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Comment les sectes sont-elles devenues une question d’État ?

Source : carte du tarot de « Mage : l’Eveil », White Wolf.

Par Stéphane François

Le sociologue Étienne Ollion nous propose, avec Raison d’état. Histoire de la lutte contre les sectes en France (La Découverte, 2017, 19 euros ; un ouvrage tiré de sa thèse de doctorat), de revenir sur la genèse de la lutte antisecte en France. Ce livre est capital pour comprendre comment est né en France le combat contre le phénomène sectaire. Il est également important pour deux autres raisons : la première est qu’il soulève la question de la liberté de croyance (protégée par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen) et du rôle de l’État dans la régulation de la pratique religieuse ; la seconde est celle de la définition d’une secte : qu’est-ce qu’une secte ? Comment la définir ? Sur ce dernier point, l’auteur reprend d’ailleurs la définition que l’État donne des sectes.

Les critères sont regroupés en deux grandes catégories : danger pour l’individu (déstabilisation mentale, rupture avec la famille, pression financière insupportable, atteinte à l’intégrité physique, embrigadement des enfants) et le danger pour la société (troubles à l’ordre public, discours antisocial, démêlées judiciaires, détournement de fonds, et enfin, tentatives d’infiltration des pouvoirs publics).

L’attitude de la France vis-à-vis des sectes est intéressante car elle est radicale, dans le sens où l’État s’immisce dans la vie spirituelle du citoyen. Notre pays a d’ailleurs l’État le plus engagé dans la lutte antisecte. De ce fait, il s’éloigne de la neutralité théorisée au XIXe siècle et concrétisé en 1905 avec la loi de séparation de l’Église et de l’État, pour légiférer et agir pénalement sur ce qu’il estime relever du phénomène sectaire. Cette position est à l’opposé de celle des États-Unis, très souple sur la liberté de culte (il y a existé ainsi des années 1960 aux années 2000 une Église de Satan). L’Allemagne a une position médiane, la plus partagée, laissant une assez grande liberté religieuse à ses concitoyens, mais surveillant les groupes religieux trop agressifs vis-à-vis des institutions étatiques, telle l’Église de Scientologie suspectée d’infiltrer les rouages de l’administration.

L’auteur propose un plan chrono-thématique structuré en deux parties : « Des sectes dans l’État » et « Une controverse et ses suites ». La première partie revient sur la naissance du combat contre les sectes. L’auteur montre très bien le rôle de membres du clergé catholique dans son apparition aux débuts des années 1960, ceux-ci voyant le déclin de la pratique catholique (dès la fin des années 1950) et l’essor de cultes nouveaux ou/et marginaux, caractéristique de années 1960 et 1970, comme le mouvement charismatique catholique ; les mouvements irrationnels issus de l’occultisme de la fin du XIXe siècle (thélémisme, anthroposophie) ; nouveaux mouvements religieux (Témoins de Jéhovah ; Adventistes du septième jours, etc.) ; et enfin, les sectes au sens propre (Église de scientologie). C’est d’ailleurs durant cette période que les premières associations de luttes contre les sectes apparaissent, à l’initiative de parents d’adeptes de ces nouvelles spiritualités (principalement L’Église de l’unification –la secte Moon–, l’Église de scientologie, L’Association internationale pour la conscience de Krishna) ; certaines étant proches des milieux catholiques, d’autres de la Libre pensée.

Cette première période laisse les personnes démunies face à ce phénomène. En effet, l’État n’intervient qu’au milieu des années 1980, avec la parution en 1983 du rapport Vivien (du nom de celui qui l’a porté, le député socialiste Alain Vivien). Son action prend de l’ampleur dans les années 1990 avec la mise en place de la MILS (Mission Interministérielle de Lutte contre les Sectes) en 1996, sur fond de « suicides » des membres de l’Ordre du Temple Solaire, qui deviendra par la suite la MIVILUDES (Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires), dont l’intitulé montre un élargissement des préoccupations de l’État, les mouvements sectaires ayant évolué depuis la fin des années 1970.

Ce recadrage montre d’ailleurs un désintérêt croissant de l’État depuis le début des années 2000, avec la baisse des subventions de celui-ci destinées aux associations de luttes contre les sectes. Les premiers rapports souffrent de nombreuses faiblesses dont les plus importantes sont une méconnaissance des nouveaux mouvements religieux et des milieux de l’ésotérisme et de l’occultisme occidental. Ce qui a fait dire au spécialiste de l’ésotérisme Antoine Faivre qu’ils étaient partiaux et partiels. Cela était dû à l’absence d’universitaires, spécialistes de ces problématiques, dans ces structures. Cette absence était liée à une autre question : celle du positionnement intellectuel de chercheurs face à ces problématiques. En effet, l’accusation de complaisance vis-à-vis du phénomène sectaire revient régulièrement dans les médias, entretenu par certains militants antisectes. Ce débat n’est compréhensible que dans le cadre, plus large, de celui de la laïcité à la française : l’État doit-il être neutre et protéger la pratique religieuse ou doit-il combattre la religion, au profit d’une conception du monde qui apparaît comme athée à certains ?

La pratique française de la gestion du phénomène sectaire a d’ailleurs provoqué des réactions parfois virulentes à l’étranger, en particulier aux États-Unis qui y voyaient une politique bafouant la liberté religieuse des citoyens français. Des mouvements épinglés par les différents rapports comme le mouvement raëlien ont profité de ces tensions pour plaider leurs causes auprès des instances européennes, sans grand succès : ce mouvement soucoupiste, fondé par un ancien journaliste, Claude Vorilhon, né en France dans les années 1970, a son siège au Canada et une antenne européenne en Suisse.

Cet ouvrage est donc important pour comprendre les enjeux contemporains, qui restent sensibles, comme l’a montré la polémique de l’appartenance de Françoise Nyssen, ministre de la culture d’Édouard Philippe, à la Société Anthroposophique.

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