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Criminalité organisée ou Mafia : il y a-t-il une différence à faire ?

Par Guillaume Origoni

De 600 à 1800 milliards de dollars blanchis tous les ans dans le Monde. C’est ce que révèle le Groupe D’Action Financière dans son rapport de 2010. Les activités de la criminalité organisée sont mesurées grâce à cet indicateur. Les institutions mises en place pour lutter contre le blanchiment de capitaux sont en alerte car le montant des sommes engagées dans ce processus ne cesse d’augmenter. Les États craignent une déstabilisation et cherchent les moyens adéquats pour endiguer cette dynamique. L’urgence de ce combat n’échappe pas aux citoyens pour qui la sécurité est une préoccupation légitime. Cependant, la réalité que recèle le terme même de criminalité organisée est-il neutre dans cette guerre que se livre les États et les groupes criminels ? Les États n’ont-ils pas eux même une part de responsabilité dans l’explosion de cette criminalité ? Est-il correct de parler de criminalité organisée plutôt que de Mafias afin de définir plus précisément une notion parfois trop imprécise ?

La criminalité organisée : un terme vague pour décrire une menace précise

Il est difficile de donner une définition précise de la criminalité organisée. On peut apparenter cette notion à un terme administratif voire journalistique afin de rendre intelligible une réalité souvent encore plus évasive : la criminalité transnationale.

La lutte contre le blanchiment d’argent liée aux trafics internationaux a donné naissance à un nombre toujours croissant d’institutions pour le combattre : Interpol, Le Groupe d’Action Financière (GAFI), le Traitement du Renseignement et Actions Contre les Circuits Financiers Clandestins (TRACFIN), L’Office Contre la Drogue et le Crime (UNODC)… les résultats sont probants, car les saisies d’argent découlant du crime transnational sont en nette augmentation depuis les années 1990.

Les États, par le biais de leurs représentations diplomatiques font de cette lutte une priorité. Puisque le crime est transnational et organisé, les moyens d’action doivent l’être également.

Afin de prendre la mesure de l’inquiétude que génèrent les groupes criminels dans le monde, il est vraisemblablement important de rappeler qu’en 2009, les USA ont reconnus « qu’une telle menace est aujourd’hui plus importante que le terrorisme international ». Or depuis cette déclaration, aucun G8 ou G20 n’a vu la lutte contre la criminalité organisée inscrite à l’ordre du jour.

Le langage est une représentation de la réalité, il ne doit rien au hasard, il est défini par un cadre de référence. Le cadre choisi par les États et les institutions faisant référence au crime organisé, rend difficile toute tentative d’incarnation des acteurs de cette criminalité. La dénomination choisie ne révèle-t-elle pas une difficulté à reconnaître la réalité de ce que nous nommons « crime organisé ». Les pays qui ont à faire face de façon brutale et endémique à ce phénomène lui donne un nom : le système mafieux.

La Mafia ou le vrai visage de la criminalité organisée

L’origine du mot Mafia reste mystérieuse. Il n’en demeure pas mois que les institutions rechignent à l’utiliser ou l’emploient parfois pour décrire des réalités qui n’ont pas de liens avec l’essence même des systèmes mafieux. En France il est par exemple courant de parler de « mafia des banlieues ».

On connaît trois phases d’évolution des criminalités. La première peut être qualifiée de « dissociée », c’est-à-dire que le milieu criminel génère ses propres revenus qu’il tire d’activités illicites, le plus souvent : drogues, jeux, prostitution. La deuxième évolution d’un groupe criminel est une conséquence directe de la première, il s’agit de la phase « parasitaire ». Les richesses ne sont plus acquises uniquement en autarcie, le crime s’organise et s’alimente également du détournement de l’argent public.

Le stade le plus abouti de cette hiérarchie est la phase « osmotique ». Cette situation voit les frontières entre criminalité organisée et pouvoir public se confondre : c’est le système Mafieux.

Il est peut être alors plus facile de comprendre pourquoi le terme de criminalité organisé est préféré par les États à celui de Mafia : la criminalité organisée décrit une dynamique externe à l’État, alors que Mafia désigne explicitement la collusion entre État et groupes criminels.

La lutte contre le blanchiment d’argent nécessite donc la prise en compte de la corruption, sans laquelle la circulation des capitaux est difficile. L’existence de la corruption devient alors difficile à admettre lorsqu’elle touche nos propres institutions. Elle est pourtant le corollaire de la prospérité des mafias.

Admettre que des réseaux mafieux existent au sein des sociétés qui traditionnellement n’en sont pas porteuse est un frein culturel facilitant la circulation des capitaux. Les Officiers allemands de la BND1 (service de renseignements Allemand) ont produit des rapports précis décrivant l’installation sur leur propre territoire de familles de la n’drangheta (mafia calabraise), ils n’ont jamais été pris en compte avec le particularisme du phénomène mafieux. Les pouvoirs politiques savent que la reconnaissance d’une implantation mafieuse au cœur de leur territoire est un aveu d’échec, car les mafias sont fortes là où les États sont faibles.

« Et vous ? Où en êtes-vous avec l’alcool ? »

La cartographie des Clans est aujourd’hui précise. Les 4 mafias du sud de l’Italie2 restent hégémoniques notamment pour leur capacité d’infiltration dans l’économie légale. La Russie compte une criminalité organisée puissante en phase parasitaire avancée, les cartels mexicains sont responsables de 10 000 morts aux cours des douze derniers mois et de plus de 35 000 morts sur les 5 dernières années, les triades chinoises prospèrent dans le capitalisme sauvage de l’empire du milieu…la liste est longue puisque nous ne parlerons pas de l’Albanie, du Nigéria, de la Turquie, ni de l’implantation de la Cosa Nostra dans tout le continent Nord-américain. Gardons toutefois un chiffre à l’esprit : 700 milliards de dollars. C’est l’estimation du Chiffre d’Affaire mondial généré par les activités de l’ensemble de ces groupes mafieux. Cet argent n’est point caché sous les matelas de vieux boss à la voix rauque. Il circule. Il circule même de plus en plus et de plus en plus vite. Cette dynamique reste la condition sine qua none du blanchiment : « Nous parlons d’une menace pour l’humanité. Un poids économique si grand qu’une question se pose : où cela va-t-il nous mener ? » s’alarme Antonio Maria Costa, ancien directeur de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime. Fabrice Rizzoli3 et moi-même fûmes interviewés en 2011 par Federico Lacche, journaliste de Libera Radio, la radio anti-mafia de Bologne, sur la vision que nous avions du phénomène mafieux en France. Notre réponse fut sans appel : ce champ de recherche n’a pas d’existence dans les universités françaises. C’est pourtant dans ces mêmes universités que les services de renseignements recrutent une partie de leurs analystes. Pouvons-nous sérieusement penser que la France n’est pas contaminée ? Les magistrats italiens et députés européens ont obtenu qu’une commission d’enquête parlementaire sur la criminalité organisée soit ouverte et instruite depuis novembre 2011. Nous attendrons qu’elle rende son rapport, mais gardons à l’esprit ces nouveaux paradigmes :

  • Les capitaux mafieux se sont multipliés de façon exponentielle avec les marchés publics.

  • Ces capitaux sont aujourd’hui en circulation dans l’économie légale.

  • Les montants investis par les mafias dans l’économie légale sont si important que nos économies en deviennent dépendantes.

  • L’agro-alimentaire, la distribution de l’eau, la gestion et le traitement des déchets, les infrastructures, sont touchées par ces investissements mafieux.

J’ai donc demandé l’avis de Giovanni Tizian sur l’état de la colonisation mafieuse en Europe et en France. Cette interview a été publiée par RUE 89 en juillet dernier.Giovanni Tizian est un journaliste italien qui enquête depuis plus de cinq ans sur l’extension territoriale des réseaux mafieux. La vie de Giovanni Tizian est une histoire qui commence mal. La suite n’est guère plus réjouissante. En 1994 alors qu’il devait avoir approximativement 9 ans, son père est assassiné par la ‘Ndrangheta  La famille quitte alors la Locride en Calabre pour Modena, en Emilie Romagne. En 2006, Giovanni devient journaliste et enquête sur les ramifications de la criminalité organisée dans le Nord de l’Italie. Son travail contribuera à l’établissement d’une cartographie précise des clans, notamment en Emilie. Il est déterminé, rigoureux, précis et fait face à un ennemi tout aussi déterminé, rigoureux et précis. Tout laisse à penser que la publication récente de son livre : « Gotica ‘Ndrangheta, mafia e camorra oltrepassano la linea »  est très renseignée. L’État Italien a décidé de le protéger 24h/24 et 7/7.

La mise en place d’une protection rapprochée pour un journaliste est toujours difficile à concevoir dans un État de droit. Pourtant, nous ne relatons point des faits émanant du Mexique ou de la Colombie, mais bel et bien de la région de Bologne où Giovanni Tizian avait, depuis peu, accepté la charge de prendre la direction de Libera Radio, la radio anti-mafia du réseau associatif éponyme. Federico Lacche, rédacteur en chef de Libera, a fait part à mafias.fr de sa « vive inquiétude devant la prolifération incontrôlé des réseaux mafieux en Emilie Romagne et dans le Nord du pays. Nous ne pouvons pas encore parler de colonisation, qui serait un prélude au contrôle du territoire, mais nous craignons que cette phase soit en cours d’élaboration par les clans.

Le phénomène mafieux est endogène, même si le second conflit mondial servira de catalyseur à son enracinement par le biais de James Jesus Angleton (cf. Mafias italiennes et relations internationales), les anti-viraux que sécrètent le corps social italien le sont tout autant. Les difficultés de Giovanni Tizian ont provoqué une réponse citoyenne sous l’impulsion de l’association da Sud qui a mis en place un réseau d’escorte civile et populaire. Le journaliste doit également faire face à une difficulté supplémentaire, celle d’être un journaliste précaire, enchaînant les piges mal payées malgré le sérieux de ses enquêtes. Ce qui le place de facto dans une situation d’insécurité sociale extrême : démuni, isolé et condamné à mort par la mafia la plus puissante au monde : la ‘Ndrangheta.

Entretien :

Depuis le 22 décembre 2011, vous vivez sous la protection d’une escorte de police. Pouvez vous expliquer ce qu’induit cette façon de vivre ?

Vivre sous escorte signifie en premier lieu ne plus vivre seul. Mon intimité est partagée avec ceux qui me protègent. Quotidiennement, la tranquillité n’existe plus, ma vie privée est distordue. Les amis, la sortie au restaurant, le cinéma, toutes ces choses deviennent compliquées. J’ai rapidement compris que la plupart de mes activités se feraient désormais chez moi. Les relations sont très limitées et cela induit une difficulté supplémentaire sur le plan professionnel, car cette restriction nouvelle m’oblige à me méfier, à faire plus attention à mes sources pour me consacrer uniquement à celles qui sont fiables. Évidement, il devient alors difficile d’étoffer le réseau indispensable à la bonne pratique du journalisme.

Aviez-vous envisagé la probabilité d’une mise sous escorte ou, a contrario, cela restera une expérience traumatique ?

Je ne l’avais jamais envisagé. Il est évident que lorsque tu travailles sur la mafia, tu t’attends toujours à des pressions possibles, des menaces pour empêcher publications et enquêtes, mais vivre sous escorte, non, vraiment pas. Cela reste pour moi un changement radical, un facteur déstabilisant.

Avez-vous ressenti une solidarité nationale voire internationale autour de votre cas ? Comment a réagi la société autour de vous ?

Les réactions furent positives. Les manifestations de solidarité ont afflué. L’association « Da Sud » a organisé une campagne en adéquation avec mes convictions, ils ont évité le piège de la construction héroïque autour de ma personne. Ce type de représentation est nocif, car, en fin de compte, il tend à déresponsabiliser les individus. Cette responsabilité reste pour moi le cœur du problème. Nous n’avons pas besoins de héros, mais de citoyens qui par la multiplicité de leurs gestes combattent la mafia jour après jour. Dans le cas contraire, la solidarité devient vide de sens. Du côté des politiques, les choses doivent être plus nuancées. Parmi ceux qui m’ont soutenu, certains ont ensuite usé de leur influence pour éviter l’arrestation de camoristes. D’une façon générale, cette vague de solidarité m’a fait chaud au cœur même si l’ensemble de ces manifestations n’est pas toujours homogène. Sur le plan international, quelques journalistes étrangers se sont intéressés à mon cas, mais cela reste marginal. Pourtant, le nord de l’Italie est en relation constante avec l’Europe et, l’Allemagne ou La France seraient bien inspirés en prenant en compte ce phénomène avec le plus grand sérieux. Ces États ne se rendent pas vraiment compte des conséquences de telles sous-évaluations.

Justement, vous avez réalisé récemment avec Fabio Tonacci, l’interview d’un repenti de l’ndrangheta. Cette entrevue a mis en évidence le problème croissant de la colonisation mafieuse hors des frontières de la péninsule, tout d’abord en Allemagne, mais aussi en France.

Oui ! Tout à fait ! Ce repenti nous à clairement expliqué qu’il a conclu en France des affaires, sur la côte d’azur, pour le Clan De Stefano, qui est l’un des plus puissants de Reggio Calabria, historiquement implanté sur la Riviera, à Cap d’Antibes notamment. Le clan De Stefano est un des plus puissants car il a su mettre en place un circuit de financement efficient duquel la Ligue du Nord fait partie. Les enquêtes ont fait émerger ces investissements de l’ndrangheta sur la côte d’azur. Si ce clan est le plus puissant, les déclarations du repenti ont permis de mettre en lumière 4 autres « familles » de l’ndrangheta dans le sud de la France. Un essaimage important est en cours à Pegomas, au nord de Cannes, par le Clan Pesce également très puissant qui a aussi pris racine à Milan. Enfin, la présence des « cosche » ionniènes est une certitude en ce qui concerne Marseille. Celles-ci sont impliquées dans le narco-trafic international. La France est un centre névralgique du business mafieux car les familles ont besoin de ports pour prospérer et Marseille est l’un d’eux. L’autre point important réside dans les investissements immobiliers. Le Clan Pellegrino qui domine Vintimille et Bordighera, les villes frontalières, réalise des investissements en France par le biais de la « chambre de compensation ». Cette structure organisée permet les investissements immobiliers en Ligurie, mais assure également le lien entre les ‘ndrines du nord de l’Italie et les familles installées en France et en Espagne. Cet instrument coordonne les ordres qui émanent de Calabre, passent par les régions frontalières et trouvent un réceptacle en France.

A Marseille Jean Noël Guérini, Président socialiste du Conseil général des Bouches du Rhône a été mis en examen pour prise illégale d’intérêt, association de malfaiteurs, trafic d’influence. Son frère qui gérait plusieurs sociétés de traitement des déchets était proche d’un boss local. Criminalité organisé ou mafia ?

Je ne connais pas spécifiquement cette affaire, mais qu’il s’agisse de criminalité organisée ou de mafia, distinction que je ne peux faire dans ce cas précis, il est clair que la collusion entre politique et criminalité remontent souvent sur nos écrans radar lorsqu’il s’agit de Marseille. Je peux par contre vous dire avec certitude qu’il y a eu dans la cité phocéenne des cas, qui à ce jour ne sont pas encore remontés à la surface, de marchés publics auxquels l’ndrangheta Ligure serait mêlée suite à l’approche de politiques locaux.

Le parlement européen, poussé par les propositions de Rosario Crocetta, Rita Borsellino et Sonia Alfano, a crée depuis le 25 novembre 2011, une commission anti-mafia. Saut qualitatif ou coquille vide ?

C’est indubitablement un progrès. Il conviendra par la suite de savoir quelle sera sa véritable influence. Je crois qu’en Europe, l’attention portée à ce problème est réelle. C’est un pas important. Les magistrats que nous avons interviewés ont manifesté leur désir d’avancement dans la collecte d’informations sur le phénomène. Les yeux s’ouvrent et les langues se délient car beaucoup comprennent aujourd’hui que le cloisonnement entre légal et illégal n’existe plus. La concurrence que font les entreprises mafieuses aux entreprises légales est un fléau. C’est ce qu’expriment les magistrats aujourd’hui.

1 Bundesnachrichtendiens, l’équivalent de notre DGSE, le service extérieur.

2 La Cosa Nostra sicilienne, l’ ‘ndrangheta calabraise, la camora de Campanie et la sacra corona unita des Pouilles.

3 Fabrice Rizzoli (né en 1971) est un chercheur et enseignant français, officiant dans divers établissements universitaires. Docteur en science politique, il est spécialiste de la criminalité organisée et des mafias en coopération avec le Centre Français de Recherche sur le renseignement .

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