Nouveau

Le Bruit de l’Acacia quand il tombe

tronçonneusePropos de  Stéphane François recueillis par Francis Moray pour Franc-Maçonnerie Magazine (à propos de À droite de l’acacia, Edition de la Hutte).

Stéphane François, on vous connait comme spécialiste des subcultures et des mouvements radicaux, d’où vous est venu cet intérêt pour l’étude, d’abord de l’ésotérisme, puis de la Franc-maçonnerie ?

L’étude de l’ésotérisme est liée à mes recherches sur les milieux radicaux, en particulier à mes travaux sur certaines mouvances d’extrême droite, auquel j’ai consacré plusieurs ouvrages et articles.

Mon intérêt scientifique pour la franc-maçonnerie est venu ensuite, mais de façon logique, car il est afférent à mes recherches sur les rapports entre franc-maçonnerie et extrême droite (qui sont beaucoup plus complexes que ce que l’on imagine). En outre, j’ai été invité plusieurs fois à m’exprimer dans des loges sur l’ésotérisme et son rapport à la maçonnerie. De ce fait, je m’y suis plongé plus profondément, ce qui a comblé une curiosité personnelle : en effet, j’ai un intérêt personnel pour la franc-maçonnerie. Cela fait des années que je me tâte à « voir la lumière », sans trouver l’obédience, ni le rite qui me conviendrait.

Vous ne faites naturellement pas des synonymes de termes tels qu’ésotérisme, occultisme, hermétisme, tradition. Brièvement, comment les définiriez-vous ?

Pour faire simple, « ésotérisme » renvoie plutôt à une métaphysique qui s’inscrit dans un contexte historique et discursif particulier ; « occultisme » à son aspect pratique (comme la numérologie, l’étude de la Kabbale, l’astrologie ou l’alchimie), théorisé au XIXe siècle par des personnes comme Éliphas Levi ou Papus ; « hermétisme » à des doctrines conceptualisées à la Renaissance, lors de la redécouverte du pythagorisme et du gnosticisme alexandrin ; la « tradition » enfin, à la forme d’ésotérisme conceptualisé par Guénon au début du XXe siècle et repris par les traditionalistes et les pérennialistes.

Concernant votre dernier ouvrage, parlons du titre. Avec À droite de l’Acacia, on s’attend à un texte sur les mouvances éventuellement droitières au sein de la maçonnerie. Il n’en est rien, puisqu’il s’agit davantage d’une réflexion sur l’influence « ésotérique » au sein de la maçonnerie. Pourquoi ce titre ?sf2

Le choix du titre a été le fait de l’éditeur, même si je l’avais proposé au début de l’écriture de ce texte. Comme je respecte son choix, je l’ai accepté. Ceci dit, comme je considère le traditionalisme guénonien comme relevant plutôt d’une vision du monde conservatrice, et donc de droite, ce titre résume assez justement le propos développé dans cet ouvrage.

Et quant au sous-titre, De la Nature réelle de la franc-maçonnerie, diriez-vous que les tendances « ésotériques » ou « traditionalistes » que vous évoquez ici représentent la vraie nature de la FM ?

Non du tout, au contraire. L’ésotérisme s’est greffé sur la FM après sa naissance, et l’ésotérisme traditionaliste encore plus tardivement, après la Seconde guerre mondiale, c’est-à-dire très récemment. Au-delà de cela, il s’agit aussi d’un vieux débat : la nature profonde de la maçonnerie est-elle ésotérique ou non ? Certains disent oui, d’autres non. Je fais partie de la seconde catégorie. L’ésotérisme, y compris sous sa forme « traditionnelle » ou du moins sa forme « proto-traditionnelle », est présent depuis le XVIIIe siècle dans la franc-maçonnerie, mais son apparition dans la franc-maçonnerie est légèrement postérieure à l’essor de celle-ci. En effet, l’ésotérisme apparaît dans les loges et dans les spéculations métaphysiques maçonniques vers 1750, en particulier dans les hauts-grades. D’ailleurs les maçons anglais refusent ces hauts grades ainsi que leur contenu ésotérique. Guénon, au contraire, a vu dans ces rites des expressions d’une tradition plus ancienne, préservée par la maçonnerie opérative médiévale ; il faudrait donc selon lui respecter l’orthodoxie maçonnique pour retrouver la « tradition ». Toutefois cette vision ahistorique et ascientifique est battue en brèche par de grands « maçonnologues » comme Roger Dachez ou John Hamill, qui évacuent l’ésotérisme et l’occultisme de la franc-maçonnerie.

Une dimension majeure de la maçonnerie, de par sa symbolique même, c’est le travail. Là se trouve peut-être la vraie nature de la maçonnerie à côté de l’exaltation de l’homme et de l’humanisme…

Nous sommes d’accord. Ce point est important, comme les deux autres, mais il ressort de mes entretiens avec des maçons. Dès que ceux-ci font part de leur expérience, ils mettent en avant cet aspect très formateur tant du plan personnel qu’intellectuel. Le travail a, à mon avis, un rôle capital dans la franc-maçonnerie, par le retour sur soi, par la réflexion et la recherche qu’il impose.

Vous évoquez donc le « traditionalisme » de personnages comme René Guénon ou Julius Evola, des noms souvent entendus en maçonnerie, mais non lus, peut-être mal connus et mal interprétés. Quelle est l’influence de ces personnages ? Ou, plus simplement, existe-t-il vraiment des guénoniens et des évoliens (ou des loges évoliennes ou guénoniennes) en maçonnerie. En avez-vous rencontrés ? Et dans quel rite ?

L’influence de Guénon est plus visible que celle d’Evola, mais tous deux influencent une conception traditionaliste et conservatrice de la franc-maçonnerie. Il existe des loges guénoniennes. J’en connais quelques-unes, plutôt du Régime Écossais Rectifié, mais pas seulement. Les spéculations guénoniennes ont beaucoup influencé certaines franges de la maçonnerie contemporaine. Au point où certains maçons prennent pour argent comptant ces spéculations. En ce sens, Guénon a eu une influence très forte sur la franc-maçonnerie. Ainsi, on trouve une influence guénonienne dans le Dictionnaire de la franc-maçonnerie paru aux prestigieuses Presses Universitaires de France. En retour, les spéculations de Guénon ont provoqué de très vifs rejets de la part de certains maçons.

Par contre, je n’ai jamais rencontré de loges évoliennes, c’est-à-dire de loge se plaçant dans la filiation évolienne, même si je connais quelques maçons évoliens. Il existe aussi des loges dont les membres se réclament d’Evola. Mais à mon avis, ils ne maîtrisent pas l’œuvre du baron italien : celui-ci était, non seulement un théoricien du « surfascisme » et un auteur antisémite, un antimaçon très virulent, qui voyait un complot maçonnique. De fait, il avait repris à son compte les propos antimaçonniques de Léon de Poncins, en particulier ceux développés dans un livre de 1936, La Guerre occulte. Juifs et Francs-Maçons à la conquête du monde. Evola a développé cette thématique conspirationniste dans plusieurs articles, écrits à compter des années trente. Certains ont été repris dans ses Écrits sur la franc-maçonnerie, publié en français en 1987.

Peut-être existe-t-il des Guénoniens en maçonnerie, comme il y a des chrétiens, des bouddhistes, des agnostiques, des athées… Mais modifient-ils la franc-maçonnerie ?

Il existe des guénoniens en maçonnerie, qui des prosélytes de la pensée du « maître ». Toute leur vision du monde est vue par ce prisme. De ce fait, ils tentent d’accréditer les thèses de l’ésotériste français, et d’imposer cette vision du monde, cette « bonne parole » au reste de la communauté maçonnique. Ils tentent d’accréditer que la maçonnerie doit être vu comme « religion des religions », c’est-à-dire de lui donner un contenu forcément religieux et pérennialiste… En ce sens, effectivement, ils modifient l’histoire de la franc-maçonnerie, en la récrivant et en y ajoutant de nouveaux mythes, comme celui de la « tradition » primordiale. D’un autre côté, nous devons reconnaître qu’il existe des maçons athées, qui tentent d’en faire autant de leur point de vue. La franc-maçonnerie est une société humaine, avec les mêmes qualités, et surtout avec les mêmes travers. Pour répondre à votre question, oui, ils modifient la franc-maçonnerie. Ainsi les thèses guénoniennes développées dans le Dictionnaire de la franc-maçonnerie donnent l’impression aux lecteurs non spécialistes, ou novices, qu’il s’agit de la vérité, alors qu’il ne s’agit que d’une interprétation guénonienne/traditionaliste de la maçonnerie. En ce sens, effectivement, en influençant le lecteur maçon, ils modifient la franc-maçonnerie…

Corrélativement, à la lecture de votre ouvrage, on découvre clairement le discours « traditionnaliste » et ses parallèles, mais moins le discours traditionnel au sein de la maçonnerie. L’avez-vous observé ? Et dans quel rite, encore une fois ?

Oui, je l’ai observé. Moins dans un rite précis que tant une certaine littérature très souvent indigente intellectuellement parlant : il s’agit en fait de resucée, mal copiée et mal comprise, des thèses guénoniennes. Parfois, il y a des livres qui sortent du lot par la qualité de leur contenu, mais cela reste rare par rapport à l’indigence de la très grande masse publiée. En, fait, ce type de propos transcende les obédiences et les rites, et relève plutôt de l’adéquation personnelle de celui qui le formule. Ceci dit, les thèses guénoniennes trouvent pas mal d’échos chez ceux qui pratiquent le Régime Écossais Rectifié.

Finalement, malgré le titre de l’ouvrage, vous n’abordez pas stricto sensu la politique en dehors de l’approche « traditionaliste ». Le titre laisse entendre qu’il y a fusion entre « traditionaliste » et « droite » (p. 43). Vous nous avez dit que le titre n’était pas de vous. Peut-il y avoir, selon vous, un guénonisme de gauche ? Ou plus simplement, y a-t-il un sens à classer le guénonisme à droite ou à gauche.

Oui, on peut dire qu’il y a un « guénonisme » de gauche, qui se manifeste avant tout dans les mouvements « pérénnialistes » issus de Schuon, plutôt progressiste, « libéral » comme le disent les Américains. D’autres sont le fait de personnes qui sont principalement de « gauche » et qui trouve un intérêt dans les thèses de Guénon. Les « guénoniens de droite » sont, quant-à-eux, plutôt des personnes conservatrices qui trouvent dans les textes de Guénon une grille de lecture leur permettant d’analyser le monde et ses évolutions. En tant qu’historien des idées, j’ai tendance à placer les discours de René Guénon à droite de l’échiquier politique, du fait de ses positions ouvertement antimodernes, c’est-à-dire anti-Lumières, et conservatrices. Ce constat a aussi été fait par un jeune chercheur, David Bisson, dans sa thèse, qui doit être publiée dans les années qui viennent.

Vous citez Luc Nefontaine qui présente la FM comme une « religiosité séculière » (p. 92). Est-ce aussi votre point de vue ? En somme, quelle est votre définition aujourd’hui de la franc-maçonnerie ? Peut-on selon vous parler d’une franc-maçonnerie ou de franc-maçonneries ?

C’est vrai que la maçonnerie peut être vue comme une religion séculière du fait de ses rites, de son organisation, etc., mais pas seulement. Il s’agit aussi d’un groupe de pensée, d’une école de formation intellectuelle. D’autres y voyaient une « religion des religions », etc. Je ne peux pas donc donner une définition de la « franc-maçonnerie ». En effet, il me semble plus légitime de parler de « franc-maçonneries ». L’éclatement des positions, des obédiences est devenu tel qu’il est difficilement soutenable d’en parler de manière monolithique. Mais cela n’est pas propre à la maçonnerie : on peut en dire autant de la « gauche » ou de « droite », si on prend des exemples politiques. Il y a des « gauches » et des « droites ». C’est cette diversité qui est intéressante : on trouve aussi bien une approche séculière de la maçonnerie qu’une approche spirituelle…

Votre analyse du traditionalisme en maçonnerie ne concernerait-elle pas plutôt les degrés dits supérieurs que la maçonnerie symbolique des trois degrés initiaux ?

Oui, vous avez tout à fait raison. Ce traditionalisme concerne prioritairement les grades supérieurs. Mais il concerne aussi certaines petites obédiences avant tout spiritualistes, ésotérisantes ou occultisantes, qui pratiquent le rite de Memphis-Misraïm.

Le discours « traditionaliste » n’est-il pas foncièrement antinomique de la maçonnerie, qui vise à une remise en cause de soi, à une observation/rectification dans le miroir, et, en somme (ce que vous soulignez in fine) à une amélioration de soi pour améliorer la société.

Je le pense. Sa défense des castes, de la hiérarchie, etc. entrave toute remise en cause de soi et surtout de la société : celle-ci dans ces discours doit être immuable et statique. C’est un point de vue très conservateur et c’est que Stéphane Rials, grand spécialiste du monarchisme, appelle « l’horreur de la volonté » : une absence totale, voire un refus tout aussi total, de volontarisme pour améliorer la société. D’ailleurs, chez ces traditionalistes la société ne doit pas s’améliorer, mais préserver ses traditions, ses racines… Il s’agit clairement d’une pensée conservatrice. Il est intéressant de noter que Guénon considérait toute évolution politique et sociale comme une manifestation de la décadence moderne. Il est aussi très symptomatique de le voir considérer Désaguliers et Anderson comme des pervertisseurs de la « vraie maçonnerie »… Toute évolution est perçue comme une manifestation de décadence. Ceci dit, Guénon n’était pas contre une quête personnelle, mais celle-ci était déconnectée de la société et de ses évolutions.

Une certaine dimension de la maçonnerie peut certainement se traduire positivement par la vieille maxime Carpe Diem, profite de l’instant, de l’ici et maintenant. N’est-ce pas encore à l’opposé de la pensée traditionaliste qui développe une « haine du présent » (p. 76) ?

Oui, tout à fait. D’un autre côté, lorsque vous allez à l’encontre de la nébuleuse guénonienne, vous tombez rapidement sur des types psychologiques marqués : sur des mystiques tourmentés, ou insensibles aux plaisirs de la vie, ou sur de vieux ronchons qui passent leurs temps à maudire le monde moderne, forcément décadent. Des personnes, que l’on qualifie dans le langage courant de « vieux réacs ». Parfois, c’est plutôt proche de la réalité. Cette « haine du présent » est d’ailleurs, selon l’historien Michel Winock, l’une des caractéristiques du discours de « droite », c’est-à-dire de la droite conservatrice.

Dans le même esprit, la société telle que la voit Guénon est en quelque sorte hiérarchisée, avec chaque personne à sa place (pp. 72, 77). N’est-ce pas l’inverse de la maçonnerie où, certes, chacun occupe une fonction, mais est interchangeable et va systématiquement et régulièrement changer ?

Là encore, il faut remettre dans le contexte historique : la franc-maçonnerie s’est développée au même moment que les Lumières, et à la suite des Guerres de religions qui ont traumatisé les Européens. Elle s’est imprégnée des valeurs libérales (expression à prendre dans le sens de progressiste) des Lumières. Et ces valeurs s’opposent au système construit par Guénon. Il est d’ailleurs symptomatique qu’il nie ces valeurs progressistes au sein de la franc-maçonnerie. Guénon a été influencé par son éducation, c’est-à-dire une éducation catholique et de petit-bourgeois provincial de la fin du XIXe siècle. En clair, il vient d’un milieu conservateur, hostile à la modernité et aux Lumières, comme beaucoup de ses contemporains contempteurs du XXe siècle.

Dans votre approche et votre observation, est-il aussi vain de dire que la maçonnerie d’aujourd’hui est issue de la Révolution qu’elle l’est de la Contre-révolution ?

Oui. Pour différentes raisons. La première est d’ordre historique : la franc-maçonnerie est antérieure à la Révolution. Elle ne peut être donc ni révolutionnaire, ni contre-révolutionnaire (la contre-révolution, ne l’oublions pas, est apparue en réaction à la Révolution : sans elle, il n’y a pas de contre-révolution). La seconde est d’ordre personnel : des révolutionnaires, comme des contre-révolutionnaires se sont reconnus dans la maçonnerie et sont devenus des maçons de premier plan. Les premiers donnèrent plutôt naissance à la maçonnerie républicaine et laïque, les seconds à la maçonnerie spiritualiste… Enfin, les deux catégories entrèrent en maçonnerie avant 1789, les uns, comme La Fayette, dans des loges ouvertes aux idées des Lumières, les autres dans des loges plutôt illuministes, comme Joseph de Maistre

La Tradition condamne la modernité, mais cette dernière n’est-elle pas la Tradition de demain ?

C’est une bonne question. Évidemment ! Les historiens britanniques Eric Hobsbawm et Terence Ranger ont montré de façon magistrale que les traditions n’étaient en rien des « objets naturels », mais des constructions sociales… Les traditions naissent et disparaissent ; tandis que des inventions modernes deviennent des traditions. Rien n’est plus volatile qu’une création sociale. La tradition primordiale de Guénon n’existe pas, ou seulement dans l’esprit de celui qui l’a formulé. La filiation entre maçonnerie opérative et maçonnerie spéculative relève de ce que Roger Dachez appelle l’« erreur opérative » de Guénon.

Vous commentez la FM de par votre démarche scientifique. Mais commenter est-il comprendre ?

Encore une question intéressante. Oui, évidemment ! Votre question en porte une autre implicite qui est la suivante : faut être maçon pour la comprendre. Cela poserait de gros problèmes. En effet, s’il faut être maçon pour comprendre la maçonnerie, il faut être communiste pour comprendre le communisme, nazi pour comprendre le national-socialisme, ésotériste pour comprendre l’ésotérisme… Ceci dit, cette remarque, je l’ai très souvent entendue. Et à chaque fois, j’ai fait la même réponse : il s’agit d’un propos antiscientifique. D’un autre côté, au vu de certains propos énoncés par des maçons, on peut se demander si ceux-ci ont le recul nécessaire pour avoir une approche objective de leur milieu. Parfois, j’en doute. Ce point a été relevé par Roger Dachez.

Vous dites qu’en « travaillant sur les distinctions entre ésotérisme, occultisme et Tradition », l’observateur scientifique finit par être « suspect » (p. 92). Vous renvoyez au cas de Mark Sedgwick. Mais on devine une forme de vécu de votre part. Vous-mêmes, avez-vous eu l’impression de subir des critiques, de part ou d’autre, par le simple fait de vous intéresser à ce sujet « sulfureux » ?

J’en subis encore. Cela revient très régulièrement. Tout aussi régulièrement, je suis accusé d’être un nazi (du fait de mes recherches sur l’extrême droite), d’être un ésotériste (à cause de celles sur l’ésotérisme), ou une fusion des deux. Il est très mal vu dans certains milieux universitaires d’étudier ce genre de sujets. Soit, ce n’est « pas très sérieux » (propos dit évidemment sur un ton très condescendant), soit suspect (là, je deviens quasiment une personne à abattre)… Le monde universitaire français est très fermé aux problématiques des marges (spirituelles ou politiques) par rapport au monde universitaire anglo-saxon. C’est vraiment terrible. Et je ne parle pas des obscurs blogueurs qui s’empressent de partager sur Internet leur « expertise ». C’est franchement pénible.

Après avoir approché la FM par votre étude, en avez-vous aujourd’hui une image différente ? Vous semblez la laisser entrevoir à la fin de votre ouvrage ?

Oui et non. Cette image, je l’ai depuis quelques temps à force de fréquenter, et surtout d’échanger, avec des maçons. Comme je vous l’ai dit au début de cet entretien, c’est un monde qui m’intéresse d’un point de vue plus personnel. Ceci dit, j’ai toujours eu conscience de la complexité de cet univers.

In fine, et au regard, de vos matières d’étude, je ne peux éviter de vous interroger sur les liens entre le terroriste d’extrême-droite Anders Behring Breivik et la maçonnerie, puisque celui-ci aurait appartenu à une loge d’Oslo. Cette démarche vous parait-elle une pure infiltration par Breivik de la maçonnerie ou peut-il exister une autre cohérence ?

Je vous corrige sur un point : Breivik ne peut être considéré comme un militant d’extrême droite. C’est bien là le problème. Il était membre d’un parti néopopuliste, le Parti du progrès, et non pas d’un parti néonazi comme il en existe en Scandinavie. Seulement, il est plus simple intellectuellement (et surtout « journalistiquement » parlant) de le considérer comme un militant d’extrême droite ; cela évite de se questionner sur l’évolution et la maturation intellectuelle d’une telle personne. En outre, il faut garder à l’esprit qu’il existe des maçonneries beaucoup plus conservatrices que la maçonnerie française. En Norvège, non seulement, elle est conservatrice, mais elle met en avant son christianisme. Et la défense du christianisme est l’un des points d’achoppement de la vision du monde de Breivik. Il se présente comme un contre-jihadiste, comme un nouveau templier (d’où peut-être son intérêt pour les rites maçonniques templiers), qui cherche à défendre l’Occident chrétien des hordes mahométanes…

Publicités