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Étudiant copie-blanche, qui es-tu ?

Source : flickr

Alors qu’une réforme nationale de l’université est annoncée pour mettre entre autres fin à la pratique des tirages au sort , tandis que la landerneau politico-universitaire de la ville de Perpignan est en ébullition, il nous a semblé intéressant de publier ce texte de Dominique Sistach  « Étudiant copie-blanche, qui es-tu ? », paru dans Multitudes, 2013/3 (n° 54), p. 13-18, afin de recadrer l’articulation entre le local et la national des difficultés rencontrées par les étudiants.

Un article du journal Le Monde révèle une des réalités actuelles des universités françaises, ici à Perpignan peut-être plus qu’ailleurs, les étudiants frauderaient les bourses1. des étudiants « opportunistes » utiliseraient depuis quelques années l’université comme source de financement, ne fréquentant ces lieux que pour signer les procès-verbaux d’examen, s’enrichissant par le travail au noir pour compléter leurs ressources indues. Les chiffres que donne la présidente de l’université de Montpellier III (700 fraudeurs sur 5 000 étudiants), les cas présentés par des personnels de l’université de Perpignan, les rumeurs échangées par les personnels de direction des universités du Languedoc-Roussillon, laissent à penser que cette population existe et qu’elle croît depuis quelques années au point de fausser le système de répartition des moyens financiers des établissements qui tient compte des taux de réussite en première année.

Que savons-nous ? Pour les boursiers sur critères sociaux, qu’il faut distinguer des boursiers sur critères de mérite, la région Languedoc-Roussillon est la 8e qui octroie le plus ce type de ressources (hors DOM-TOM) : 28,27 % par rapport au nombre total d’étudiants (34,56 % pour le plus élevé, la Corse ; et 15,63 % pour le moins élevé, l’Île de France2). Dans l’Hexagone, le taux d’étudiants boursiers a été stable de 2001 à 2007 (29,3 % en 2007-2008). Il a ensuite fortement progressé : 32,7 % en 2008-2009, 35,8 % en 2009-2010, 37,5 % en 2010-2011. Le nombre de boursiers nécessiteux augmente, et surtout le nombre de primo étudiants peu à même de trouver leur destin à l’université. Ce n’est pas tant la massification d’un public « parasite » que la modification mécanique des règles d’intégration économique des étudiants les moins favorisés, matériellement et culturellement, qui saille. Que des étudiants fraudent délibérément le système boursier ne fait pas débat. Que leur nombre, leur présence, leur origine et leur trajectoire laissent à penser qu’il s’agit de manœuvres dilatoires massives est un pas qu’il est difficile de franchir.

Cette augmentation des boursiers sur critères sociaux a eu un impact local très net. Les unités de formation perpignanaises ont réagi, il y a deux ou trois ans, selon les cas, en adaptant leurs modalités sélectives et le contrôle de l’assiduité aux travaux dirigés. Jusque-là, la règle était appliquée avec souplesse. Les trois absences non excusées par l’étudiant étaient librement appréciées par les enseignants. Or, enquête faite auprès des services de scolarité de l’université de Perpignan, on constate que l’afflux guidé par les réformes de l’université et l’objectif d’atteindre un ratio de 50 % d’étudiants reçus en Licence, et ainsi de mieux guider « les étudiants par défaut » (ceux qui s’inscrivent à l’université par défaut), mais également, par le meilleur soutien financier aux étudiants les plus défavorisés, a entraîné un resserrement disciplinaire du contrôle de la présence. Autrement dit, là où l’État ouvre les conditions d’accès et de réussite aux études, les établissements universitaires, contraints à l’acceptation de tous les dossiers étudiants, sans sélection de compétences, contiennent ces flux par le contrôle de la présence des bacheliers, notamment ceux à mention technique et professionnelle3. Enseignant et chercheur dans cette université depuis deux décennies, le phénomène dont je peux témoigner est bien plus profond et complexe qu’il n’y paraît.

La catégorie des étudiants copie-blanche n’est pas homogène, en tout cas au sens où cela est décrit. Certes, depuis le début des années 2000, le phénomène est récurrent, mais marginal. dans la complexité de l’univers hiérarchisé et fragmenté des formations supérieures, les étudiants copie-blanche sont une partie visible et intégrée à l’ensemble des étudiants venant par défaut dans les universités. Ces étudiants, souvent après le refus des formations post-baccalauréats sélectives (IUT, BTS), ont découvert la potentialité d’être inscrit à l’université et boursier sans obligation de réussite, au moins durant les deux premières années de la Licence (au-delà, la règle prévoit que l’étudiant ait obtenu un certain nombre de crédits d’enseignement). La seule présence aux travaux dirigés obligatoires comme seule contrainte, l’absence de motivation à poursuivre un cycle par défaut, l’écart des compétences pour des bacheliers professionnels et techniques avec les savoirs académiques des sciences sociales, la force des imaginaires à caricaturer les savoirs théoriques, etc., à ce carrefour-là donc, l’université ne pouvait devenir qu’une source de financement, puisqu’elle n’offre rien de précis à ces publics de l’université de masse. Il ne s’agit donc pas d’une catégorie que l’on peut essentialiser par ses provenances visibles (quartier sensible, groupes ethniques), mais d’une multitude de cas conglomérée dans les formations supérieures, produit de la sélection scolaire, et de l’incapacité des universités à les identifier et à les accueillir. Là où l’on est tenté de penser le visible par l’évidence, ces catégories d’étudiants en déshérence sont beaucoup plus variées que l’article du Monde ne le laisse entrevoir.

Ils ne sont pas tous en première année. Ils ne correspondent pas tous aux stigmates de cette essentialisation. Ils ne sont pas tous dans la caricature d’étudiants-voleurs des deniers publics. d’aucuns ont déjà réussi des formations en BTS, plus rarement en IUT, et sans emploi, se sont réinscrits dans des formations de fin de premier cycle, avec les équivalences correspondantes. Il ne s’agit pas alors, précisons-le, de « mauvais étudiants », mais le plus souvent de jeunes ayant achevé un cycle supérieur court, voulant arrêter leurs études et rechercher un emploi. en ce cas, l’université est un entre-espace, un lieu d’attente, entre le marché du travail et les lieux de formation. Ces étudiants s’inscrivent en Licence professionnelle, voire en première année de Master dans des cas plus rares, en attente de trouver une alternative professionnelle à leurs activités temporaires ou à leurs inactivités juvéniles.

Ces étudiants s’adaptent à la situation économique et sociale locale et régionale ; ils s’adaptent aussi à de nouvelles socialités essentielles à leur construction ; et enfin, ils s’adaptent à cette université qu’ils découvrent. Ils utilisent bien par substitution cette aide publique aux études comme une aide sociale4 (les pouvoirs publics l’entendent également ainsi : le service payeur des bourses régional, le CROUS, est, notons-le, particulièrement souple quant au règlement des bourses indues). La Ville, le département et la région n’offrent que peu d’alternatives économiques ; et l’université représente un organon de cette paupérisation que l’on peut exploiter à dessein, souvent comme ressource de son autonomie. en 2009, dans les Pyrénées-orientales, le taux de chômage des 15/64 ans s’élevait à 21 %, avec un pic à 35 % pour les 15/24 ans5, les résultats de l’insertion professionnelle étant variables selon la nature des formations. dans ce contexte plus que particulier, la jeunesse locale n’ayant ni les capitaux sociaux, culturels ou économiques suffisants pour capter des liens garantissant les emplois par cooptation, ni la capacité comme auparavant de trouver un emploi étudiant (la diminution des possibilités d’emplois de surveillants de collège ou de lycée joue ici un rôle très important), est bien en phase d’attente ou accaparée par des emplois les détournant de leurs études. attendre quoi et qui ? on ne sait pas trop, dans cette société éphémère.

À l’instar de l’ensemble de la communauté étudiante, ils font le choix de ne pas utiliser l’université pour ce qu’elle peut leur apporter. Les facultés sont souvent désertées. Les cours magistraux sont abandonnés. À titre d’exemple, sur un enseignement réalisé au cours de l’année 2012/2013, en Licence 2 de droit, sur 180 étudiants inscrits, seuls 35 % participent en moyenne aux enseignements magistraux ; la fin de semestre s’achève en général devant quelques individus épars dans des amphithéâtres tout à coup surdimensionnés. en Licence 1, le nombre d’étudiants défaillants aux travaux dirigés est de l’ordre du tiers des inscrits ; sur un total de 300 étudiants, une centaine ne remplit pas les conditions d’assiduité imposées par l’unité de formation. Les étudiants « en attente » découvrent que leurs congénères ne sont pas, en apparence, beaucoup plus investis qu’eux. Ces manquements constituent bien l’événement masquant le non-événement de la déshérence étudiante.

Les différentes réformes de l’université ont fait des licences académiques, des modèles pédagogiques bien curieux, temporellement tronçonnés par la semestrialisation des enseignements, pédagogiquement inversés par la prépondérance des travaux dirigés (obligatoires) sur les cours magistraux (facultatifs), défonctionnalisés par la soumission des matières fondamentales aux contingences des options. Bref, dans cet univers de hâte et de stratégies que vivent les étudiants-consommateurs6, nos étudiants-copies blanches se sentent parfaitement en adéquation à profiter d’un monde qu’ils jugent en ruine. Il n’y a aucune honte à emprunter à cet univers qu’ils jugent majoritairement en désaffection. L’estime qu’ils ont de l’institution est quasi nulle. Ayant dû convoquer un étudiant réfractaire et turbulent qui avait éconduit violemment une de ses chargés de travaux dirigés, lui reprochant de ne rien faire durant ses séances (il venait en cours muni de son seul téléphone portable, dormait sur la table, et refusait de répondre aux sollicitations de l’enseignante), ce dernier m’avait accordé qu’il n’aurait jamais fait cela dans son lycée, « parce qu’il y avait le conseiller pédagogique d’éducation […] une autorité ! […] Que ce n’était pas le bordel ! » L’organisation de l’université post-mai 1968 est ainsi, en apparence, remise en cause par ces étudiants hybrides qui n’appartiennent en fait à aucune catégorie sociale particulière (encore moins comme le suggère l’article à un groupe ethnique particulier).

Désormais, la liberté de l’étudiant de se diriger seul est retournée contre l’université ; tout comme, par ailleurs, la liberté de la gestion démocratique de l’université est désormais infléchie par son « autonomie », ou encore, la liberté des statuts des enseignants-chercheurs est toujours plus relativisée. L’étudiant copie-blanche sert ainsi de figure totémique pour contester sans le dire expressément les modalités du fonctionnement budgétaire et pédagogique des universités. Ces dernières vivent dans les libertés déconstruites de leur passé, sans prise sociologique sur leur présent : l’université est déstructurée financièrement et statutairement par le haut/vertical (État) et déstructurée sociologiquement par le bas/horizontal (société). Il ne reste alors qu’une clef de lecture possible pour la majorité des acteurs : sélectionner les étudiants7, faute de pouvoir contrecarrer les réformes d’État, dont on aura constaté l’échec cuisant des luttes menées contre la loi LRU en 2007/2009.

La novlangue des réformes successives, notamment depuis que l’appareil d’État s’échine à penser la « réussite étudiante », dans cet univers sans reconnaissance des acteurs les uns pour les autres – si les uns pensent l’université comme un monde incompréhensible, les autres pensent ces étudiants sur le mode de l’intrusion, « ils n’ont rien à faire là » comme me le disent certains confrères – aboutit à transformer l’université en un non-lieu. Littéralement, comme l’entend l’anthropologue Marc augé, un non-lieu est un espace interchangeable où l’acteur-sujet reste anonyme8. Par opposition, l’école demeure un lieu anthropologique, un espace qui façonne l’identité des sujets-acteurs. L’université apparaît comme un espace transitionnel, un lieu où l’on socialise peu ou, surtout dans ces cas, pas du tout – où les marges attendent on ne sait quoi, et les minorités s’évertuent à utiliser cet outil de formation pour ce qu’il est encore, la majorité suivant le cours des choses en attente d’un diplôme et d’un espoir professionnel.

L’institution universitaire fonctionne comme elle le peut, et vu les réalités, le mérite des étudiants et du monde professionnel qui les accueille n’est pas à dévaluer. Ce que révèlent ces étudiants qui n’en sont pas vraiment, c’est le fonctionnement difficile d’une institution qui se déforme plus qu’on ne la réforme. Que faire de ces étudiants ? Les dépister pour les soumettre ? Les accueillir pour les réhabiliter ? Significativement, l’enquête et les interviews constituant le dossier du Monde furent réalisées au moment où le vote de la loi Fioraso lançait force débats en terre catalane. Le texte prévoit en l’état de la procédure législative que les établissements dans une même académie devront se regrouper (en fusion, par rattachement, en fédération ?). L’asymétrie des rapports institutionnels dans la région Languedoc-Roussillon inquiète une majorité de la communauté universitaire perpignanaise davantage que le sort d’étudiants sans droits économiques et sociaux propres qui rendent copie blanche malgré leurs indemnités.

Notes

2Proportions d’étudiants boursiers par type de bourse, Sources : CNoUS, MeSr, 2010, Vie Universitaire.

3« Le choix par défaut de la première année universitaire – selon l’enquête panel 1989 du MeN, c’est le cas de 22 % de l’ensemble des étudiants inscrits en deUG – épouse étroitement la hiérarchie des baccalauréats : ce pourcentage passe de 12 % pour les bacheliers généraux à l’heure scolairement (23 % pour ceux qui ont un an de retard) à 50 % pour les bacheliers technologiques et à 47 % pour les bacs professionnels. » Stéphane Beaud, « enseignement supérieur : la “démocratisation scolaire” en panne », Formation emploi, n° 101, 2008, p. 10.

4Pascale Krémer, « Nous servons d’assurance-chômage aux jeunes qui ne trouvent pas de travail », Le Monde, 27 mai 2013.

5depuis les années 1990, parmi les trois villes de plus de 100 000 habitants de la région Languedoc-roussillon, Perpignan est celle qui, au vu de la situation économique de ses habitants, peut être considérée comme la plus précaire. L’aude, les Pyrénées-orientales, le Gard sont les 3e, 4e et 5e départements où le taux de pauvreté est le plus élevé en france ; l’Hérault est en 7e position. « Niveaux de vie et pauvreté en france : les départements du Nord et du Sud sont les plus touchés par la pauvreté et les inégalités », INSEE première, n° 1162 – octobre 2007.

6Sandrine Garcia, « déscolarisation universitaire et rationalités étudiantes », arSS, 2010/3 n° 183, pp. 48-57.

7Frédéric Neyrat, « Le retour du sélectionnisme », Les Temps Modernes, n° 637-638-639, mars-juin, 2006.

8Marc Augé, Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité, La librairie du xxe siècle, Le Seuil, Paris, 1992.

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