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La CGTU, cette inconnue

affiche-cgtu-le-premiere-maiPar Romain Ducoulombier

En regard de son importance, la Confédération Générale du Travail Unitaire (CGTU) est l’organisation la plus mal connue du conglomérat communiste. L’historiographie, quoique de qualité, est souvent ancienne et son renouvellement récent est important mais inachevé. Il n’existe pas à ce jour de monographie sur le sujet. L’ANR Paprik@2F, qui vise à faire connaître les fonds « français » du Komintern, vous présente sa première série de notes consacrée à la centrale syndicale communiste dans l’entre-deux-guerres. Pour Fragments sur les Temps présents, elles sont rassemblées dans la même note. Bonne lecture !

La CGTU a une histoire brève : née difficilement en 1921-1922 d’une scission de la CGT, elle disparaît en mars 1936 dans la réunification syndicale qui accompagne le Front populaire. En France, les organisations syndicales (la CGT née en 1895) et politiques (la SFIO née en 1905) sont traditionnellement séparées. La CGT a toujours revendiqué le « refus des écoles politiques » depuis son congrès fondateur de Limoges, l’autonomie de la lutte économique puis, dans les années 1900, l’importance de l’action antimilitariste. Le syndicalisme révolutionnaire est sa doctrine officielle : influencée par l’anarchisme, il prône l’action directe revendicative, l’autonomie ouvrière et la grève générale révolutionnaire. La Charte d’Amiens, adoptée en 1906, en est le reflet. L’influence de ce modèle d’organisation syndicale, très différent par exemple du trade-unionisme britannique, s’exerce alors en France, mais aussi en Espagne ou en Italie. En France, cependant, les liens avec les socialistes se sont renforcés avant 1914, surtout dans le cadre de la lutte pacifiste contre la guerre. Jean Jaurès a prôné l’idée d’une « union personnelle », par l’encartage dans les deux organisations, mais il ne s’agit nullement de fusionner. La question du rapport entre lutte « politique » et « économique », selon les catégories mentales de l’époque, est donc essentiel et elle ne va cesser de se poser pendant toute l’histoire de la CGTU, qui illustre parfaitement les problèmes et les limites de ce conflit matriciel.

Pendant la Première Guerre mondiale, certains syndicalistes ont joué un rôle très important dans l’animation de la mouvance pacifiste, dite « minoritaire », qui conteste les choix de la politique de présence dans les ministères décidée par les « majorités » de la SFIO et de la CGT soutenant l’effort de guerre. La guerre a favorisé le retour en force de l’idée syndicaliste révolutionnaire dont les tenants vont s’investir, par conviction révolutionnaire, dans le rapprochement avec le bolchevisme, alors même que Lénine prône une subordination des syndicats au parti communiste. À l’issue du conflit, les effectifs de la CGT gonflent pour atteindre plus de 2 000 000 de membres au début de 1920. La mobilisation avait montré des signes de reprise dès la fin 1916, elle va s’affaiblir après 1921-1922, mais elle peut être insérée dans le Great Labor Unrest étudié dans différents pays européens à partir des années 1910.

L’expérience de la minorité de guerre est déterminante dans la rupture de l’unité de la CGT. L’échec de la grève générale des cheminots en mai 1920, étudié par l’historienne Annie Kriegel, a brisé des espoirs. Au contact des idées bolcheviques, une frange de la CGT veut régénérer un héritage malmené. Ces tensions internes aboutissent en 1922 (Congrès de Saint-Étienne) à une scission minoritaire et à la création de la CGTU, qui rassemble en fait des tendances très diverses, aux rapports souvent conflictuels. Le syndicalisme ouvrier est désormais divisé. C’est un succès important pour les bolcheviks et pour le mouvement communiste en France. L’existence d’une organisation syndicale liée au parti est un atout majeur pour permettre son ancrage progressif dans la classe ouvrière, qui est la cible privilégiée (mais pas unique) de son travail d’implantation. Sous la direction de Gaston Monmousseau, la CGTU va s’avérer être un support de propagande et d’action revendicative, un vivier de recrutement militant mais aussi, avec ses succès et ses limites, un instrument majeur d’implantation d’un parti communiste de masse en France.

Tous ces aspects de l’histoire syndicale française sont éclairés par les archives du fonds 534 du RGASPI. Déposées en plusieurs étapes après 1937, elles correspondent aux fonds de l’Internationale Syndicale Rouge (ISR) ou Profintern. La CGTU s’est affiliée après d’importants débats à cette Internationale un peu particulière, constituée en juillet 1921 et placée, tout au long de son existence, sous la direction d’Alexandre Lozovski. Le secrétaire général de l’ISR connaît bien les milieux syndicaux français pour les avoir côtoyés longtemps à Paris avant 1917. Les responsables de la CGTU envoient à Moscou des rapports détaillés sur les luttes en cours, les effectifs, la formation de ses cadres, etc., à l’image des autres organisations rattachées au Komintern. La Confédération unitaire possède par ailleurs ses délégués à Moscou et une représentation dans le Secrétariat élargi qui dirige l’ISR au début des années 1930. L’autonomie de l’ISR est maintenue formellement, en raison justement de son caractère d’organisation à la fois soviétique et internationale et de la spécificité du syndicalisme en France, très soucieux de ne pas s’affilier à une organisation « politique ». Ce compromis consenti par Lénine et maintenu par Lozovski dissimule cependant un mode de fonctionnement caractéristique de la bureaucratie soviétique. L’ISR est placée sous le contrôle du Bureau politique du PC(b)US et de l’IC (elle-même contrôlée…) : elle est pleinement intégrée à l’appareil d’État et à la politique d’influence internationale soviétique.

Le rôle de l’ISR dans la direction de la politique de la CGTU est considérable. Elle participe à la fixation et à l’imposition de la ligne générale de la confédération unitaire. Elle entretient également des émissaires auprès d’elle, en particulier Adam Witkowski, qui en est l’éminence grise pendant ses séjours parisiens entre 1930 et 1932. Elle participe enfin largement à son financement. La destruction du KPD et de sa branche syndicale en 1933 puis la réunification syndicale en France en 1936 (congrès de Toulouse) portent cependant à l’ISR de sérieux coups : elle perd alors deux de ses principales sections étrangères, et son utilité, de plus en plus discutée depuis le début des années 1930, est remise en cause par la ligne unitaire de Front populaire. C’est l’une des raisons de sa dissolution en 1937, même si les purges la touchent également.

Les archives de l’ISR permettent donc de s’avancer plus profondément dans cette Confédération syndicale unitaire à l’histoire complexe. Ses effectifs et sa force réelle, son enracinement professionnel et local, son appareil à la fois national et international, l’influence soviétique sur sa ligne, ses changements et ses méthodes peuvent être documentés par ces fonds très vastes. En raison de son impact sur la vie politique et sociale française, les archives de l’ISR et de sa section française sont une source majeure de l’histoire contemporaine de l’entre-deux-guerres. Paprik@2F se devait d’y consacrer sa première série de notes.

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Née d’une scission minoritaire de la CGT au Congrès de Saint-Étienne en 1922, la CGTU est moins puissante que sa rivale, mais ses forces réelles sont difficiles à évaluer, pour des raisons complexes.

La CGTU a adhéré à l’Internationale Syndicale Rouge (ISR ou Profintern) en 1923, après que sur décision de Lénine, cette Internationale syndicale pour laquelle l’existence d’une section française était vitale, a accepté de se séparer formellement de l’IC. La CGTU est donc dans une situation originale : l’influence communiste y est très forte, prépondérante même, mais s’y maintiennent tout au long de son histoire des tendances minoritaires. La relation privilégiée avec le parti communiste n’est par ailleurs jamais simple, elle est même souvent conflictuelle. Quant à l’ISR, elle est soumise au double contrôle de l’Internationale communiste et du Comité central du PC(b)US. Cet enchevêtrement se reflète très fortement sur les sources par lesquelles il est nécessaire d’étudier la CGTU : à la fois internes au PCF (fonds 517), à l’IC (495 par exemple), à l’ISR (534) et même à d’autres instances soviétiques plus élevées encore, quand la décision doit « monter » au sommet. Un seul exemple : lorsque la question majeure de la dissolution de l’ISR se pose suite à l’enclenchement de la stratégie de Front populaire, Dimitrov, secrétaire général de l’IC, rédige à l’intention de Staline un rapport circonstancié du 27 janvier 1936, où il se prononce pour la réunification syndicale (acquise en mars). Ce document a été publié en 2000 par l’université de Yale dans le très intéressant recueil de correspondance de Dimitrov à Staline. L’ISR et la CGTU sont donc partie prenante du système communiste international.

En tant qu’organisation syndicale, la CGTU produit un double effort statistique, à la fois pour dénombrer ses effectifs, mais aussi pour connaître et décrire l’économie française, son milieu d’enracinement. Les communistes, surtout à partir de la bolchevisation, ont décidé d’investir politiquement les lieux de travail, en abandonnant la structure calquée sur les divisions administratives françaises, locales et départementales. Cet abandon ne sera jamais total, mais les « cellules d’entreprise » sont une marque de l’originalité communiste. De façon parallèle, dans la CGTU, le souci d’implantation et d’organisation est constant. La tâche principale qu’elle s’est fixée est de gagner à elle la majorité de la classe ouvrière française, dans un but révolutionnaire. La CGTU n’y est jamais parvenu, mais pour atteindre cet objectif, elle a toujours prôné (sauf à de très rares occasions) une stratégie d’unité syndicale et de lutte des classes. Les rapports envoyés régulièrement à Moscou par les instances de direction syndicales unifiées sont remplis de renseignements précis sur ses effectifs théoriques, sur son appareil de cadres, sur les mobilisations qu’elle lance ou qu’elle accompagne, sur les entreprises françaises d’importance où elle s’implante. Tous ces renseignements doivent permettre d’évaluer le rendement de l’activité syndicale communiste et de fournir à l’ISR une image positive de ses progrès. Dès lors, comme dans tous les fonds du Komintern et en général dans l’univers communiste, se pose la question de l’exactitude de cette masse de chiffres et de renseignements envoyés à Moscou.

Au milieu des années 1920, la CGTU est forte d’environ 350 000 membres, en particulier dans les secteurs des travailleurs à statut des services publics : les cheminots en sont le principal bastion. Mais le sectarisme de sa ligne à partir de 1927 contribue au recul des effectifs jusqu’à un étiage de 200 000 membres en 1930. Devant le Bureau exécutif de l’ISR, le 30 octobre 1931, à la veille du VIe Congrès de la CGTU, Gaston Monmousseau considère la situation comme « mauvaise », et au Congrès de novembre, il avoue : « Nous n’avons pas peur de dire clairement où nous en sommes et ce que nous voulons. Oui, la CGTU a perdu au cours de ces deux années près de 100 000 membres ». En réalité, ils ont eu peur, ou n’ont pas voulu voir la réalité en face, en raison de la surévaluation systématique des effectifs de la confédération. La délégation envoyée en force par l’ISR les a contraint à faire la lumière et à se confronter à un véritable audit interne, du jamais vu dans l’histoire du syndicalisme français.
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En novembre 1931 se tient à Paris le VIe Congrès de la CGTU. Ce congrès peu connu présente toutes les caractéristiques pour le rester. La confédération unitaire est alors en déclin, ses effectifs reculent, son sectarisme l’enferme dans une surenchère infructueuse malgré la crise économique qui s’installe. L’ouverture des archives de l’ISR a pleinement mis en lumière, cependant, l’importance de ce congrès charnière, dont la tenue couronne la reprise en mains vigoureuse de la confédération par la délégation profinternienne en France.

Le congrès de 1931 est le dernier avatar de la longue période du secrétariat de Gaston Monmousseau, homme-clef et militant de la première heure de la CGTU des années 1920. Le déclin des effectifs est enrayé, Benoît Frachon, l’étoile montante du syndicalisme communiste, s’affirme et devient secrétaire général en 1932. De nouvelles tactiques de mobilisation s’imposent. En fait, cette stabilisation va permettre de négocier dans de meilleures conditions ce que personne, alors, n’imagine : la réunification de 1936. L’épisode de 1931 illustre parfaitement le processus de modernisation autoritaire du militantisme ouvrier français par les communistes pendant l’entre-deux-guerres.

La situation de la CGTU à la veille du congrès de 1931 est exposée dans le compte rendu de Gaston Monmousseau lors de la session extraordinaire du Bureau exécutif de l’ISR le 30 octobre 1931 (archive RGASPI 534/3/599). Largement autocritique, son rapport ne peut que constater l’écart entre le du nombre important de mouvements sociaux depuis 1927 et l’incapacité de la CGTU d’en profiter. Monmousseau l’explique par la crise économique et sa durée qui « désarme les militants ». La CGTU a « passé la main » à la CGT. L’ISR, elle, attribue ces échecs aux erreurs et aux méthodes des Français.

Aux méthodes de comptage, d’abord : Monmousseau affirme que 345 578 cartes syndicales ont été placées en 1930, contre seulement 310 000 en octobre 1931. À la baisse des placements, s’ajoute la déperdition, ici abyssale, entre cartes placées, délivrées et effectivement payées. Les méthodes d’administration de la CGTU sont remises en cause. Le syndicaliste Georges Claverie explique ainsi en 1931 : « Les syndicats perçoivent une cotisation fixe qui varie selon la décision du syndicat 4, 5 ou 6 francs par mois. Dans le Nord, les cotisations sont plus élevées et on les perçoit non tous les mois, mais chaque semaine et après 4 cotisations on appose le timbre confédéral. Les cotisations devraient être basées sur le salaire, nous n’avons pas encore pu réaliser cela car la perception est très mal organisée et nous ne pouvons pas encore mieux faire. Nous avions décidé d’avoir une carte bi-annuelle, mais il ne nous était pas possible de le réaliser parce que nos syndicats sont mal gérés, mal administrés et tant que nous ne pourrons pas améliorer notre administration. […] Il y a des syndicats qui n’ont pas de comptabilité. Les entrées ni les sorties ne sont pas portées sur des livres, nous avons décidé de faire des cours spéciaux pour les trésoriers des syndicats, de leur apprendre à bien tenir les comptes, à bien calculer, et c’est un travail à faire en premier lieu avant d’apporter des modifications plus importantes. » (RGASPI 495/32/91/81 : fonds du Secrétariat latin de l’IC).

Un instructeur de la délégation de l’ISR en France le confirme dans un rapport du 3 janvier 1931 : « Les camarades ne donnent des chiffres qu’à contrecœur. Si on les questionne sur les effectifs de notre CGTU, ils donnent l’ancien chiffre de 360 000, obtenu, en son temps, par le calcul spécial français ; cependant, depuis quelque temps, on entend parler de chiffres sensiblement inférieurs, tombant jusqu’à 290 000. Et il n’y a là rien d’étonnant ; si l’on considère chaque syndicat, séparément, on est frappé par la chute stable et brusque des effectifs au cours de ces derniers temps. […] Il est impossible d’établir en quelle année s’est produit ce fléchissement, vu que les camarades ne mènent aucune statistique précise. » (RGASPI 534/4/308/136). La situation est grave, et le réflexe communiste joue à plein : formation et contrôle.

La première tâche de la délégation de l’ISR dirigée par Adam Witkowski, arrivé au même moment qu’Eugen Fried en France, est de faire les comptes… Elle orchestre un large audit de l’état financier et administratif de la CGTU. Impossible, ici, d’entrer dans le détail. Mais le redressement interne est net. L’épisode illustre parfaitement l’importance et la complexité des rapports entre le conglomérat communiste français et les instances de direction internationales à Moscou. La transparence, en la matière, n’est pas la règle, disons que c’est une conquête, même si l’on voit bien qui possède le pouvoir de décision, d’initiative et de contrôle. La leçon ici est simple : la CGTU doit rationaliser sa gestion. La description statistique d’elle-même doit contribuer à lui rendre sa capacité à peser sur les mouvements sociaux, même si d’autres facteurs comptent, bien entendu. L’avantage, c’est que le contrôle et le pilotage à distance par l’ISR en est d’autant plus facilité.

Le VIe Congrès de novembre 1931 offre une confirmation de cet effort de gouvernance. Des statistiques sont établies à partir d’une enquête sociologique sommaire auprès des délégués, que nous avons mises en graphique (RGASPI 534/7/565/120-121). Quelques conclusions s’imposent : les travailleurs à statut (comme les cheminots) et les salariés municipaux, reflet de l’ancrage communiste naissant, dominent. Quant aux ouvriers du privé, ils sont une courte majorité à être employés dans de grands établissements de plus de 100 salariés. La génération des « anciens », avant la scission, est supplantée par les nouveaux venus après 1921, porteurs d’une conception nouvelle des rapports entre le syndicat et le Parti. La sociologie de la CGTU reflète ainsi son caractère hybride, à la fois bien française, spécifiquement communiste et née de la deuxième révolution industrielle.

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Dès le début des années 1920, le Parti communiste a mis l’accent sur la formation militante par l’organisation d’écoles. D’une durée plus ou moins longue, par correspondance ou dispensée par des professeurs-militants dans des locaux ad hoc, et organisées à tous les niveaux de l’organisation (de l’« élémentaire » au « central », voire à l’« international »), l’« école » est une étape majeure du processus de promotion des cadres communistes.

Le dispositif de formation militante du PCF est bien connu, depuis les travaux pionniers de Danielle Tartakowsky à la fin des années 1970. Du moins dans le Parti, car les organisations de masse, et la CGTU en particulier, ont elles aussi leurs programmes de formation. L’« école syndicale » de mai-juin 1932 illustre parfaitement l’importance que lui confère la direction de la CGTU, ainsi que les mécanismes de sélection, le déroulement et les limites de cet effort pédagogique sans équivalent dans la France de l’époque. Le dossier 517/1/1313 du RGASPI (conservé dans le fonds « français » du PCF, et non dans le fonds 534 de la CGTU, donc) contient un dossier d’une vingtaine de pages qui la décrit en détail.

L’école syndicale centrale s’est tenue en région parisienne, du 23 mai au 18 juin 1932. En tout, 23 élèves y assistent. Le recrutement de l’école fonctionne sur la montée « au centre » : la direction de la CGTU oriente les choix vers les « régions et industries décisives », par exemple « métaux : 3 [élèves de] province, 2 [élèves de] Paris », ou vers des localités ou des organisations désignés avec précision. Mais la réponse des Unions régionales est inégale : finalement, seules 7 régions (sur 29) envoient entre 1 et 4 élèves (le maximum pour l’UR de Lyon). Le rapport déplore ce manque d’intérêt pour la formation dans les unions syndicales. Du coup : « pas de mineur du Nord », mais une composition sociologique qui révèle l’importance des métallos (6 élèves sur 23), des ouvriers du textile (3), des services municipaux (2), du bâtiment (2) et des cheminots (2). Un reflet, pas entièrement fidèle, de la sociologie des effectifs de la CGTU.

Les professeurs sont recrutés parmi les militants en vue de la CGTU et du Parti, comme Léon Mauvais, Paul Bouthonnier, ou Albert Vassart. Pendant 4 semaines, 48 cours en tout sont offerts aux élèves, à raison d’un par demi-journée, à l’exception des demi-journées de repos ou dédiées à certains « travaux pratiques, interrogations, études ». Les cours concernent, selon les catégories élaborées par la direction de l’école elle-même, l’« économie politique », le « mouvement ouvrier », la « législation ouvrière », « stratégie et tactique », « organisation », « sociologie » et les « problèmes actuels ». Le souci du militantisme ouvrier à la base est essentiel, celui de doter ces militants sélectionnés d’un pouvoir d’expertise également.

Les élèves ont un profil exclusivement ouvrier. Ils sont plutôt jeunes, plus de la moitié ont moins de trente ans, les deux plus âgés 43 ans ; dans leur immense majorité (20), ils sont membres du Parti. Les élèves sont logés et nourris, leurs familles reçoivent un dédommagement pour les jours chômés, le matériel scolaire leur est fourni. L’école publique est un modèle, c’est évident, mais ce constat a ses limites. L’école de la CGTU est en effet organisée collectivement. Les élèves possèdent leur représentation de 5 membres, les professeurs également. La direction matérielle de l’école est assurée par un professeur (Léon Mauvais) et un élève (Eugène Hénaff). Les élèves font montre, dixit le rapport, « de bonne volonté et d’effort », même pour les « répétitions », c’est-à-dire les interros… Trois ont été écartés avant ou au début de l’école, pour des motifs inconnus mais jugés « futiles » par sa direction, l’ambiance de travail n’a pas été entachée de tensions. Le travail est collectif, des journaux muraux sont rédigés, des « travaux pratiques » comme la rédaction d’un tract sont organisés.

L’évaluation, problème inhérent à toute démarche pédagogique, est une dimension essentielle de l’entreprise scolaire communiste. En général, elle est sans complaisance, puisque c’est le rendement politique des organisations communistes qui est en jeu. Les professeurs ne sont pas épargnés par les critiques, qui peuvent émaner des élèves eux-mêmes sur la difficulté d’un cours, les absences d’un enseignant. Mais le niveau général est jugé « trop bas pour une école centrale des cadres ». Pour certains d’entre eux, c’est pourtant un tremplin. Pour André Tollet par exemple, « bon travail, intelligent », ou pour Eugène Hénaff. Une « courte caractéristique des élèves » (le mot, impropre en apparence, est emprunté au russe) accompagne la conclusion du rapport : un tel à faire « monter », un autre à placer au parti, un troisième (ajusteur au chômage de 26 ans) « à entraîner au parti – envoyer à l’usine – suivre son activité si bonne, donner poste de direction aux métaux ». Pour un parti de classe, qui doit former à la politique des individus issus de milieux populaires, les « écoles » sont un instrument majeur de promotion d’une « élite non-ploutocratique » (Max Weber). Sans cet effort, la croissance du mouvement communiste au milieu des années 1930 n’est pas compréhensible.

Pour aller plus loin :

Guillaume Bernard, Jean-Pierre Deschodt (dir.), Les Forces syndicales françaises, Paris, PUF, 2010.
Sylvain Boulouque, « Vérification, rectification et interdépendance. Les relations entre la CGTU et l’ISR 1930-1932 », Communisme, n°65-66, 2001, p. 133-160
Morgan Poggioli, La CGT du Front populaire à Vichy, Montreuil, IHS-CGT, 2007
Jean Charles, « Syndicalisme révolutionnaire et communisme international 1920-1923 », dans Serge Wolikow, Michel Cordillot (dir.), Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ? Les difficiles chemins de l’Internationalisme  (1848-1956), Dijon, Editions de l’Université de Dijon (EUD), 1993, pp. 129-132
Danielle Tartakowsky, École et éditions communistes 1921-1933, essai sur la formation des cadres du PCF, doctorat de troisième cycle d’histoire, Université Paris 8, 1977
Olivia Gomolinski, « Le Profintern : organisation internationale et administration soviétique. Une première approche », Communisme, n°70-71, p. 131-158

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About romainducoulombier (21 Articles)
Docteur et agrégé d'histoire ; enseignant au lycée Angellier (Dunkerque) depuis septembre 2015 ; post-doctorant à l'université de Bourgogne (2013-2015) ; commissaire de l'exposition Jaurès 1914-2014 aux Archives nationales (mars-juillet 2014) ;