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La Guerre est-elle finie pour les harkis ?

time manPar Abderahmen Moumen (première parution : LesInrocks.com, 18 mars 2015)

Même si les travaux scientifiques récents ont transformé la « question harkis » en un objet historique légitime, les harkis, longtemps relégués et oubliés, sont régulièrement invités dans la polémique publique. De la référence aux « collabos » du président algérien Abdelaziz Bouteflika en 2001 aux « sous-hommes » par Georges Frêche en 2006 jusqu’à la reconnaissance de la « dette immense » de la France envers eux par Manuel Valls, lors du discours d’hommage aux harkis le 25 septembre 2014, et la récente évocation des harkis par le maire de Béziers, Robert Ménard, lors de l’inauguration de la rue « commandant Hélie Denoix de Saint-Marc ».

1954-1962 : les harkis, un monde derrière un mot 

Après le déclenchement de la guerre d’Algérie le 1er novembre 1954, l’armée française décide de se renforcer par l’emploi de troupes supplétives. Les harkis ne sont en réalité qu’une composante des formations supplétives mises sur pied pour suppléer l’armée française durant ce conflit. Cinq catégories ont ainsi existé durant ce que l’on appelait encore des « opérations de maintien de l’ordre » : les goumiers des Groupes mobiles de police rurale (GMPR) transformés ensuite en Groupes mobiles de sécurité (GMS), les moghaznis chargés de la protection des Sections Administratives Spécialisés (SAS), les ‘assas (gardiens) des Unités territoriales (UT), les groupes d’autodéfense (GAD), et enfin, les plus connus, les harkis, composant les harkas – de l’arabe mouvement –, salariés embauchés localement, au départ journalier puis sous contrat d’un mois renouvelable, dont les blessures sont considérées comme des « accidents du travail ».

Ce terme s’étend par la suite à l’ensemble des supplétifs du fait de l’importance numérique des harkis au regard des autres unités (63 000 en janvier 1961). Après la venue en France de ceux que l’on désigne par l’expression de « Français musulmans rapatriés », le terme harkis amalgame tous ces « Français de souche nord-africaine » (FSNA) ou ces « musulmans » qui se sont placés du côté de l’armée ou du gouvernement français (environ 250 000 personnes en février 1961). Qu’ils soient militaires engagés, ou appelés soumis à la conscription, auxiliaires administratifs vestiges d’un certain ordre colonial (bachaga, agha, caïd), fonctionnaires ou élus, nombre d’entre eux sont qualifiés à tort de « harkis ». Face à la dégradation des conditions de vie de la paysannerie algérienne, et dans le contexte d’une guerre brutale dont l’enjeu est la mobilisation des masses rurales, l’utilisation de supplétifs par l’armée française dépasse largement la simple nécessité militaire pour devenir un véritable enjeu politique.

La signature des accords d’Évian le 18 mars 1962 scelle néanmoins l’avenir des supplétifs. Citoyens français de statut de droit local – à la différence des Européens d’Algérie de statut de droit civil – mais d’ores et déjà considérés comme de futurs citoyens algériens, ne disposant pas d’un statut militaire, ils sont rendus à la vie civile, désarmés et renvoyés dans leur foyer. Consignes et circulaires de ce printemps 1962 limitent tant l’engagement dans l’armée que le transfert des « musulmans menacés », sous-estimant la probabilité de représailles massives après l’indépendance, justifiant ainsi l’emploi de la notion d’abandon par le mouvement associatif harki, puis par les historiens et les politiques.

Par le biais des transferts officiels minimalistes, de ceux, clandestins, des réseaux d’anciens officiers SAS, ou de l’immigration économique, ce sont environ 21 000 anciens supplétifs, accompagnés de leurs familles, qui réussissent à s’installer en France durant les années 1960, sur un total de 41 000 familles de rapatriés français musulmans. Aujourd’hui encore, le nombre d’anciens supplétifs victimes de représailles et le nombre de ceux qui, restés en Algérie, ont échappé aux violences – phénomène plus important que l’on ne soupçonne – est impossible à préciser.

1962-1991 : camps, tutelle sociale et révoltes 

Arrivés en France, les harkis ne sont pas considérés comme des rapatriés à part entière, mais considérés comme des réfugiés, à qui la nationalité française ne pourra être reconnu que devant le juge d’instance… De crainte d’une récupération par une OAS encore menaçante et par souci d’éviter, sur le territoire français, une prolongation des hostilités entre anciens supplétifs et membres du FLN, six camps de transit et de reclassement, dont l’encadrement est plus militaire que civil, sont ouverts dans le sud de la France : le camp du Larzac dans l’Aveyron et de Bourg-Lastic dans le Puy-de-Dôme (juin-septembre 1962), celui de Rivesaltes dans les Pyrénées-Orientales (septembre 1962- décembre 1964), de Bias dans le Lot-et-Garonne (1963-1964), de Saint-Maurice L’Ardoise dans le Gard (septembre 1962-1963) et de La Rye dans la Vienne. Le camp de Rivesaltes constitue cependant l’épicentre des camps harkis. En fonctionnement, pour ces « réfugiés algériens », de septembre 1962 à décembre 1964, près de 22.000 personnes y transitent avant d’être dispersés dans toute la France. Au moins 136 personnes, essentiellement des enfants et des personnes âgées, décèderont dans le camp.

Une tutelle sociale spécifique se poursuivra encore de nombreuses années dans les espaces de concentration des familles de harkis : les « cités d’accueil » de Bias et de Saint-Maurice L’Ardoise pour les familles désignées par les pouvoirs publics comme « irrécupérables » (handicapés physiques, invalides, veuves et orphelins…) ; 75 hameaux forestiers essentiellement situés dans les régions du Languedoc-Roussillon, de Provence-Alpes-Côte-d’Azur et de Corse ; enfin les cités urbaines des villes.

Si une partie de ces familles se disperse sur l’ensemble du territoire national, certaines cumulent les handicaps : faible qualification professionnelle des parents, scolarisation en vase clos des enfants, relégation spatiale empêchant toute forme d’intégration. En mai 1975, une révolte se propage parmi les habitants du camp de Bias et de celui de Saint-Maurice L’Ardoise, se diffusant ensuite à l’ensemble des hameaux forestiers et autres concentrations de familles d’anciens supplétifs. Cette révolte est surtout le fait de jeunes nés, pour la plupart, durant la période de la guerre d’Algérie. Face à cette situation insurrectionnelle, des mesures sont prises par les pouvoirs publics aboutissant à la destruction des camps de Saint-Maurice L’Ardoise et Bias. Néanmoins, le malaise demeure et aboutit à de nouveaux remous en 1991 – avec nombre de jeunes nés cette fois-ci en France après la guerre d’Algérie – qui remet sur le devant de la scène médiatique la « question harkis ».

1991-2015 : la guerre est-elle finie pour les harkis ?

Après l’instauration d’une histoire officielle et mythifiée en Algérie, après les silences et la difficile transmission de cette histoire complexe des deux côtés de la Méditerranée, la question des anciens supplétifs de la guerre d’Algérie ressurgit, le plus souvent par le biais de la seconde génération, dans le cadre des « accélérations de mémoires » des années 1990-2000. Ces résurgences mémorielles sont à mettre en relation avec la guerre civile algérienne des années 1990 et avec ses résonances en France, ainsi qu’avec la reconnaissance par l’Assemblée nationale du terme « guerre d’Algérie » le 10 juin 1999, ouvrant la voie d’une remémoration et d’une médiatisation de cette page de notre histoire.

La réapparition de la « questions harkis » est ainsi liée à plusieurs facteurs. Outre les révoltes, un certain nombre de lois votées en faveur des familles d’anciens supplétifs (1987, 1994, 1999, 2005), modifie leur image au sein de l’opinion. Le terme « harkis », hier vilipendé, est aujourd’hui assumé par une large frange de la seconde génération. Les travaux scientifiques actuels, en éclairant la complexité de cette histoire, ont permis de se départir du diptyque idéologique qui enfermait les anciens supplétifs. Les écrits littéraires sur les harkis, les expositions ont contribué à sensibiliser une opinion publique souvent peu instruite du sujet. Des personnalités publiques de premier plan telles que Jean Daniel, Jean Lacouture ou Germaine Tillion ont appelé à une meilleure compréhension de cette histoire confisquée.

Enfin, en Algérie comme en France, les harkis apparaissent dans le débat public. En France, les termes du débat se focalisent sur la reconnaissance par les pouvoirs publics des drames subis par ce groupe social. Ainsi, le 25 septembre 2001, dans son discours aux Invalides lors de la Journée d’hommage aux harkis, le président Jacques Chirac exprime pour la première fois la reconnaissance de la nation envers ces hommes. La campagne présidentielle de 2007 et 2012 voit aussi les candidats Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy et François Hollande prendre position officiellement pour une reconnaissance par l’État de « l’abandon des harkis ».

En Algérie aussi, la question des harkis revient à l’ordre du jour tant au niveau médiatique que politique. La presse leur consacre des articles et laisse la parole à la seconde génération. Les campagnes présidentielles (2004, 2009 et 2014) sont souvent l’occasion d’aborder la question, et si des discours de réconciliation se font parfois jour, les harkis continuent d’être l’objet de violentes invectives.

Au-delà des stigmatisations et de la politisation des harkis

La question des harkis en Algérie et en France doit ainsi dépasser les enjeux de mémoire dont les manichéismes ont longtemps empêché, de part et d’autre des rives de la Méditerranée, une sérénité de la recherche scientifique. En 2008, l’historien algérien Mohamed Harbi écrit au sujet des harkis « qu’il faudrait étudier l’histoire d’une manière plus précise et renoncer le plus vite possible à toute une série de stigmatisations dangereuses ». En France, et ce depuis les années 1990, la production scientifique sur cet objet d’étude a amplement progressé permettant d’appréhender plus sereinement la complexité de ce groupe social, afin de contribuer à l’écriture d’une histoire totale franco-algérienne, au-delà des stigmatisations et de la politisation des harkis.

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