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Le Choc des civilisations. Aspects d’un mythe politique contemporain

poing vitre

Source inconnue

Par Olivier Schmitt

Ceci est un aveu d’échec. Voilà plus de vingt ans que le livre de Samuel Huntington, Le Choc des Civilisations, a été publié, et scientifiquement démoli au point qu’aucun universitaire spécialisé dans l’étude des Relations Internationales ne le considère comme un ouvrage digne d’intérêt intellectuel. C’est en vain que l’on cherchera dans les programmes des rencontres annuelles de la plus grande association académique professionnelle, l’International Studies Association : nulle part, parmi les travaux présentés depuis 20 ans, on ne trouvera trace de l’utilisation de la thèse d’Huntington comme cadre conceptuel pour étudier les phénomènes internationaux. De même, aucun ouvrage publié chez les grands éditeurs académiques (Cambridge UP, Oxford UP, Cornell UP, Princeton UP, Routledge, Palgrave, etc.) et aucun article dans les principales revues de la discipline ne se réfère à Huntington dans ses analyses. Autant dire que le concept de « choc des civilisations » est scientifiquement mort, enterré sous le poids de ses contradictions et de ses impasses, et c’est même l’un des rares cas de consensus scientifique dans une discipline très contradictoire.

Et pourtant, pas un jour ne passe sans que le terme ne revienne dans la bouche d’un dirigeant politique, d’un journaliste ou d’un citoyen. Qu’un nouveau conflit éclate, et il ne manquera pas de circuler un article au titre racoleur tordant les faits pour les faire coller au concept. Des personnalités que l’on pourrait supposer intelligentes aux habitués du café du commerce qui fustigent les parlottes universitaires prétendument déconnectées de la réalité, tout le monde semble s’accorder à dire qu’après tout Huntington n’avait peut-être pas tort.

Face à cette déferlante, le spécialiste consterné ne peut que ressasser les mêmes démonstrations de l’inanité de la thèse, comme cela a déjà été fait ici-même. Mais force est de constater que celle-ci résiste, et même se propage : après tout, elle est au cœur de la vision du monde d’acteurs aussi différents que le Front National, Daech ou la Russie contemporaine. C’est donc que si elle ne capture aucune réalité empirique, elle informe l’imaginaire de ces acteurs. Et c’est sur ce point que je confesse ma propre faute, comme enseignant et comme chercheur. J’avais naïvement pensé que démontrer pourquoi la théorie d’Huntington n’avait aucun fondement théorique et empirique solide suffirait à convaincre un interlocuteur raisonnable (ce qui certes écarte les idéologues et les idiots). Et pourtant, à chaque fois, cette même réponse revenait : « oui, mais on ne peut pas nier qu’il se passe quelque chose avec l’identité aujourd’hui ». J’aurais dû prêter attention à ce glissement sémantique de la « civilisation » vers « l’identité » (deux choses complètement différentes) plus tôt, car il est révélateur de ce qui se joue avec le concept de « choc des civilisations ».

En un mot, celui-ci n’est plus une théorie comme l’entendait son auteur, mais est devenu un mythe politique contemporain, qui permet à chacun d’y projeter ses fantasmes, et ses angoisses. À ce titre, il s’agit peut-être d’un des seuls mythes politiques réellement universels, car partagé par de nombreux acteurs autour du globe. Traiter le « choc des civilisations » en tant que mythe permet de comprendre pourquoi la démonstration scientifique de sa vacuité n’a malheureusement aucun impact sur sa propagation, et comment il structure implicitement le discours politique.

L’étude des mythes politiques a une tradition intellectuelle distinguée, comprenant des auteurs importants tels que Raoul Girardet ou Claude Lévi-Strauss. L’analyse contemporaine la plus aboutie, et la plus intéressante, est celle de Chiara Bottici dans son ouvrage majeur : A Philosophy of Political Myths. Sans rentrer dans les détails de son argumentation, il faut relever quelques points saillants de son analyse des mythes. Selon Bottici, il est improductif d’opposer le mythe à la science, comme le fait une tradition intellectuelle qui nous vient des Lumières. Au contraire, comme Wittgenstein, il faut considérer que la science s’intéresse à savoir comment le monde existe, et non pas pourquoi : même si toutes les questions scientifiques possibles étaient un jour résolues, nous n’aurions toujours pas abordé la question du problème de la vie.

C’est ici que le mythe joue un rôle fondamental: il donne une signification (bedeutsamkeit) à des événements en rendant intelligibles les conditions politiques dans lesquelles un groupe social opère. Un mythe parvient à s’enraciner (begründen) dans une société car il confère du sens aux événements qui traversent cette société. Un mythe n’est jamais fixe, il est constamment retravaillé sous un ensemble de formes différentes : discours, poèmes, représentations visuelles ou phoniques, etc. Ce qui caractérise le mythe, c’est le travail permanent sur lui-même, qui lui permet d’être constamment réinventé et réinterprété en fonction des conditions socio-politiques dans lesquelles il opère. La plasticité potentielle du mythe, et ce qu’il est capable d’évoquer, sont donc des aspects essentiels de sa capacité à s’enraciner et à produire du sens. Un mythe est ainsi puissant en fonction de sa capacité à donner une signification à des imaginaires pré-existants, en particulier à travers un récit (ou narratif) qui fasse sens pour les individus.

À ce titre, le « choc des civilisations » a toutes les caractéristiques d’un mythe contemporain.

En premier lieu, ce mythe n’émerge pas en 1994 dans un vide symbolique et discursif. Au contraire, il s’inscrit dans le contexte d’un orientalisme occidental qui a créé une vision spécifique du monde arabo-musulman, un imaginaire chinois représentant l’empire du milieu comme centre de la civilisation, un imaginaire russe comme puissance perpétuellement menacée et dans une relation d’amour/haine avec l’Occident, un imaginaire djihadiste d’un monde dominé par les croisés et les Juifs et hostiles aux musulmans, etc. On pourrait continuer cette liste en rentrant dans infiniment plus de détails, mais l’idée principale est la suivante : le mythe du choc des civilisations émerge dans le contexte d’une multiplicité d’imaginaires des communautés politiques sur elles-mêmes. Ce qui rend ce mythe si puissant, c’est sa capacité à coaguler tous ces imaginaires dans un seul récit cohérent : celui d’un affrontement inéluctable. En d’autres termes, le « choc des civilisations » s’est ancré dans les communautés politiques car il a donné du sens aux imaginaires préexistants ; il est aussi le seul mythe à faire résonner tous ces imaginaires entre eux, ce qui explique son succès mondial.

Deuxièmement, la capacité du mythe à travailler sur lui-même est absolument phénoménale. Comme Spengler et son « Déclin de l’Occident », l’ouvrage d’Huntington doit en grande partie son succès à son titre, qui permet à chacun de cristalliser ses propres questionnements sous un vocable facile à comprendre.

La plasticité du terme « choc des civilisations » est telle que chacun peut y mettre ce qu’il veut, définir les frontières de sa « civilisation » à sa guise et en déduire l’amplitude du « choc » supposé. Ainsi, certains resteront à la définition originelle des grands blocs civilisationnels donnée par Huntington, tandis que d’autres entreront plus en détails pour s’interroger sur une civilisation « française » ou « britannique » et leur capacité supposée à intégrer d’autres « civilisations ». Souvent, l’expression d’Huntington sert en fait à masquer un questionnement sur l’identité et sa redéfinition à l’heure de la mondialisation et du métissage des cultures. Dès lors, tout événement (conflit en Afrique, guerre en Ukraine, crise des banlieues, attentat terroriste, etc.) est prétexte à une nouvelle mobilisation du vocable « choc des civilisations ». Le contenu réel de l’ouvrage d’Huntington n’a depuis longtemps plus aucune importance : ce qui compte est la puissance évocatrice de son titre, qui permet d’y projeter constamment de nouvelles interrogations. Car c’est bien là l’une des caractéristiques de ce mythe : outre qu’il résonne avec des imaginaires pré-existants, il est constamment alimenté et réinventé au gré de l’actualité. Cette capacité d’adaptation s’explique par le fait qu’il permet de donner du sens aux questionnements contemporains des individus sur leur identité.

Comme on le voit, le « choc des civilisations » est un mythe politique puissant, et durable. Il n’est pas explicatif au sens scientifique du terme (la théorie d’Huntington n’explique aucun des événements internationaux), mais sa force d’évocation tient au fait qu’il permet de donner un sens aux événements contemporains. À ce titre, on ne peut que constater en France que la croissance de ce mythe est directement corrélée à la graduelle réduction du mythe républicain. Pour difficile qu’elle soit, la tâche de recréer un mythe politique commun capable de donner un sens aux événements et aux questionnements sur l’identité sera en fait le seul moyen de se débarrasser de cet imaginaire d’un prétendu « choc des civilisations ».

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