypothèse Gaïa » en 19695. Le film de Bert I. Gordon apparaît comme un écho du discours du panthéiste norvégien Arne Naëss célébrant l’adaptation de l’être humain à la nature… et non le contraire, c’est-à-dire au discours qui fonde l’« écologie profonde ». En revanche le film ne s’avance pas explicitement vers la condamnation du christianisme qui, ayant accordé une place centrale à l’être humain, l’aurait séparé de la nature et des animaux qu’il s’est fait fort de dominer. Ainsi, selon Lynn White Jr dans Science en 1967, « l’exploitation de la nature par l’homme, pour satisfaire à ses propres fins, résulte de la volonté de Dieu »6.

La seconde originalité de Soudain… les monstres est la persistance de la menace. En effet les films d’horreur ou les films de catastrophe finissent tous traditionnellement par la destruction définitive de la menace et un appel à la sagesse de l’humanité pour éviter de favoriser, à l’avenir, les conditions de sa réapparition.

Et la menace devient invisible

Dans le film de Bert I. Gordon, les héros ont recours à tous les moyens humains pour combattre les animaux géants : ils tuent les guêpes au fusil ; font exploser et incendient leur nid ; électrocutent la plupart des rats avec un grillage conducteur et noient les autres en détruisant un barrage libérant des flots qui les submergent. Réfugié sur le toit de la ferme, Morgan assomme le dernier rat géant7 à coup de crosse de fusil pour précipiter sa chute dans l’eau et sa noyade. Enfin, c’est aussi Morgan qui détruit tous les flacons contenant « la nourriture des dieux ».

Mais, car il y a un mais, les dernières images du film montrent l’eau emportant des flacons avec des restes de « nourriture des dieux » jusqu’au bord d’une prairie où mangent des vaches qui produisent du lait. Or ce lait est ensuite bu par des enfants, ultime image du film. Le héros , même quand il y a un semblant d’happy end, est donc disqualifié quant à sa capacité d’endiguer le fléau qui, tel une épidémie, est promis à une propagation exponentielle8. Ainsi la menace évidemment visible des animaux géants devient diffuse et invisible.

Dans la vraie vie et plus récemment, certains n’hésitent pas à faire un lien entre polluer la nature et pécher contre la vie ! Le 3 janvier 2009, dans l’Osservatore Romano, le président de la Fédération internationale des médecins catholiques prétendait détenir la preuve que la pollution des rivières venait de l’urine des femmes sous pilule contenant des excédents d’hormones et expliquant la diminution de la fertilité masculine9.

Avec Soudain… les monstres, le temps est maintenant venu de ces « écofictions » qui entretiennent l’état de peur permanente au nom de la « bonne cause ». Le rôle de la peur a certes ici principalement des visées d’enrichissement dramaturgique et de capture de l’attention du spectateur. Mais en 1979, dans son ouvrage, Le Principe responsabilité10, le philosophe Hans Jonas justifie l’utilisation de la peur pour que les êtres humains parviennent à prendre conscience de leur responsabilité écologique. C’est ce qu’a parfaitement compris Nicolas Hulot quand, dans son film manifeste Le Syndrome du Titanic11, il sonne l’alerte : « J’ai peur pour mes enfants et pour tous les enfants du monde ». En 2009, les « écofictions » se sont déjà mises depuis bien longtemps au service de cette peur qui serait devenue la seule « vertu » permettant de saisir notre vulnérabilité et celle de l’environnement.

Notes

1 Night of the Lepus de William F. Claxton.

2 GAUCHÉE Marc, « Les Rongeurs de l’Apocalypse : au source des premières peurs écologiques », tempspresents.com, 31 janvier 2018.

3 Gojira de Ishirô Honda.

4 Après Soudain… les monstres, il réalise encore L’Empire des fourmis géantes (Empire of the Ants) en 1977.

5 FRANÇOIS Stéphane, « Panthéisme, néopaganisme et antichristianisme dans l’écologie radicale », tempspresents.com, 24 février 2013..

7 Ce dernier rat géant est le seul blanc… et il est identifié comme le chef !

8 CHELEBOURG Christian, Les Écofictions. Mythologies de la fin du monde, Les Impressions nouvelles, 2012.

9 Ibid.

10 Das Prinzip Verantwortung, Insel, 1979.

11 Co-réalisé avec Jean-Albert Lièvre, 2009.

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