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Subversion, musiques extrêmes et droite radicale

Par Stéphane François

Il existe des liens entre certaines subcultures [1] musicales « jeunes » et les milieux des droites radicales occidentales. En effet, ces droites radicales ont tenté d’infiltrer, afin de les orienter, ces cultures minoritaires, entre autres les scènes [2] musicales dites dark (sombres) [3] et les milieux néo-droitiers et nationalistes-révolutionnaires. Ces subcultures peuvent être vues comme des milieux « passerelles » entre différents milieux, un carrefour d’une nébuleuse culturelle aux contours particulièrement flous, mais qui est paradoxalement facilement identifiable, et qui participe, enfin, à une volonté de subvertir les règles de la société occidentale, de transgresser certains tabous, notamment politiques.

Nous comprenons, dès lors, la difficulté pour les observateurs extérieurs à cette nébuleuse de faire la distinction entre la provocation et l’engagement idéologique.

Les subcultures visées 

Les subcultures, « victimes » de cet entrisme, sont connues sous l’expression générique de « musiques sombres » ou « cultures dark ». Les milieux dark sont souvent acculturés politiquement. Du fait, de cette acculturation politique, ils sont assez perméables à ces thèses, d’autant plus que quelques unes développent des discours proches du point de vues thématiques. Nous y reviendrons.

En fonction des sous-registres concernés, l’entrisme idéologique fonctionne plus ou moins bien : les milieux proprement gothiques [4], ainsi que la scène dark wave, sont moins pénétrés, car plus littéraires et esthétisants avec un rejet net du politique, que les sous-registres « industriel » [5], dark folk [6] ou black metal [7], fortement marqués par un paganisme européiste, par l’ésotérisme au sens large, dont le thélémisme [8}, par des thèmes proches de la pensée révolutionnaire-conservatrice (avant-garde conservatrice, nationalisme européen, questionnement identitaire, etc.), et par des thèmes fréquemment véhiculés par ce qu’on a pu appeler dans les années 1970 l’« Histoire mystérieuse ».

Le goût pour cette histoire, qui désirait mettre à jour les soubassements occultes de l’histoire mondiale et en particulier du nazisme, a été initiée dans les années 1960 et 1970 par Louis Pauwels au travers du Matin des magiciens [9], puis au travers de sa revue Planète. En effet, on retrouve dans ces subcultures un intérêt très fort pour ce que j’ai appelé dans d’autres travaux « l’occultisme nazi ». Dès le milieu des années 1980, la subculture issue de la « musique industrielle » est fascinée par les aspects les plus hétérodoxes du nazisme. Cet intérêt a été entretenu par les travaux d’universitaires comme Nicholas Goodrick-Clarke. La fascination pour les pages sombres de l’histoire de l’Europe, en particulier pour l’aspect occultiste de l’idéologie S.S., a joué aussi pour beaucoup dans cet intérêt, que nous pourrions qualifier de « romantisme noir ». En fait, les groupes concernés ne font que reprendre les thèses d’une littérature, à la fois aux marges de l’occultisme et de l’extrême droite, qui a vulgarisé cette idée dans les années 1970, avec un certain succès, dans les milieux occultistes conspirationnistes.

En revanche, dans le cas du black metal, le recours à l’« occultisme nazi » reste très superficiel et se cantonne le plus souvent à des titres de chansons, d’albums ou de groupes. Ce milieu fait aussi souvent référence aux cultes païens européens, avec un net intérêt pour les paganismes celtes et germano-scandinaves ainsi qu’à l’Heroic Fantasy et au pseudo-satanisme formulé par Howard P. Lovecraft, en particulier par son cycle romanesque Cthulhu et par son Necronomicon. De fait, ces groupes ont créé un monde mythique d’avant l’histoire où de « super-guerriers » harnachés de cuir et de métal combattent les dragons, les entités maléfiques, les dieux, etc.

Subversion 

La subversion est définie selon Le Petit Larousse comme l’« action visant à saper les valeurs et les institutions établies » [10]. Les subcultures qui nous intéressent, par leur mode d’existence et leurs valeurs, participent clairement à cette action. Leurs discours et leurs pratiques sociales vont à l’encontre des valeurs établies. L’acculturation politique, voire la banalisation de certains thèmes au sein de ces milieux, en fait des cibles privilégiées pour les milieux de la droite radicale, en particulier pour les militants de la droite révolutionnaire qui ne sont pas hostile à la modernité subculturelle.

Ces contre-cultures musicales se caractérisent par un certain nombre de pratiques sociales. Les différentes scènes « underground » et les pratiques sociales et culturelles qui leur sont propres se structurent à partir de ces musiques. Il ne faut pas oublier en effet que la musique est un vecteur d’identité [11] : il s’agit d’ un « fait social total [qui] entretient des rapports complexes avec l’univers social. Elle occupe en effet une position devenue centrale au sein des éléments qui structurent notre perception du monde, l’entendu rivalisant plus que jamais avec le vu ou le lu.[12] » En outre, « le social est en effet au cœur des processus de production et de réception du musical. Il en détermine largement les développements, fonctions, significations. Dans un jeu de miroir permanent, le musical réfléchit, exprime l’espace social qui l’investit à son tour en lui insufflant de nouveaux sens. “Bien culturel” générateur de “pratiques culturelles” l’objet musical n’est pas de l’ordre du donné mais du construit, produit d’un “ici et maintenant” où s’enchevêtre codes, normes, valeurs, stratégies d’innovation-reproduction [13] », en perpétuelle construction. La musique est aussi un support d’engagement, à la fois individuel (celui qui écoute) et/ou collectif (ceux qui jouent), de résistance à la domination culturelle ou politique. Or, sont apparus dans les années 1980 à la fois le « rock alternatif » au discours gauchisant, et les musiques de droite comme la musique europaïenne et le « rock identitaire ». Comme l’a montré Christophe Traïni, « les “dispositifs musicaux” sont appropriés dès lors qu’il s’agit de véhiculer des significations de nature protestataire [14]».Puisque la musique exprime des contenus émotionnels suggestifs elle s’avère opératoire pour susciter des sentiments et des humeurs.

En outre, comme le fait remarquer fort judicieusement Jean-Yves Camus, ces scènes « sont perçues comme musicalement pauvres (“inaudibles”, dit le profane), s’adressant (dans le cas du métal et du “black” en particulier) à un public perçu comme culturellement peu évolué et de surcroît s’adonnant à toutes sortes d’excès comportementaux et langagiers que réprouve la majeure partie de la société. L’accusation d’extrémisme politique leur colle en outre à la peau comme un signe disqualifiant, corroborée par certains faits divers tragiques et tout à fait réels dans lesquels, pour le black métal du moins, la participation de musiciens appartenant à ce genre est avérée, et est ensuite amplifiée par les media [15] ».

Ces cultures émergentes sont des cibles privilégiées pour certaines droites radicales. Elles le sont d’autant plus que ces milieux brassent des thèmes très marqués idéologiquement et les banalisent auprès de jeunes se définissant comme apolitiques. Et, de fait, ces personnes sont souvent dépourvues de cultures politiques. « En conséquence, et en raison également du primat de l’action culturelle qui constitue pour eux à la fois un choix stratégique (la fameuse “stratégie métapolitique” de la nouvelle droite) et une attitude imposée (par leur faiblesse numérique et l’absence de perspectives dans le combat politique traditionnel) , selon Jean-Yves Camus, nombre de militants, de groupes, en France et ailleurs en Europe ont à partir des années 1970 principalement, cherché à utiliser les moyens courants d’expression artistique comme à la fois facteur de propagande ; moyen de renforcement de la cohésion du groupe et vecteur de la subversion de la société. La musique occupe, dans ce choix stratégique, une place particulière, plus importante que les arts graphiques, égale sans doute, chez les nationalistes-révolutionnaires, à la littérature [16] ».

Enfin, ces pratiques subversives, qui se manifestent par une volonté d’entrisme, ont aussi pour objectif de créer une conscientisation politique, ou d’influencer une conscience politique déjà existante. Depuis les années 1960, la musique joue en effet un rôle important dans la conscientisation des jeunes adultes. Pour s’en convaincre, il suffit de se remémorer le rôle et l’influence des protest singers dans le refus de la guerre du Vietnam.

 Contextualisation de l’entrisme

Les musiques « pop » intéressent les milieux de la droite radicale occidentale depuis la fin des années 1970. La première a avoir compris l’intérêt de cette culture fut la droite radicale italienne, lors des fameux camps Hobbit, du nom de créatures issues du Seigneur des anneaux de Tolkien, qui réunirent entre 1977 et 1979 de jeunes militants nationalistes-révolutionnaires et néo-droitiers italiens. Ces camps devinrent rapidement un lieu d’échange et d’expérimentations idéologiques. De cette expérience naîtra une contre-culture d’extrême droite, faisant le pendant à la contre-culture, gauchisante. En effet, durant longtemps, les différentes droites radicales voyaient dans les subcultures musicales une forme de décadence et non de subversion. Cependant, la première grande visibilité d’une musique politiquement engagée à l’extrême droite apparut dans un autre milieu et un peu plus tard, indépendamment de ces réflexions. Ce fut la musique Oi ! [17], la musique des skinheads, qui vint des milieux ouvriers britanniques. Celle-ci est née à la période punk, c’est-à-dire à la fin des années 1970 [18]. Si le leader de Skrewdriver vient des milieux punks, le discours du groupe a évolué en fonction des engagements politiques de Ian Stuart, en particulier lors de son adhésion au National Front.

Il s’agit là précisément d’un exemple flagrant de récupération musicale, avec une stratégie d’entrisme clairement réfléchie et élaborée par le National Front, afin d’essayer de séduire une partie de la jeunesse populaire britannique. Cela peut être vu comme un cas d’école avec ses tentatives de récupération, d’intimidation, de recrutement de musiciens, de mise en place de journaux, de réseaux, de labels, et enfin d’organisation de concerts et de festivals. Dans les années 1980, la Oi ! a touché toute l’Europe ainsi que les États-Unis. Aujourd’hui encore, en Europe de l’Est, la Oi ! défraye la chronique par les actes extrêmement violents qui y sont rattachés. Durant cette décennie, pratiquement toutes les mouvances d’extrême droite étaient au contact avec les mouvances skins de manière plus ou moins directe. La « culture skinhead » était devenue dominante dans ces milieux, notamment au niveau du look et de la musique [19]. Cependant, l’extrême violence des skins a miscette scène sous les feux des médias. À partir de ce moment, l’entrisme dans le mouvement skinhead par les différents groupuscules radicaux est vite devenu contre-productif [20].

Un contexte historique et culturel favorable

Cette dynamique fut à l’œuvre en un cadre propice, alors que de grand changements en Occident suivaient la hausse des prix du pétrole en 1973-1974. Les idées enivrantes de la révolution politique et sociale qui s’étaient répandues parmi les jeunes gauchistes et hippies depuis 1967-1968, ont laissé la place, en temps de récession, à l’apparition d’un désarroi qui a contaminé tout l’Occident. Ce désarroi explose dans les cultures musicales de l’après-punk, en particulier dans ce qu’on a appelé la cold wave, la vague froide, du fait de l’utilisation abusive des synthétiseurs, ou du moins de la création d’une esthétique, d’une ambiance « froide », et dont sont issues les scènes gothiques, dark wave et dark folk. Ces scènes musicales ont radicalisé le nihilisme de la scène punk. Conséquemment, certains groupes punk de la période précédente ont abandonné l’antifascisme militant et ont affiché une esthétique ouvertement fascisante. Quoique cela ne signifiait pas pour autant que les membres desdits groupes étaient foncièrement fascistes, cela sensibilisa les fans à des thèmes marqués radicaux.

Certains groupes franchissent en tous cas la ligne. On a vu apparaître, au début des années 1980, des groupes marqués idéologiquement dans différents pays et dans différents sous-registres musicaux : dans la « musique industrielle » avec des groupes de la scène Dark Folk comme Non, Death in June et plus récemment Von thronstahl ; dans le black metal avec Burzum et Abruptum ; etc. Dans ces derniers cas, il ne s’agit plus d’entrisme mais de la concrétisation d’une démarche créative, d’une conviction inscrite dans un projet musical particulier. Par ailleurs, les deux démarches peuvent cohabiter.

Au niveau des thèmes développés, le point de convergence des groupes de musique « industrielle » avec les milieux de la droite révolutionnaire/néopaïenne se fait d’autant plus facilement que ces scènes ont hérité du goût de la provocation de la scène punk. De ce fait, il est difficile de faire la part des choses et de définir un positionnement politique clair. Les milieux radicaux en ont profité et ont semé le trouble chez les observateurs… Dans certains cas, le discours politique est absent bien qu’il soit possible de positionner le groupe grâce à leur conception particulière du monde. Concrètement, les discours de ces groupes s’inscrivent clairement dans les courants de la Révolution conservatrice et des diverses tendances de la Nouvelle Droite : ils développent des thèmes idoines comme le néopaganisme nordiciste, l’ethnocentrisme européen, le différentialisme, la défense des cultures natives européennes, ainsi qu’un antichristianisme souvent virulent. La fascination pour le paganisme européen et pour l’histoire de l’Europe a donc facilité le rapprochement entre ces deux univers.

En effet, certains des groupes de ces cultures sombres sont assez fréquemment liés organiquement, surtout dans les années 1980-1990, avec des structures néopaïennes, en particulier aux odinistes, c’est-à-dire les partisans des religions germano-scandinaves, comme l’Asatru islandaise, la Rune Gild ou l’Odinic Rite… Nous pourrions multiplier les exemples [21]. Cependant, le néopaganisme est tellement protéiforme qu’il est impossible de situer politiquement cette néo-religion : il existe des néopaïens d’extrême gauche, apolitiques ou d’extrême droite [22]. Cette absence de positionnement clair a été utilisé par les militants d’extrême droite pour attirer des jeunes, et des moins jeunes, en quête de repères spirituels et identitaires. Pour cela, ils ont pu jouer sur les ambiguïtés de l’histoire du néopaganisme et sur le fait que certains néopaïens, bien que d’extrême droite, furent persécutés par le régime nazi [23].

L’entrisme par les faits

Les milieux radicaux ont alors vu l’intérêt stratégique d’un entrisme dans les milieux subculturels. L’une de leurs cibles privilégiées a été la « musique industrielle », apparue à la charniere des années 1970 et des années 1980. Elle provient à la fois de la radicalisation de la musique expérimentale hippie et de celle de la vague punk. C’est une musique ouvertement nihiliste et typiquement européenne.

La musique industrielle offre l’indéniable mérite pour les militants d’extrême droite d’être une musique complètement « blanche », c’est-à-dire entièrement débarrassée d’influences noires (ses origines sont plutôt à chercher dans le folk, la musique classique et la musique contemporaine européenne), d’être une musique futuriste, souvent électronique, de surfer sur les cérémonials fascistes, voire de développer un discours européano-centriste et paganisant . De fait, cette scène, par son avant-gardisme conservateur, a été considérée comme une chance de moderniser les droites radicales occidentales. Cette esthétique va d’ailleurs plaire à certains vieux routiers néofascistes. Ainsi Christian Bouchet a confié, lors d’un entretien, qu’il aimait cette musique « que je qualifierais d’européenne par opposition à occidentale. Politiquement, c’est la musique dont les valeurs apparentes, l’idéologie sous-jacente, sont les plus proches de ce qui m’intéresse. Ce qui n’est/était pas le cas avec le rock identitaire français, le Rac ou la Oi ! » [24]. Plus prosaïquement, la « musique industrielle » ou le black metal, même si ces styles ont mauvaise réputation, restent bien plus convenables dans les médias que la Oi !, devenue répulsive du fait de la violence et des débordements des Skins.

Ces mêmes militants ont perçu l’intérêt de ces musiques pour diffuser leurs idées. Dans le même entretien, Christian Bouchet a reconnu cette volonté d’entrisme : « dans les années 1980, au sein du mouvement nationaliste-révolutionnaire Troisième voie avec Vivenza, Burgalat [25] et d’autres. Ceux-ci appartenaient comme moi au Bureau Politique de ce groupuscule, nous étions influencés par les expériences allemande de protest songs nationalistes et italienne de contre-culture (les camps Hobbit) et nous avons voulu à la fois que notre courant ait son style musical propre qui soit pour la jeunesse nationaliste une alternative à la Oï/Rac, et toucher une population avec laquelle nous n’étions pas en contact en créant une proximité culturelle avec elle via la musique. L’opération s’est déroulée avec des articles réguliers dans nos organes de presse, des entretiens (même Front 242 en a donné un !), la création d’un label (Nouvelle Europe Musique) et de groupes (Aïon, LSVB, etc.). Cette stratégie a été continuée par Nouvelle résistance. Ainsi Lonsaï Maïkov était le chroniqueur musical de notre bimestriel Lutte du peuple. Nous l’avons même étendue par la création de fanzines et par un “intérêt” pour le black metal considéré comme potentiellement porteur en terme d’influence [26] ».

Effectivement, un certain nombre de fanzines apparus à cette époque, sont des tentatives téléguidées par des groupuscules extrémistes. En France, certains d’entre eux furent le fait de Nouvelle Résistance ou de Troisième Voie [27]. Le but de ces fanzines était de montrer que la culture musicale d’extrême droite pouvait être liée aux scènes musicales subculturelles comme le black metal, le death metal, la musique industrielle etc. Et, de facto, ces subcultures musicales sont devenues des éléments constitutifs de la culture nationaliste-révolutionnaire/néo-droitière. L’expérience peut aussi être tentée en surfant sur des forums internet de jeunes néo-droitiers ou nationalistes-révolutionnaires : un nombre important d’échanges porte sur ces musiques, en particulier les musiques dark folk et industrielle.

Les limites

Il y a plusieurs limites concernant à la fois l’étude de l’entrisme et celle de ces groupes.

1/A propos de l’étude de l’entrisme :

Dans les années 1980 et 1990, on pouvait suivre ces tentatives d’entrisme au travers de la lecture de fanzines, ces publications artisanales, souvent des photocopies A3 agrafées nées lors de la période punk, plus ou moins publiés par des groupuscules (Napalm Rock, Omega, Hammer against Cross, Runen, etc.). Dorénavant, ceux-ci sont remplacés par des blogs ou des sites. Actuellement, les forums de certains sites Internet consacrés au Black Metal voient des tentatives d’entrisme de la part de militants d’extrême droite, notamment néo-nazis et nationalistes-révolutionnaires, quand ils ne sont pas complètement noyautés par ceux-ci. Cet entrisme est facilité par la naïveté et l’apolitisme revendiqué des animateurs de ces sites.

Par ailleurs, depuis les années 2 000, il est devenu difficile de suivre ces tentatives car la musique se dématérialise : parfois, il n’y a plus de cds mais seulement des fichiers téléchargeables. La seule solution dans ce cas est alors de voir si le groupe a une page « myspace ». Ce site permet la création d’une page électronique sur laquelle les groupes peuvent mettre en ligne des morceaux. La nébuleuse myspace est d’une taille impressionnante. Le meilleur moyen d’évoluer sur myspace est de passer d’une page à une autre en utilisant les raccourcis vers des liens « amis », avec le risque de se perdre et de perdre son temps…

2/A propos de l’étude de ces scènes

Depuis quelques années, on assiste à deux mouvements contradictoires mais néanmoins complémentaires : l’un est un désintérêt mêlé de méfiance vis-à-vis des groupes idéologiquement connotés et l’autre est l’essor de ces mêmes groupes dans les milieux subculturels sombres. À l’origine de cette défiance, nous trouvons une plus grande culture politique des acteurs de ces subcultures. Ainsi, mon livre, La musique europaïenne [28], a suscité des débats plutôt virulents sur leurs forums Internet, soit pour défendre mes positions, soit pour les condamner…

Nous pouvons aussi constater un net tassement dans l’apparition de nouveaux groupes et dans le renouvellement du genre depuis le début de la décennie. En outre, il existe une lassitude de moins en moins dissimulée vis-à-vis du contenu politique. Ainsi, des journalistes de la presse spécialisée dans le registre des musiques « sombres » ont pu fustiger les groupes qui « compose[nt] une musique de boy-scout parlant de camaraderie et d’edelweiss » [29], c’est-à-dire les groupes « germanophones qui font le plus parler d’eux, et pas toujours pour leur musique [30] ». De ce fait, certains militants radicaux tentent, avec succès, de pénétrer dans les milieux extrémistes de la scène techno, en particulier dans le sous-registre connu sous les noms de « gabber » ou de groupes « Lonsdale », du nom de la marque affectionnée par les Skins [31]. Le discours, réduit à sa plus simple expression, y est ouvertement raciste et nationaliste.

Même s’il est vrai que des concerts de ces groupes ont été annulés sous la pression de certains groupuscules anti-fascistes, il ne faut pas nier que ces scènes évoluent bien aux marges de l’extrême droite européiste. Des publications d’extrême droite ont un intérêt marqué pour ce registre. Ces scènes intéressent aussi le milieu néo-nazi comme le montrent les critiques élogieuses des CDs de groupes sur le site Internet de la bibliothèque nationale raciste américaine [32] aux côtés de négationnistes connus.

Malgré tous les faits patents, des fans refusent de reconnaître le positionnement droitier de certains des groupes de ces scènes « Parce qu’elle a exploré la culture et l’histoire européenne dans ce qu’elle peut avoir de plus dérangeante et marginale, ou encore parce qu’elle a puisé son inspiration dans des credo d’ordres occultes pas très “catholiques”, elle a longtemps été victime d’une nouvelle chasse aux sorcières. » lit-on ainsi [33].

L’engagement droitier de cette scène provoque il est vrai une répression dans certains pays européens, surtout dans les pays germaniques : Allemagne, Autriche, Suisse. Des albums ont été interdits et des concerts ont été annulés au début des années 2 000 en Suisse, en Allemagne ou aux Pays-Bas, etc. Ces annulations ont été faites sous la pression de mouvements anti-fascistes mais aussi sous la pression de certains édiles, notamment en Suisse. Les groupes, inclus ceux qui ne revendiquent en aucune façon une idéologie de type néonazisme ou skinhead, sont surveillés par la police. Lors d’entretiens, certains d’entre eux se plaignent d’être les objets de la curiosité policière,qui prend donc cet activisme très au sérieux, parfois avec raison. Néanmoins, il ne faut pas sombrer dans les travers d’un certains anti-fascisme et surtout ne pas oublier que les évolutions de cette scène (groupes et public) sont très diverses : certains resteront au niveau de la provocation, d’autres évolueront vers des formes de conservatisme. Demeure une dernière frange qui s’enracinera dans les milieux des droites radicales…

En conclusion, nous pouvons dire que ces musiques sont utilisées par les groupuscules radicaux pour élaborer une construction identitaire dont le but est double : 1/ conforter les auditeurs militants dans leur vision du monde, 2/ influencer les auditeurs qui n’évoluent pas dans ces sphères idéologiques. Il faut garder à l’esprit la réflexion de Claude Lévi-Strauss qui soulignait que « l’identité se réduit moins à la postuler ou à l’affirmer, qu’à la refaire, la reconstruire [34]». Cependant, le principal objectif est métapolitique : il s’agit, soit par des groupes militants, soit par des publications devenant des références incontournables, car trouver un fanzine de qualité dans ces milieux est une gageure, de provoquer un certain degré de tolérance à des thèses issues de l’extrême droite.

Notes

1 Nous préfèrerons, dans cette étude, le terme « subculture », à « contre-culture » ou « culture marginale ». En effet, l’expression « contre-culture » renvoie dans la mémoire collective avant-tout à la contre-culture estudiantine californienne des années 1960, tandis que celle de « culture marginale » a une connotation négative, dommageable pour la compréhension de ce phénomène.

2 Nous entendons par « scène » tous les acteurs qui participent à la vie d’un registre musical : les groupes, les labels, les distributeurs, la presse spécialisée, les émissions de radio et le public.

3 Ces subcultures « jeunes » ont des racines plongeant dans le romantisme littéraire et pictural, en particulier dans le romantisme « gothique », d’où le nom. De ce fait, les personnes évoluant dans ces milieux, souvent de noir vêtu, jouent avec les clichés romantiques : la sexualité torturée, la décadence, la notion de pêché, la folie, les tourments de l’âme, l’enracinement, le satanisme, le néopaganisme, l’ésotérisme, la féerie, etc. Généralement, les personnes évoluant dans ces milieux développent une vision pessimiste du monde, qui peut se transformer en nihilisme (Cf. les travaux du sociologue Philippe Rigaud). Ces musiques sont donc globalement des musiques transgressives servant de soupapes de sécurité.

4 La scène gothique, musicalement protéiforme, comprend une composante littéraire et artistique. Théâtrale, tourmentée par la religion et la sexualité, profondément mélancolique et nostalgique d’un passé qui n’a jamais existé, cette scène est née des cendres du punk (et, dans une certaine mesure du dandysme du glam rock) au début des années 1980.

5 Celle-ci est une musique extrême apparue dans les milieux artistiques avant-gardistes de la seconde moitié des années 1970. Elle se caractérise par une musique atonale, bruitiste, héritière à la fois des expériences les plus radicales de la musique psychédélique, ainsi que du futurisme, du minimalisme américain, du dadaïsme et des premiers groupes punks.

6 La musique « Dark folk » est un sous-registre de la scène industrielle utilisant principalement des instruments acoustiques, mais ayant gardé le côté expérimental de la musique industrielle. Les thèmes de ce registre porte surtout sur le paganisme européen et les néo-paganismes, sur les traditions folkloriques européennes et enfin sur l’histoire européenne, avec une nette prédilection pour ses pages sombres.

7 Le black metal est un sous-registre du metal, anciennement appelé hard rock ou heavy metal. Il est apparu au milieu des années 1980. C’est une évolution violente de groupes comme Black Sabbath, pour les textes désespérés, Kiss et Alice Cooper, pour les maquillages et Led Zeppelin pour les textes occultistes.

8 C’est-à-dire la « religion » issue des spéculations magiques d’Aleister Crowley.

9 Louis Pauwels et Jacques Bergier, Le matin des Magiciens, Paris, Gallimard, 1960.

10 Sur la notion de subversion voir François Cochet et Olivier Dard (dir.), Subversion, anti-subversion, contre-subversion, Paris, Riveneuve éditions, 2009.

11 Alain Darré (dir.), Musique et politique. Les répertoires de l’identité, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1996.

12 Alain Darré « Prélude. Pratiques musicales et enjeux de pouvoir », in ibid., p. 13.

13. Ibid, p. 13-14.

14 Christophe Traïni, La musique en colère, Paris, Presses de Science Po, 2008, p. 16.

15 Jean-Yves Camus, « Préface », in Stéphane François, La musique europaïenne : ethnographie politique d’une subculture de droite, Paris, L’Harmattan, 2006, pp. 9-10.

16 Ibid., p. 10.

17 Cependant, la « Oi ! » est une expression générique : il existe une musique Oi ! apolitique ainsi qu’une Oi ! communiste jouée par des groupes Redskins. Il faudrait donc mieux utiliser le terme RAC, (Rock Against Communism) voire l’expression « Oi !-RAC » mais nous risquerions d’égarer le lecteur peu habité à ces genres musicaux.

18 Gildas Lescop « Mobilisation des corps, pénétration des esprits : des différentes tentatives d’investissement de la musique par l’extrême droite », in Jean-Marie Seca (dir.), Musiques populaires underground et représentations du politique, Paris, InterCommunications/EME, 2007, pp. 244-271.

19 Gildas Lescop, « “Honnie soit la Oi !” Naissance, émergence et déliquescence d’une forme musicale de protestation sociale.», Copyright Volume ! Autour des musiques actuelles, vol. 2, n° 1, 2003, pp. 109-128.

20 Les Skinheads ont été mis sous les feux des médias dans les années 1980 et 1990 par des faits divers d’une extrême violence (meurtres, agressions, violences racistes, cérémonies en l’honneur de Hitler, etc.). Si ce phénomène a plus ou moins disparu en Europe occidentale, il continue d’être vivace dans les pays de l’ex bloc soviétique, notamment en Russie, vis-à-vis des populations caucasiennes, en Hongrie et en Roumanie, vis-à-vis des Roms.

21 Stéphane François, « Musique, ésotérisme et politique : naissance d’une contre-culture de droite », Politica Hermetica, n°17, année 2003, pp. 238-259 et « The “Europagan” Music: Between Radical Right and Paganism », Journal for the Studies of Radicalism, Vol. 1, n°2, Michigan State University Publishing, 2007, pp. 35-54.

22 Cf. Stéphane François, « The Gods looked down : la musique “industrielle” et le paganisme », Sociétés, n°88-2, 2005, pp. 109-124 ; « Le néo-paganisme et la politique : une tentative de compréhension », Raisons politiques, n°25, Presses de Science Po, 2007, pp. 127-142 ; Le néo-paganisme. Une vision du monde en plein essor, Apremont, MCOR/La Table d’Emeraude, 2007 et Les néo-paganismes et la Nouvelle Droite (1980-2006), Milan, Archè, 2008.

23 Stéphane François, Le nazisme revisité. L’occultisme contre l’histoire, Paris, Berg International, 2008.

24 Entretien avec Christian Bouchet

25 Bertrand Burgalat est l’arrangeur des parties d’instruments à corde de Laibach et un musicien reconnu. Il s’est éloigné depuis de cet engagement.

26 Entretien avec Christian Bouchet.

27 Jean-Yves Camus et René Monzat, « France » in Jean-Yves Camus (dir.), Extrémismes en Europe, La Tour d’Aigues, Editions de l’Aube, 1997, p. 181.

28 Stéphane François, La musique europaïenne, op. cit.

29 « Barberousse », Elegy, n°39, décembre 2005 janvier 2006, p. 95.

30 Ibid., p. 95.

31 Le recrutement se fait surtout dans les zones rurales et dans les couches très populaires. Nous avons commencé une étude sur ces milieux assez développés dans le Nord de la France où les incidents racistes sont particulièrement fréquents (parfois plusieurs incidents dans un même mois).

32 http://www.library.flawlesslogic.com.

33 Olivier Steing, « Dark folk », in Collectif, Carnets noirs, tome 1, Paris, Esprit livres, 2003, p. 151.

34 Claude Lévi-Strauss, L’identité, Paris, Grasset, 1977, p. 331.

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