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Populisme : une « sensure » politique ?

Source : photomontage de Shusaku Takaoda

Première parution : Charles Conte, « Populisme : une sensure politique », Humanisme,  n° 317, Octobre 2017.

Qu’est-ce qu’une sensure ? C’est un néologisme créé par l’excellent Bernard Noël, écrivain, poète et critique d’art. Dans son livre L’Outrage aux mots, publié en 1975, il fabrique ce terme pour désigner une forme de censure bien particulière. Celle qui consiste à donner un sens nouveau à un terme existant. D’où le remplacement du « c » par un « s ». Il s’agit d’une censure par saturation de l’espace médiatique et intellectuel, une confiscation de parole : une sensure. Tel est le destin du mot « populisme ».

Le mot populisme est aujourd’hui utilisé comme synonyme de nationalisme, d’extrême-droite, au minimum de démagogie. On désigne ainsi un nombre croissant de partis politiques dont la principale caractéristique est qu’ils ne se revendiquent pas populiste dans leurs intitulés ! Alternative für Deutschland en Allemagne, Union démocratique du centre en suisse, Front (devenu Rassemblement) National en France, Parti des démocrates en Suède, Parti des Vrais Finlandais, Mouvement cinq étoiles en Italie, Parti de la liberté en Autriche… C’est un constat. Même s’il est vrai que la référence à un peuple mythifié est constitutive de leur discours.

Avant les usages actuels, le populisme a été revendiqué expressément par des mouvements, des partis, et même une école littéraire, mais dans un sens tout fait différent. L’honnêteté intellectuelle ne commande-t-elle pas de définir un mot selon ceux qui l’utilisent, et qui les utilisent les premiers, et non par une attribution arbitraire ? Tentons ici un bref inventaire des populismes assumés dans leur expression publique. Tous ont eu pour objectif de construire un peuple.

Un mot confisqué

Les premiers en date sont les fameux « Narodniki », « gens du peuple » russes. Alexandre Herzen, philosophe humaniste et socialiste réformiste, est le fondateur de ce mouvement dont l’histoire a été écrite de façon détaillée par Franco Venturi dans Les intellectuels, le peuple et la révolution. Histoire du populisme russe au XIX° siècle (Editions Gallimard). Né aux alentours des années 1840 il se développe vraiment une vingtaine d’années plus tard. Des membres de l’intelligentsia russe, jeunes intellectuels membres des classes moyennes, s’engagent de façon très concrète auprès des paysans, les moujiks. Les groupes et les sociétés secrètes se multiplient. La plus connue est « Terre et Liberté ». La répression sera féroce. Des survivants riposteront avec des attentats terroristes. La mémoire des Narodnikis, et leur utopie sociale, reste vivante en Russie. C’est pour désigner ce mouvement que Grégoire Alexinsky, député ouvrier de Petrograd, a introduit le mot dans la langue française dans son essai paru en 1912 La Russie moderne. 

Presque à la même époque, à partir de 1860, des fermiers américains se révoltent contre les taux usuraires pratiqués par les banques et les tarifs prohibitifs des chemins de fer. Avec divers regroupements: Mouvement des Granges (des coopératives), Alliance des paysans… C’est aussi le cas d’ouvriers : les Chevaliers du Travail sont créés par des francs-maçons… Un Parti du Peuple « People’s Party » est fondé. Les femmes sont admises et actives. Malgré des préjugés réels, des alliances entre pauvres blancs et pauvres noirs sont mises sur pied. En 1896 le People’s Party fusionne avec le Parti démocrate et présente un candidat à l’élection présidentielle, William Jennigs Bryan. Il n’est pas élu et les revendications populistes (nationalisation des chemins de fer et d’une partie du crédit, vote des femmes…) s’effacent, mais pas complètement. On en retrouve l’inspiration notamment dans le New Deal (Nouvelle Donne) conduit par le président Franklin D. Roosevelt de 1933 à 1938. Cette belle aventure fait l’objet de belles pages dans le livre de Howard Zinn Une histoire populaire des Etats-Unis. De 1492 à nos jours  (Editions Agone).

Signe des temps, les Editions La Thébaïde viennent de rééditer le Manifeste du roman populiste dans leur collection « L’esprit du peuple ». Ce texte marquant a été publié dans le périodique L’Œuvre en 1929. Son rédacteur est Léon Lemonnier (1890-1953), professeur d’anglais, historien et auteur d’une dizaine de romans. Le Manifeste  affirme : « Nous sommes quelques-uns bien décidés à nous grouper autour d’André Thérive, sous le nom de « romanciers populistes ». Le mot, nous l’avons dit, doit être pris dans un sens large. Nous voulons peindre le peuple, mais nous avons surtout l’ambition d’étudier attentivement la réalité. Et nous sommes sûrs de prolonger ainsi la grande tradition du roman français, celle qui dédaigna toujours les acrobaties prétentieuses, pour faire simple et vrai ». Critique d’art, journaliste, André Thérive fut l’auteur de romans très lus à l’époque. Ils ont pu être comparés à ceux de François Mauriac.

A la suite du roman naturaliste illustré par Emile Zola et avant la littérature prolétarienne chantée par Henri Poulaille, l’école littéraire populiste marque ainsi son temps. En particulier en décernant un Prix du roman populiste chaque année. Le premier, en 1931, consacre L’Hôtel du Nord d’Eugène Dabit. En 1938 ce tableau de la vie ouvrière parisienne sera adapté au cinéma par Marcel Carné avec les merveilleux Louis Jouvet et Arletty, sous le titre « Hôtel du Nord ». On ne compte plus les chefs d’œuvre récompensés par ce Prix : Les Hommes de bonne volonté de Jules Romain, Le Mur de Jean-Paul Sartre, Le Pain des rêves de Louis Guilloux, Le Bout-Galeux de Jean-Pierre Chabrol, La Maison des autres de Bernard Clavel, La Fugue flamande d’André Pierrard, A quoi pense Walter ? de Gérard Mordillat, Bel Air de Sylvie Caster, Le Soleil des Scorta de Laurent Gaudé… Signe des temps aussi, en 2012 le Prix est renommé « Prix Eugène Dabit du populisme » pour « se démarquer des manipulations sémantiques qui ont détourné le sens du joli mot de populisme pour désigner le plus souvent des postures politiciennes démagogiques ».

Le réalisme poétique, ou l’amour du peuple

Le réalisme poétique est un courant cinématographique qui s’est développé en France à partir des années 30. Face à la crise mondiale, il a été animé par une stupéfiante pléiade de réalisateurs : Jean Vigo, Jean Renoir, Marcel Carné, René Clair, Jean Grémillon, Julien Duvivier, Marcel Pagnol… d’acteurs : Jean Gabin, Michèle Morgan, Arletty, Michel Simon… de dialoguistes et scénaristes : Jacques Prévert, Henri Jeanson… Le peuple était au cœur de leurs nombreuses créations. Ils ont parfois été taxés de populisme. Mais c’est le critique britannique Roger Manvell qui a proposé le nom qui est resté à ce mouvement : le réalisme poétique.

Réalisme car la vie populaire était décrite dans ses nombreux aspects, sans complaisance, mais avec empathie. Poétique car il ne s’agissait pas d’un simple naturalisme. La dimension tragique, le recours au fantastique social, l’attention au charme du quotidien… donnaient une dimension spécifique à ces œuvres. « La Belle Equipe » de Julien Duvivier restera ainsi le film emblématique du Front populaire. « L’Atalante » de Jean Vigo est un des plus célèbres hymnes à l’amour fou. « La Grande Illusion » de Jean Renoir est le grand film sur les êtres humains prisonniers de leur guerre. Enfin beaucoup de films s’inspiraient de romans à la fibre populiste. A partir de « Quai des brumes » de Pierre Mac Orlan, Jacques Prévert écrit un scénario qui sera mis en scène par Marcel Carné. Dans son film « Remorques » Jean Grémillon salue les marins décrit dans le livre du même nom écrit par Roger Vercel. Le couple mythique Jean Gabin et Michèle Morgan incarnant les principaux personnages…

Faire peuple

Incontestablement antérieurs aux dérives xénophobes, voire racistes, le mouvement des Narodnikis, le People’s Party, le Prix du roman populiste ont illustré en Russie, aux Etats-Unis et en France une conception du peuple émancipatrice. On pourrait donner d’autres exemples, moins connus ou plus contestables car liés à des chefs charismatiques, comme le fait Alexandre Dorna dans son Que sais-je ?. Ces populismes sont à la fois différents, marqués par leurs lieux de déploiement, les circonstances historiques, et semblables dans leur aspiration profonde : construire des peuples libres, maîtres de leurs destins. Faire peuple. Loin de manifester une dépolitisation, ils tentent au contraire de se réapproprier la politique confisquée par des professionnels. Ce sont la défense des conquêtes sociales, la préservation des libertés qui sont à l’ordre du jour. Souvent chaotiques, parfois confus ou contradictoires, ces grands moments de fraternité ne doivent pas être idéalisés. Mais ils perdurent dans la mémoire collective et inspirent des mouvements ou des partis actuels dont pourtant aucun ne fait l’unanimité.

Sont-ils toujours d’actualité ? Chacun pourra en juger en lisant l’ouvrage dense et profond d’Ernesto Laclau La Raison populiste. Peut-on identifier les intérêts convergents des ouvriers, des paysans, des employés, des classes moyennes qui, tous ensemble, constituent un peuple ? L’auteur, politologue d’origine argentine, fut compagnon de Chantal Mouffe et proche de Jacques Rancière. Deux autres perspicaces analystes du populisme. Ernesto Laclau rappelle dans son livre la plateforme adoptée par le People’s Party. Elle nous servira de conclusion ouverte :

« Nous nous réunissons dans une nation qui se trouve au bord de la ruine morale, politique et matérielle. Le peuple est démoralisé. Les journaux sont subventionnés ou muselés. L’opinion est réduite au silence… On dérobe sans vergogne à des millions d’hommes le fruit de leurs efforts pour amasser des fortunes colossales, sans précédent dans l’histoire du monde, dont les possesseurs méprisent la République et mettent la liberté en danger… Si on ne s’y oppose pas, elle annonce de terribles convulsions sociales, la destruction de la civilisation ou l’établissement d’un despotisme absolu ».

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