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L’Archéologie romantique : sens et vanité du debunking rationnel

Un fake très populaire sur le web quant aux Annunaki, Nephilim, extra-terrestres etc.

Par Jean-Loïc Le Quellec

Malgré la multiplication des groupes « zététiques » sur les réseaux sociaux, le succès des livres, blogs ou sites consacrés à l’archéologie fantastique, romantique, mystérieuse ou impossible ne se dément pas. Pyramides sous-marines, humanoïdes fossiles géants et autres dinosaures historiques seraient soigneusement cachés par la « science officielle » et leurs témoins archéologiques seraient précautionneusement dissimulés dans les réserves des musées… Ces thèses alimentent toujours de nombreuses publications spéculatives, selon lesquelles les archéologues s’activeraient à cacher d’innombrables découvertes « gênantes ». Certains tenants de la « primhistoire » rejoignent ainsi des positions complotistes, et cherchent à réviser entièrement l’histoire de l’humanité. L’étude de ce courant est malaisée, car, à l’instar du New Age, il est multiple et non correctement défini.

Il s’agit de ce que les archéologues anglo-saxons dénomment souvent fringe archaeology, c’est-à-dire une « archéologie marginale », mais bien d’autres dénominations existent, comme alternative archaeology, cult archaeology, fantastic archaeology, pseudoarchaeology, inauthentic archaeology, quasi-archaeology, creative archaeology (opposée à scientific archaeology) ou encore xenoarchaeology quand il y est question de traces matérielles supposées témoigner du passage d’« anciens astronautes ». L’expression bullshit archaeology (« archéologie merdique »), introduite par Glyn Daniel, a été jugée trop dépréciative, et n’est employée qu’en privé. Il en est de même pour bogus archaeology (« fausse archéologie ») ou nonsense archaeology (« archéologie délirante »).

En français, on connaît des appellations comme « archéologie fantastique », archéologie fantasque », « pseudo-archéologie » ou « para-archéologie », « archéologie alternative », « archéologie parallèle », et en suivant Alexandre Moatti, qui parle d’ « alterscience » en général, on pourrait tout aussi bien parler d’ »alterarchéologie », mais je préconise pour ma part la dénomination d’« archéologie romantique ».

Pour en revenir aux questions de terminologie, il est patent qu’aucune des dénominations proposées n’est entièrement satisfaisante et, par commodité, je conserverai ici la dernière citée. Les points communs les plus importants des productions des auteurs se rattachant à ce courant sont les suivants:

1/ l’absence de méthode, et le désintérêt pour la littérature scientifique;

2/ le fait de proposer des solutions simples et révolutionnaires à des problèmes anciens et complexes;

3/ une attitude méprisante ou même hostile envers les archéologues et chercheurs professionnels, considérés comme compromis au service de la « science officielle ».

4/ l’Adhésion à des modèles théoriques obsolètes;

5/ Des affirmations massives, ne visant pas à faire progresser tel ou tel domaine particulier, mais remettant volontiers en cause d’immenses pans du savoir acquis;

6/ Le tri, la déformation ou l’ignorance pure et simple des données bibliographiques et factuelles;

7/ Le mille-feuille argumentatif, déployé de manière à couper court à toute tentative de réfutation détaillée;

8/ Des définitions imprécises, un comparatisme superficiel, simplificateur et pratiqué sans méthode;

9/ Un goût immodéré pour l’ésotérisme et les « anomalies » (ou supposées telles par simple ignorance);

10/ Un appel immotivé à un hypothétique « savoir des anciens »;

11/ Une lecture littérale des mythes.

Les entreprises de réfutation systématique des productions de l’archéologie romantique se sont multipliées avec l’avènement d’internet, qui a permis la publication de plusieurs blogues dont les auteurs produisent une critique détaillée des livres, films ou émissions se basant sur l’archéologie romantique. Les principaux sont ceux de: Jason Colavito, auteur de plusieurs livres sur l’histoire de la « Théorie des anciens astronautes » et les théories alternatives quant au peuplement de l’Amérique; Michael Heiser, spécialiste des langues sémitiques professeur d’études bibliques à Lynchburg (Virginie), auteur de nombreuses publications académiques en ce domaine. Citons encore le blog archyfantasies, tenu par Sara Head, une archéologue intervenant également sous le pseudonyme de Serra Zander et dont le but est de « debunk pseudo-archaeology » (déconstruire la pseudo-archéologie); elle anime également un podcast du même nom. En Français, le blog le plus riche et le plus sérieux est sans aucun doute Le Site d’Irna, initialement construit pour répondre aux prétentions de Semir Osmanagić (selon lequel « La plus haute, la plus ancienne pyramide de la planète se trouve en Europe, au cœur des Balkans, près de la petite ville de Visoko en Bosnie-Herzégovine »); Irna Osmanović a du reste publié un livre résumant l’histoire de cette lamentable supercherie, et son site est une véritable mine d’information, dépassant de très loin le sujet de départ. Il convient également de signaler le film de Tim White Ancient Aliens debunked, où intervient Michael Heiser et dont la version accessible sur YouTube totalise plus de six millions de vues.

Le plus récent développement est un groupe intitulé « Archéologie et Zététique », accessible via FaceBook et qui comptait 2247 membres à la date du 7 septembre 2018. Il s’agit d’un forum ouvert, administré par Irna Osmanović et Bernard Milani, et sur lequel toutes sortes de publications d’archéologie « romantique » récentes sont discutées, principalement sur les pyramides, mais touchant également à beaucoup d’autre sujets, tels que momies ou crânes d’aliens, « zodiaque mégalithique », prétendues civilisations englouties, etc.

Malgré toutes ces publications, les best-sellers d’archéologie « romantique » remplissent les rayons des libraires, et les publications du même type se multiplient sur l’internet (blogues, conférences, films, chaînes YouTube). Comment cela se fait-il?

Les choses ne sont pas toujours aussi bien tranchées qu’elles le semblent, qu’elles le furent, ou que les polémistes de tout bord le souhaiteraient. Pour aborder l’archéologie « romantique », il ne suffit pas de railler les « folies et fantasmes » de quelques « cinglés marginaux », comme le faisait Glyn Daniel (professeur d’archéologie à Cambridge) dans ses éditoriaux de la revue Antiquity. La liste des caractéristiques énumérées au début, et supposés permettre de reconnaître facilement les productions des auteurs concernés, recueille généralement l’assentiment des archéologues, mais est-on bien certain qu’aucune ces caractéristiques ne pourrait jamais s’appliquer à certains archéologues professionnels ?

L’histoire de la discipline montre que la limite entre archéologie « normale » (« mainstream ») et archéologie « romantique » est non seulement floue, mais qu’elle évolue au cours du temps. Ainsi, Pierre Termier, professeur de géologie à l’École des Mines de Paris, défendait en géologue l’existence de l’Atlantide, mais en 1924, il rejetait la théorie de la dérive des continents comme relevant du rêve, et qualifiait Alfred Wegener, son inventeur, de « grand poète ». Au début du vingtième siècle, des savants évoquaient le plus sérieusement du monde l’éventualité de la présence en France de « pygmées septentrionaux » qu’attesteraient l’existence d’industries microlithiques, et dans les années 1930 il n’était pas considéré comme délirant de discuter de la possibilité d’une influence « bushmanoïde » en Europe.

Et que dire d’un archéologue comme John Eric Thompson, mayaniste éminent, unanimement reconnu à son époque, mais dont une grande partie de l’activité consista à défendre l’idée que les glyphes mayas n’avaient aucune valeur phonétique et ne pouvaient qu’avoir une fonction métaphorique? Sa position institutionnelle fit que le déchiffrement de l’écriture maya en fut retardé pendant des décennies.

Les exemples de ce genre sont innombrables: l’abbé Breuil, en son temps « pape de la Préhistoire », défendait à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres la thèse d’un peuplement grec, crétois ou égyptien de l’Afrique australe à la Préhistoire; Leo Frobenius, l’un des pères fondateurs de l’anthropologie africaniste, crut avoir retrouvé l’Atlantide au cœur de l’Afrique, Raymond Dart, découvreur du premier Australopithèque, publia des articles défendant l’idée d’une présence phénicienne ou babylonienne en Afrique du Sud, y compris dans la prestigieuse revue Nature. Plus récemment, en 2013, Alice Kehoe a réactivé l’idée que certaines représentations visibles sur les stèles de Copán seraient bien des éléphants, et témoigneraient de contacts trans-pacifique avec l’Asie méritionale et d’une « diffusion hindoue-boudhiste ». Et cela, dans une grande revue archéologique espagnole, en faisant appel à d’anciennes publications rédigées par des spécialistes reconnus en leur temps.

Des années 1990 à sa mort en 2017, Emilia Masson, hittitologue appréciée mais victime de paréidolie sur le tard, a cru découvrir au mont Bégo des peintures rupestres qui n’existaient en réalité que dans son imagination, elle a vu des sculptures dans certaines formes tourmentées de la montagne, et elle a pensé mettre la main sur une industrie nouvelle, en réalité entièrement constituée de vulgaires pierres-figures. Et qu’en est-il de l’archéologie proche-orientale? Que penser des archéologues qui cherchent à prouver la véracité du récit biblique? Ou de ceux qui, ici ou ailleurs, tentent d’apporter la preuve de l’antériorité de la présence de telle ou telle communauté? Dans quelle catégorie classer les archéologues qui recherchent très sérieusement la localisation de l’Atlantide et ceux qui veulent prouver l’existence du Christ ou démontrer la véracité de la Bible ou des déluges légendaires?

Comment s’y retrouver ? Les critères énumérés plus haut pour reconnaître les archéologues « romantiques » sont faussement efficaces, car ils nourrissent l’illusion selon laquelle nous aurions à faire à deux mondes hermétiques. Ils entretiennent l’idée d’une irréductible dichotomie, mais celle-ci est construite sur une idéalisation de la science archéologique, dans la mesure où, entre toutes les pratiques concernées, il existe un continuum.

En effet, qui pourrait prétendre que seuls les archéologues « romantiques » seraient victimes du biais de confirmation? Qu’eux seuls auraient tendance à tomber dans des chausse-trappe logiques? à déroger au principe du rasoir d’Occam? à être motivés par l’appât du gain? à faire appel aux arguments d’autorité? à prononcer des affirmations massives? à sélectionner leurs données? à utiliser des définitions insuffisamment précises? Quiconque est tant soit peu familier de la littérature archéologique sait à quel point tous ces défauts sont largement partagés, et qu’il ne sont pas l’apanage des seuls archéologues « romantiques ».

Or la tendance des archéologues institutionnels est de reléguer dans l’irrationnel tout ce qui leur semble toucher à l’archéologie sans relever de leur propre pratique. Ainsi, Jean-Paul Demoule va jusqu’à mettre dans le même sac la recherche du Yéti ou du Sasquatsch, la thèse d’une « Ève africaine », la quête de l’origine d’une langue-mère unique et celle du foyer originel des Indo-Européens, en considérant que tout cela relèverait d’une « régression », d’un « retour de l’irrationnel dans le fonctionnement social ». Mais pour assister à un tel « retour de l’irrationnel », encore faudrait-il que celui-ci se soit un moment absenté. Il faut bien admettre au contraire, avec Tim Schadla-Hall, qu’il « n’existe pas de limite claire et distincte entre l’archéologie “ordinaire” et l’archéologie “alternative” ».

Le personnage de l’ « archéologue rationnel », qui se tiendrait toujours fermement aux antipodes des « archéologues irrationnels » relève du fantasme. Par exemple, que des approches ou positions « irrationnelles » soient largement répandues parmi les archéologues professionnels est particulièrement patent chez les spécialistes des arts rupestres. Ainsi, il en est toujours parmi eux qui n’hésitent pas à reconnaître des « Noirs », « Négroïdes », « Mélanodermes » et autres « Europoïdes » sur des peintures n’autorisant en aucun cas l’utilisation d’une nomenclature anthropologique aussi obsolète. En quoi reconnaître des « négroïdes » sur des peintures à l’ocre serait-il plus rationnel que d’y reconnaître des « astronautes »? Est-il bien rationnel de prétendre avoir identifié un Genyornis (oiseau disparu il y a environ cinquante mille ans) sur une peinture rupestre d’Australie qui pourtant n’est aucunement vériste ? Quelle autre « raison » qu’une nette tendance à la paréidolie obligerait les observateurs à reconnaître un volcan en observant de vagues digitations marquant une paroi de la grotte Chauvet? Ou un oiseau sur un simple accident d’un éclat de silex aurignacien?

Bien des préhistoriens considèrent comme farfelues de telles identifications, dont les deux dernières ont pourtant été publiées dans une revue considérée comme éminente (« de rang A »), mais ils ne s’en ouvrent qu’en privé, pour ne pas froisser leurs collègues. Et il suffit de parcourir la série de toutes les explications données de la scène du Puits de Lascaux, depuis sa découverte jusqu’à nos jours, pour s’apercevoir que leurs auteurs, tous persuadés d’avoir trouvé « la » bonne lecture, se sont livrés à un exercice, certes intéressant, mais dont la rationalité n’est pas la qualité première. Il faut se rendre à l’évidence avec Garrett Fagan: « La pseudo-archéologie n’est pas l’apanage des écrivains originaux et non-professionnels professant des idées étranges sur l’Antiquité. C’est un piège dont peuvent être victimes des universitaires professionnels aguerris, avec leur égo, leur idéologie et leurs croyances personnelles ». Tous les travaux qui viennent d’être mentionnés, et dont la liste pourrait être aisément allongée, sont signés par des archéologues éminents, et relèvent pourtant de ce que Robert Bednarik appelle des « mythes archéologiques »… tout en étant bien loin d’être lui-même immunisé contre toute tendance à la fabulation.

Fabulation n’est pas un terme trop fort, car il s’agit bien ici de mythes au sens propre du terme, n’impliquant sous ma plume aucun jugement sur la véracité ou la fausseté de leur contenu. Ce sont des fables, des récits sur le passé, voire sur les origines (la première image de volcan, la première représentation d’oiseau…) et ces narrations, comme celles des archéologues « romantiques », contribuent à nourrir une mythologie contemporaine.

Garrett G. Fagan considère qu’il conviendrait d’appeler « pseudo-archéologues » uniquement ceux qui négligent volontairement de contextualiser les faits sur lesquels ils s’appuient, ou qui ignorent délibérément les données contredisant leurs théories, mais cela n’est qu’exceptionnellement possible. Ce fut certes le cas pour Erich von Däniken, qui a lui-même avoué ses fraudes, mais il est rare de pouvoir prouver qu’un auteur a volontairement trompé ses lecteurs, et s’essayant à de telles démonstrations, l’on risque facilement de se livrer à procès d’intention. Ce qui caractérise davantage les archéologues « romantiques », c’est que, contrairement aux « orthodoxes », ils ne font pas de fouilles, ne pratiquent aucune véritable recherche de terrain, n’ont jamais publié la moindre découverte originale. Toute leur production consiste à produire un discours sans cesse renouvelé se basant sur une poignée de documents… dont un bon nombre de faux grossiers, à l’instar des fameuses pierres d’Ica au Pérou.

Ainsi s’explique le succès des productions de l’archéologie « romantique », best-sellers ou films: l’essentiel est de raconter une histoire des origines, et non d’argumenter le plus rationnellement possible sur des éléments factuels. Il en est de même des ouvrages brossant la vaste fresque de l’histoire humaine, de la plus lointaine préhistoire à nos jours, et s’ouvrant éventuellement sur des scénarios futurs plus ou moins apocalyptiques. Il s’agit bien, à proprement parler, de mythes, même lorsque ces récits se construisent sur des données archéologiques et anthropologiques fiables, car une majorité de lecteurs ne pas la différence entre un documentaire présentant les magnifiques découvertes de Charles Bonnet sur les « Pharaons Noirs », et une vidéo de YouTube exposant les thèses controuvées de Robert Bauval sur l’« Égypte noire» ou les « Mystères du Sphinx ».

Ainsi s’explique également la répétitivité des productions des archéologues « romantiques ». Ce sont toujours les mêmes sujets qui reviennent: pyramides, « pistes » de Nazca, continents perdus et constructions cyclopéennes, squelettes de prétendus géants et autres hominidés relictuels. Le propre du mythe n’est-il pas de devoir être toujours raconté de nouveau? De plus, Wiktor Stoczkowski a bien montré que la théories des Anciens astronautes ne repose pas sur des faits mal interprétés, ou sur des raisonnements bancals, mais qu’elle leur pré-existe, et que ces données ne sont utilisées que pour l’alimenter. Que les archéologues « orthodoxes » démontrent la fausseté de ces faits ou le caractère irrationnel des argumentations n’a dès lors aucune incidence sur le maintien de la théorie.

Que faire?

Les critères supposés permettre l’identification de l’archéologie « romantique » ne sont guère opérants, et me semblent plutôt relever d’un art de la distinction, permettant de fonder une démarcation entre « nous », les vrais archéologues scientifiques, et « les autres », les pseudo-archéologues irrationnels. Ainsi, l’appel à l’autorité de la chose déjà publiée n’est pas propre à ces derniers, puisqu’il s’agit au contraire de l’un des grands usages scientifiques. On ne peut reprocher à un chercheur de citer ses prédécesseurs, et les auteurs qui s’abstiennent de le faire sont du reste volontiers suspectés d’ignorance ou de vouloir se mettre en avant.

Dénoncer les biais de raisonnement ou les erreurs factuelles repérables dans des publications, d’où qu’elles viennent, est une activité évidemment recommandable, répondant à la boutade qui définit le chercheur comme « quelqu’un dont le métier est de démontrer que ses collègues se trompent ». Signaler les dérives racistes ou l’instrumentalisation politique de l’archéologie est également salutaire. Un exemple nord-américain édifiant est celui de l’Asatru Folk Assembly, association fondée en 1994 pour promouvoir « la religion européenne autochtone, celle qu’ont développée les peuples germaniques sur la base de l’essence de leur âme ». Ses adeptes déclarent renouer avec leurs racines, identifiées comme venant de leurs « ancêtres germaniques », tout en honorant les anciens dieux germaniques et scandinaves (Odin, Thor, Freya, etc.) En 1999, cet organisme suprémaciste blanc a fait parler de lui en affirmant que les restes de l’Homme de Kennewick appartenaient à l’un de leurs ancêtres européens, et ses responsables ont demandé à ce qu’ils leurs soient remis, pendant qu’au même moment, des groupes amérindiens faisaient de même. Dans de telles utilisation de l’archéologie, il est manifeste que, malgré les apparences, l’essentiel n’est pas l’identification anthropologique des restes osseux, leur datation correcte ou leur attribution à telle ou telle origine, mais le discours pré-existant à leur utilisation. La découverte de Kennewick ne fut mentionnée par l’Asatru Folk Assembly que pour conforter ses thèses, et quand il s’avéra que l’expertise de ce vestige contredisait finalement celles-ci, l’association ne les a pas moins conservées. Il en est de cet exemple comme de de bien d’autres, tout autant célèbres; la datation au 14C du suaire de Turin a ruiné l’hypothèse de son authenticité, mais cela n’a pas conduit à une remise en cause de l’historicité du Christ chez les chrétiens. De même, les zététiciens et débunkers qui cherchent à contrer la mouvance de l’archéologie romantique en pointant les erreurs factuelles de ses auteurs font certes œuvre utile, mais l’espoir que cette activité pourrait réduire le succès de cette mouvance est parfaitement vain.

Au fond, il ne s’agit pas d’archéologie, mais d’une vision du monde, d’une cosmologie, d’une anthropogonie, d’une ethnogonie, bref: d’une mythologie intégrant dans son discours des éléments d’archéologie. Que certains de ceux-ci soient authentiques et que d’autres soient controuvés est, de ce point de vue, d’une importance très relative. En privé et sur les réseaux sociaux, les archéologues professionnels ironisent sur les thèses des « romantiques », en pratiquant un rire qui est l’exact équivalent du « rire d’ethnologue » analysé par Wiktor Stoczkowski, qui a reconnu « l’hilarité que suscite une différence non domestiquée encore par nos traitements conceptuels ». Ce rire supposant l’évidence d’une opposition entre « vraie » et « fausse » archéologie, entre raison et déraison, contribue à occulter, selon les termes de Pierre Lagrange, « la question bien plus intéressante de la coexistence des différents régimes d’interprétation du passé au sein de la société ».

Pourtant, le code éthique adopté par le World Archaeological Congress enjoint aux archéologues de « reconnaître les approches autochtones de l’interprétation du patrimoine culturel, sa gestion, sa protection et de sa conservation ». Il affirme également « reconnaître expressément que les préoccupations de divers groupes ethniques, tout comme celles de la science, sont légitimes et doivent autant respectées ». Dans les faits, cette organisation interdit les discussions portant sur des sujets sensibles aux yeux des communautés autochtones, et publie sur son site cette phrase de Peter Ucko, qui en fut le fondateur et premier président:

« La discipline archéologique n’est plus la province exclusive d’hommes européens, blancs, appartenant à la classe supérieure, et il n’y a pas de retour possible à une ère […] de connaissances exclusives, hiérarchisées et scientifisée marginalisant l’archéologie multivocale des périphéries. La question de savoir qui contrôle le passé ne constitue plus une énigme, car il faut généralement reconnaître qu’il y a beaucoup de passés différents et qu’ils seront connus différemment de plusieurs points de vue ».

Dans la lignée de ces déclarations, les archéologues actuels prennent de plus en plus en compte l’existence de vues différentes des leurs sur le passé, notamment lorsqu’ils travaillent en Australie, en Amérique du Nord et en Afrique du Sud: la distinction entre « eux » et « nous » est bien moins évidente que naguère, mais elle est d’autant plus facile à pratiquer que la distance entre ces deux catégories est grande. Autant les archéologues australiens ou sud-africains écoutent désormais respectueusement ce que les communautés voisines des sites rupestres ont à leur dire sur les peintures préhistoriques dont elles sont les « gardiennes traditionnelles » officiellement reconnues, autant le monde des archéologues peine à reconnaître que nos contemporains ont, eux aussi, intégré les données de l’archéologie à une vision du monde en apparence bien différente de la leur, religieuse ou bricolée en accord avec les positions du New Age, dans le prolongement de la subculture occultiste. Il est alors facile de disqualifier cette ontologie comme « pseudo-archéologie », alors qu’il suffirait de réfuter les erreurs point par point et de dénoncer les théories qui induisent des idées racistes, comme la prétendue suprématie blanche, ou refusent toute capacité d’invention à des peuples du passé.

Les archéologues professionnels auraient tout intérêt à prendre en compte la part mythique de leur propre discours. Ils n’ont que trop insisté sur les différences qui les opposent aux archéologues « romantiques », et n’ont pas remarqué ce qui, du point de vue social, les rassemble. L’ignorance de ce point aveugle ne peut que conduire à l’échec de toutes les tentatives de réfutation, déconstruction et autres « débunkings », qui se sont multipliées en vain depuis des décennies.

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