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L’Occultisme nazi

nazi rubik cube flickr otto magusPremière parution: «Entretien avec Stéphane François», propos recueillis par Stéphane Mantoux, Seconde guerre mondiale, n°55, juillet 2014, pp. 20-21.

Quels sont les liens réels entre l’ésotérisme, et l’occultisme, et le nazisme ? S’agit-il uniquement d’un mythe ou n’y a-t-il pas une part de vérité ?

Stéphane François : C’est en partie réel : il y a eu au sein du nazisme des personnes qui se sont passionnés pour ces questions. Les plus connus étaient Himmler et Hess. Hitler aussi s’y est intéressé. Par contre, il est faux de dire que le nazisme dans son ensemble a eu un intérêt pour ces spéculations : un grand nombre de nazis s’en moquaient. Certains même, comme Rosenberg ou Göring, critiquaient les « lubies » de Himmler. De fait, les milieux les plus favorables à ces discours mystiques ou irrationnels étaient plutôt confinés dans la SS. Donc, l’intérêt pour l’ésotérisme ne concerne qu’une infime minorité des nazis. On est donc très loin du mythe créé par le Matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier !

Quelle est la place du fameux château du Wewelsburg, très connu des « fans » de l’occultisme nazi, et qui inspire le château de Wolfenstein dans le jeu PC du même nom, dans le système symbolique forgé par Himmler et la SS ?

Il n’en a aucune : il ne s’agit que du château principal de la SS, qui servait d’école de cadres. il fut restauré par la SS dans les années trente, car Himmler souhaitait le transformer à la fois en une sorte de « maison mère » sur le modèle des ordres chevaleresques du Moyen Âge et en centre de recherche. Il le décora dans le pur style nazi : de façon massive. Il y avait dans le château des statues de marbre, œuvres d’artistes nazis, représentant les personnages qu’admirait Himmler : Henri Ier l’Oiseleur (dont il se croyait la réincarnation), Albrecht l’Ours, Frédéric Barberousse et, évidemment le Führer aimé, Adolf Hitler. Au vu des conceptions d’Himmler, cette vision du monde pour le moins particulière est logique : il pensait en effet que les hommes ne sont que des maillons d’une chaîne fondée sur le sang et la race, éléments transmettant aussi la mémoire et la culture dans cette chaîne ininterrompue.

Le principal intérêt de ce château réside dans ses mosaïques représentant des « soleils noirs », qui seront repris dans les années 1990 par des militants d’extrême droite, à la suite d’un ex SS autrichien, Wilhelm Landig, qui se spécialisa après-guerre dans l’écriture de livres mêlant uchronie, soucoupes volantes, ésotérisme et thèses SS…

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Le Matin des Magiciens a manifestement joué un grand rôle dans la naissance du mythe d’un occultisme nazi. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Le Matin des magiciens, paru en 1960 chez Gallimard, est effectivement capital : Ce livre relevant du « réalisme fantastique » (c’est-à-dire mélangeant réalité et contenu fantastique) a déclenché, au début des années 1960, une frénésie éditoriale pour tout un courant cherchant à mettre à jour les soubassements secrets de l’Histoire camouflés par les tenants de l’« histoire officielle » (en gros les universitaires). Ce registre cherche à combler les « blancs » existants dans l’histoire et propose en retour des explications, souvent aberrantes, mais pas forcément dépourvue de logique interne, allant à l’encontre de l’« histoire officielle ».

Ce livre s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires depuis sa publication. Il contribua très largement à diffuser l’idée que les faits historiques pouvaient avoir d’autres interprétations que celles officiellement établies, particulièrement en ce qui concerne l’histoire du IIIe Reich. Les deux auteurs s’appuyaient sur le fait que le national-socialisme se serait largement différencié dans ses concepts et principes de ceux de la civilisation occidentale, ce qui est faux évidemment d’un point de vue historique, développant une autre civilisation. Les auteurs d’ailleurs n’ont pas hésité à écrire que « La nouveauté formidable de l’Allemagne nazie, c’est que la pensée magique s’est adjoint la science et la technique ».

Comment la culture populaire s’est-elle, finalement appropriée ce mythe, qui semble perdurer aujourd’hui ?

Depuis cette époque, ce thème a largement dépassé le cercle restreint des spéculations occultistes pour se diffuser dans la culture de masse contemporaine : littérature populaire, bandes dessinées, jeux vidéo, jeux de rôle, le cinéma, etc. Ce thème fournit il est vrai de très bonnes bases scénaristiques, permettant les réécritures historiques, l’uchronie… bref c’est un moyen de ré-enchanter un monde devenu rationnel.

Quels sont les liens entre ce mythe de l’occultisme nazi et l’extrême-droite, en particulier française, depuis les années 1960 ?

Au-delà de ces canaux de diffusion populaire, profitant de ce succès éditorial et de l’intérêt du public, l’« occultisme nazi » a été repris et largement propagé par certains milieux néo-nazis, très hétérodoxes, composés d’anciens SS, et d’occultistes néo-nazis, qui furent à l’origine de la théorie de la fuite d’Hitler en soucoupe volante.

Dès les années 1950, ces auteurs ont cherché à utiliser stratégiquement le thème de l’« occultisme nazi », suivant trois objectifs : premièrement, en faisant une apologie plus ou moins détournée du national-socialisme, notamment en entérinant l’idée que la SS était un ordre chevaleresque à la fois païen et occultiste, une élite raciale et intellectuelle ; deuxièmement, en faisant un travail de révisionnisme, voire de négationnisme, en montrant la validité globale de l’idéologie nazie et de la mystique de la race.

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