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Le Moyen Âge idéalisé de l’extrême droite européenne

Première parution : Stéphane François, « Le Moyen Âge idéalisé de l’extrême droite européenne », Parlement[s], Revue d’histoire politique, vol. 32, n°2, 2020, pp. 217-231.

Le Moyen Âge a toujours intéressé l’extrême droite. Pour les contre-révolutionnaires comme Maistre ou Bonald, il est le moment de la société chrétienne. Pour les racistes du xixe siècle, il est celui où les Barbares germaniques ont régénéré la vieille société latine décadente. Clovis fut célébré comme le fondateur de la France par le régime de Vichy. À l’Est, les nazis ont donné le nom de Charlemagne à l’une des divisions SS. Pourtant, il était un massacreur de Saxons et un empereur très chrétien. Sous le Troisième Reich, les « Journées du Parti » se déroulaient dans la ville impériale de Nuremberg. Hitler était parfois représenté en chevalier. Enfin, Himmler était fasciné par les Chevaliers Teutoniques. Aujourd’hui encore, cette période historique fascine l’extrême droite. Elle est même mise en avant dans les discours de certaines de ses tendances. Si les mondes germaniques et scandinaves sont régulièrement mis en avant depuis le xixe siècle, le Moyen Âge dans sa généralité intéresse ces militants, les aidant à élaborer une ontologie, à concevoir une vision d’un monde qu’ils appellent de leurs vœux, héritée des lectures des ésotéristes antimodernes Julius Evola[1] et René Guénon[2], voire du militant et théoricien d’extrême droite Dominique Venner[3]. De ce fait, nous nous pencherons ici sur les discours des extrêmes droites révolutionnaires françaises, néo-droitières, nationalistes-révolutionnaires, identitaires et traditionalistes-révolutionnaires, à la matrice idéologique assez proche, toutes influencées par Julius Evola[4].

La problématique étant ainsi résumée, nous devons nous poser plusieurs questions : pourquoi cet usage du Moyen Âge ? Quelle en sera son utilité théorique pour ces militants et ces théoriciens extrémistes de droite ? Quel est l’intérêt de se référer au Moyen Âge lorsqu’on n’est pas un contre-révolutionnaire ? Nous y répondrons dans cet article. Son objectif est de montrer que les extrêmes droites révolutionnaires, en général, sont créatrices de mythes politiques. Ces derniers permettent à la fois de mobiliser les militants et de mettre en place une ontologie qui leur permet de réfléchir le monde, de lui donner un sens. En effet, nous ne devons pas oublier que l’individu, quel qu’il soit, voit le monde selon une grille d’analyse particulière ; celle-ci étant le fait d’un bricolage[5], parfois personnel, parfois hérité d’une religion ou d’une idéologie, et généralement tout cela à la fois. Lévi-Strauss soulignait le fait que les mythes sont créés par emprunts, permutations, inversions, restructurations de mythes préexistants (ici la réinvention romantique du Moyen Âge). Le syncrétisme apparaît alors non comme une forme dérivée ou seconde, mais comme une forme normale, et en quelque sorte inévitable, du mythe. Les idéologies, comme les mythologies, se heurtent, se mêlent, échangent et interfèrent. Ces points de contact, les mythèmes, permettent la combinaison entre les idées de la droite radicale et les « hétérodoxographies » (discours non conventionnels) ésotériques, comme nous le verrons ici avec le rôle joué par la pensée de Julius Evola. Les militants, qui se perçoivent comme des nouveaux chevaliers, ne combattent plus le dragon, mais un danger bien plus grand selon eux : le chaos racial à venir. Une idée qui n’est pas si récente que cela, la thématique étant déjà utilisée il y a près de soixante-dix ans, c’est-à-dire dès le début des années 1950, par des rescapés du national-socialisme, tels les membres du Nouvel Ordre Européen (NOE).

La méthodologie de ce texte est construite sur l’analyse empirique des productions théoriques de ces milieux depuis la fin des années 1970, mettant volontairement de côté les productions intellectuelles des extrêmes droites catholiques traditionalistes et/ou monarchistes. Nous nous concentrerons principalement ici sur trois thèmes : la figure du chevalier, l’éloge de l’Empire romain germanique et enfin, sur l’idée d’une nouvelle société organique. Pour ce faire, notre propos se construira en trois points, qui seront autant de parties : 1/L’influence de Julius Evola ; 2/L’éloge du Moyen Âge ; 3/Un nouveau chevalier contre l’« immigration-colonisation ».

L’influence de Julius Evola

L’image du chevalier attire l’extrême droite depuis son apparition dans le champ de l’histoire des idées. Dans un premier temps, elle était plutôt mobilisée par les milieux catholiques traditionalistes, monarchistes et contre-révolutionnaires. Elle renvoyait à un passé définitivement détruit et à une société d’ordre, hiérarchisée, fondée sur la naissance. Petit à petit, cet aspect contre-révolutionnaire a été supplanté par un autre discours, de teneur plus révolutionnaire. En effet, dans les années 1930, la figure du chevalier a été reprise par des franges radicales de l’extrême droite, comme le national-socialisme, identifiant le chevalier au combattant racial issu des tranchées, ce nouvel aristocrate[6] : la SS, lors de sa reprise en main par Himmler, sera construite comme un nouvel ordre chevaleresque : en effet, Himmler réforma la SS sur le modèle des Chevaliers Teutoniques[7], cet ordre de moines-chevaliers fondé pour évangéliser les peuples de la Baltique, et sur celui des Jésuites. Pour renforcer cet aspect médiéval, il acheta des ruines de châteaux médiévaux et les restaura. Le plus connu de ces « châteaux de l’Ordre » reste celui du Wewelsburg, chargé de symbolique ésotérique[8].

En Italie, un penseur traditionaliste-révolutionnaire[9] comme Julius Evola, lui-même aristocrate (il est baron) met en avant l’image du chevalier dans plusieurs textes sur la notion de combat, l’assimilant au khsatriya indien[10]. Evola en fera également l’éloge dans son ouvrage classique sur le conflit entre la Papauté et l’Empire[11]. Cet auteur est important pour notre propos, car il est l’une des références intellectuelles majeures de l’extrême droite européenne de l’Après-guerre. Giulio (Julius) Evola était un aristocrate, un artiste dadaïste et un ésotériste d’extrême droite italien, né à Rome en 1898 et mort en 1974. Adepte d’un néopaganisme romain, la « religion italique », sa pensée s’est construite en réaction à l’aristocratie catholique dont il était issu, comme aussi contre la tradition chrétienne et le « monde moderne ». Politiquement, Evola se plaçait dans une optique antimoderne, aristocratique, inégalitaire et européiste : il était un réactionnaire radical. À l’instar de René Guénon, Evola devint une figure importante du traditionalisme, c’est-à-dire d’un ésotérisme postulant l’existence d’une « tradition primordiale », de nature supra-humaine et transcendante. Il fut également influencé par Nietzsche. Marginal du fascisme, il soutint le régime jusqu’à la fin, y compris la République Sociale italienne. Après la Seconde Guerre mondiale, ses livres, notamment Orientations en 1950[12], réarmèrent moralement et intellectuellement l’extrême droite européenne, en donnant naissance au courant dit « traditionaliste-révolutionnaire ». Il défendait l’idée d’un empire organique européen. Evola fut blessé à Vienne en 1945, à la toute fin de la guerre. Cette blessure le paralysa des membres inférieurs le forçant, lui le « guerrier », à se diriger vers la contemplation. Il publia après la guerre deux ouvrages politiques importants : Les Hommes au milieu des ruines en 1953, et Chevaucher le tigre en 1961. Jusqu’à sa mort, il affina et radicalisa son discours. Evola doit être vu comme un réactionnaire radical, un point de vue reconnu à l’extrême droite[13], ses modèles étant davantage les anciens ordres de chevalerie, ainsi que les mouvements spiritualo-politiques, en particulier la Légion de l’archange Saint Michel, plus connu sous le nom de la Garde de Fer.

Ces références médiévalistes se retrouveront dans les extrêmes droites révolutionnaires (nationalistes-révolutionnaires, néo-fascistes et néonazies) de l’après-Seconde Guerre mondiale, qui mobiliseront également des formes de chevaleries extra-européennes comme les Samouraïs et le Bushido. En effet, la situation politique et le statut de parias de ces militants font qu’ils sont obligés de piocher de nouvelles références intellectuelles dans les droites radicales européennes et extra-européennes[14]. La chevalerie, les samouraïs, l’écrivain Yukio Mishima, sont des centres d’intérêts importants, et persistants, de ces extrêmes droites révolutionnaires.

La référence à Julius Evola est importante car elle permet de théoriser une pensée radicale sans citer d’auteurs national-socialistes. En effet, Evola a utilisé des thématiques proches du national-socialisme (éloge d’un empire européen, fascination pour l’aryanisme, éloge du combat et de la virilité, rejet du capitalisme et du communisme, antisémitisme, etc.), mais il était considéré par ceux-ci comme un penseur réactionnaire dont il fallait se méfier[15]. Sa redécouverte par les hippies dans les années 1970 lui donna une nouvelle respectabilité : en effet, Evola était surtout connu comme un indianiste et un spécialiste du yoga et de la magie sexuelle. De ce fait, il a été, et il est encore[16], un théoricien de la première importance de l’extrême droite européenne.

L’éloge du Moyen Âge

Ces militants, Evola compris, idéalisent un Moyen Âge supposé traditionnel, c’est-à-dire que la société de l’époque est « traditionnelle » au sens où l’entendent les ethnologues. Le Moyen Âge est vu comme le sommet de la civilisation européenne. Les militants d’extrême droite y projettent deux types de fantasmes. Le premier est à la fois racial et guerrier : le chevalier est non seulement courageux et désintéressé, nous en reparlerons dans la dernière partie, mais il est également et surtout un représentant racial pur. Ainsi, l’évolien Bernard Marillier, cadre d’Unité Radicale et militant identitaire, postule le lien entre « noblesse » et « race nordique »[17] :

« Les textes profanes nous donnent souvent la description du modèle racial du “vrai chevalier” : grand, élancé, blanc de peau, corps bien découplé, visage gracieux et régulier, cheveux blonds ondulés (symbole des forces psychiques émanées de Dieu, de la chaleur spirituelle, et beauté royale), à l’image du roi David toujours représenté blond roux et surtout du Christ à la chevelure d’un blond lumineux à l’exemple des dieux ouraniens païens. Même si cette beauté, d’origine nordique, est restée un idéal servant de référence symbolique, elle n’en a pas moins correspondu, du moins à l’origine de la chevalerie, directement issue d’un substrat racial nordico-germanique, à une réalité ethnique qui s’est conservée dans les hautes couches de l’ordre chevaleresque (empereurs, rois, princes et barons), comme en témoignent encore de nos jours certains éléments non dégénérés des familles nobles françaises et européennes, beauté et noblesse étant liées. »[18]

Le second intérêt porte sur le type idéal d’État pour l’Europe. Tous rejettent l’État-nation au profit d’une entité supranationale, l’Empire, conciliant la diversité ethnique et culturelle (les « peuples », l’ethno-régionalisme) et l’unité raciale (la « race blanche »). Cet empire doit être analysé comme un contre-modèle de l’État-nation moderne. En effet, le schème impérial, c’est-à-dire l’assujettissement à un principe transcendant universel par médiation de l’empereur, s’oppose à la modernité politique représentée par le schème national, c’est-à-dire la nation comme sujet autonome de sa propre histoire, la nation moderne ramenant l’horizon de l’universalité dans les limites d’une circonscription territoriale. L’Empire ainsi conceptualisé aspire à se dégager de l’histoire.

Ce modèle est le résultat de toutes les influences de nos militants : de certains nazis, de théoriciens régionalistes, du nationalisme européen et de l’école de la Tradition, représentés surtout dans le cas présent par Evola. Ce dernier se présentait d’ailleurs comme un « gibelin »[19], c’est-à-dire comme l’un des défenseurs, au Moyen Âge, de l’Empire romain germanique contre l’Église. Nombre de militants d’extrême droite se définissent d’ailleurs comme des « néo-gibelins », considérant que cet Empire, tout comme l’Église, était une institution à caractère surnaturel, qui associait sacralité impériale et germanité, comme le fait remarquer Jacques Le Goff : « Le nom significatif de cet empire fut Saint Empire Romain Germanique. Ce titre indiquait d’abord le caractère sacré de l’empire, il rappelait ensuite qu’il était l’héritier de l’Empire romain et que Rome était sa capitale ; et, enfin, il soulignait le rôle éminent tenu par les Germains dans l’institution »[20]. Pour les théoriciens de l’après Seconde Guerre mondiale (Evola, l’ex SS Français Saint-Loup, l’Américain Francis Parker Yockey, etc.), l’Europe devait faire front et rejeter les deux grands leaders de l’époque (les États-Unis et l’URSS) pour trouver sa voix et son identité. Le mythe de l’Empire participait à l’élaboration de ce discours « nationaliste-européen ». De ce fait, encore aujourd’hui, certains militants défendent l’idée d’un retour du Saint Empire Romain Germanique. Certains ont même écrit une « Défense du Saint Empire »[21]. Seulement, ce nouvel Empire ne serait plus germanique, mais européen, voire, dans certains cas, arctique ou boréal, pour les partisans d’une tradition polaire.

Le modèle impérial est important pour l’extrême droite identitaire car il permet de dépasser le nationalisme. En effet, l’Empire unifie en respectant les particularités locales, en cherchant à associer les différents peuples, il leur offre « une communauté de destin, sans pour autant les réduire à l’identique. Il est un tout où les parties sont d’autant plus autonomes que ce qui les réunit est plus solide – et ces parties qui le constituent restent des ensembles organiques différenciés »[22]. Frédéric Encel ne dit pas autre chose :

« La logique d’empire, pas nécessairement impérialiste, consiste pour une puissance donnée à admettre en ses zones d’influence ou de souveraineté des communautés religieuses, des ethnies ou des peuples parfois très divers, en accordant en général à une partie ou à la totalité d’entre eux une certaine autonomie interne »[23].

Les militants défendant ces idées sont de fervents partisans de la subsidiarité, mais débarrassé de son image rétrograde. Ainsi, selon Alain de Benoist,

« Un tel modèle permettrait de résoudre le problème des cultures régionales, des ethnies minoritaires et des autonomies locales, problème qui ne peut recevoir de véritable solution dans le cadre de l’État-nation. Il permettrait également de repenser, en rapport avec tous les problèmes nés d’une immigration incontrôlée, la problématique des rapports entre citoyenneté et nationalité. Il permettrait de conjurer les périls, aujourd’hui à nouveau menaçant, de l’irrédentisme ethnolinguistique, du nationalise convulsif et du racisme jacobin. Il donnerait enfin, par la place décisive qu’il accorde à la notion d’autonomie, une large place aux procédures de démocratie directe.[24] »

Cette volonté de réactiver un Empire est également géopolitique, comme le montre Maurice Duverger :

« Étendue de l’Irlande aux bouches du Danube et du Cap Nord à Malte, la grande Europe englobera au début du xxie siècle plus de trente nations et de 500 millions d’hommes et de femmes. Elle formera ainsi le plus grand espace impérial du monde auquel il ne manquera que des institutions lui permettant de décider efficacement et rapidement d’une façon collective. Mais elle pourra ni ne voudra s’organiser sur le modèle des États-Unis dont les 50 États fédérés qui les constituent n’ont pas le statut juridique, l’importance politique et la tradition historique d’une nation véritable, laquelle n’existe que sur le plan de la fédération. Aucun pays du Vieux Monde n’est prêt à se fondre dans un super-État qui affaiblirait la diversité des institutions publiques et des structures économiques, des partis politiques et des organisations sociales, des connaissances et des croyances, des cultures et des comportements qui font la richesse de la civilisation européenne. Tout est en place pour un empire républicain d’un modèle inédit.[25] »

Ainsi, le GRECE reconnaît que « Dans une planète mondialisée, l’avenir appartient aux grands ensembles civilisationnels capables de s’organiser en espaces autocentrés et de se doter d’assez de puissance pour résister à l’influence des autres »[26].

Enfin, le modèle impérial doit aussi permettre aux Européens de combattre la mondialisation uniformisatrice et destructrice d’identités. De fait, les militants issus de la nouvelle Droite soutiennent l’idée d’une Europe fédérale car « L’État-nation, issu de la monarchie absolue et du jacobinisme révolutionnaire, est désormais trop grand pour traiter des petits problèmes et trop petit pour affronter les grands. […] l’Europe est ainsi appelée à se construire sur une base fédérale, reconnaissant l’autonomie de toutes ses composantes et organisant la coopération des régions et des nations qui la composent. La civilisation se fera par l’addition, et non par la négation, de ses cultures historiques, régionales comme nationales, permettant ainsi à tous ses habitants de reprendre pleinement conscience de leurs sources communes ». Par conséquent, le fédéraliste Alain de Benoist fait l’éloge de l’Empire, rejoignant les traditionalistes sur ce point, car l’empire, contrairement à la nation, « […] n’est pas seulement un territoire, mais aussi, et même essentiellement un principe ou une idée. L’ordre politique et juridique y est en effet déterminé, non par les seuls facteurs matériels ou par la possession d’une vaste étendue géographique, mais par une idée de nature spirituelle »[27]. L’influence de Julius Evola se fait ici ressentir : Evola a défendu dans son œuvre l’idée que l’imperium possédait une dimension quasi mystique à travers le concept d’auctoritas.

Une fois ces positions exposées, il reste une question en suspens : de quel Moyen Âge parlons-nous ? Il faut garder à l’esprit que les textes et les objets légués par le Moyen Âge nous sont devenus opaques, et la tâche de l’historien est de les étudier en s’affranchissant des catégories de pensée héritées du siècle des Lumières[28]. Cette thèse est intéressante pour comprendre la position antimoderne des traditionalistes, car les barrières édifiées au xviiie siècle entre les notions de « politique », de « religieux » et d’« économique » obscurcissent encore aujourd’hui notre compréhension des sociétés médiévales dont l’Église était l’épine dorsale. Cela nous permet de remettre en cause l’approche de René Guénon et de Julius Evola, qui idéalisent largement les époques médiévales, notamment lorsqu’ils désirent rétablir une société traditionnelle structurée sur la religion et la métaphysique.

Les spécialistes ont montré que le concept de « Moyen Âge » repose en grande partie sur une simplification théorique d’une vaste période historique, allant grosso modo du ive/ve siècle au xve siècle[29]. A contrario, René Guénon envisageait un Moyen Âge rétréci, allant de Charlemagne au xive siècle[30], une idée reprise par Julius Evola, laissant un vide historique correspondant à la mise en place des royaumes barbares de l’époque mérovingienne… En outre, nos traditionalistes s’inscrivent dans la lignée des contre-révolutionnaires qui idéalisaient l’Ancien régime. Ce culte du Moyen Âge apparaît au début du xviiie siècle, chez un Giambattista Vico par exemple, et donc bien avant son utilisation par les penseurs contre-révolutionnaires.

L’Empire ainsi théorisé permet de donner aux militants un cadre géopolitique cohérent, structuré sur l’histoire et les mythes politique. Surtout, à l’époque de son énonciation, c’est-à-dire durant la période de la Guerre froide, il avait pour mérite de proposer au militant une géopolitique « neutraliste » qui ne soutienne ni les États-Unis, pays de la décadence par définition, ni l’URSS, pays du communisme triomphant. Pour le dire autrement, il offre un modèle qui ne soit ni capitaliste, ni communiste, fédérant les différentes populations à la fois sur l’idée d’une histoire commune (la « longue mémoire » mise en avant) et sur celle d’une unité raciale. Il offre la possibilité de défendre un européisme dépassant théoriquement le nationalisme, paraissant ne rien devoir au Nouvel Ordre européen du national-socialisme, bien que dans les faits il en soit largement tributaire.

Un nouveau chevalier contre l’« immigration-colonisation »

Cette théorisation de l’Empire s’accompagne d’une réappropriation de la figure du chevalier. Ainsi, le militant d’extrême droite doit être héroïque, et rejeter la lâcheté. Il doit aller au combat (enfin, à la rixe), comme l’écrit avec lyrisme l’Identitaire Philippe Vardon : « Nous apprenons chaque jour à nous battre, et chaque un peu plus à aimer le faire ; la tête haute nous tomberons peut-être dix fois, mais nous nous relèverons à chacune d’entre-elles, pour faire face à nouveau »[31]. Il y a, chez les militants d’extrême droite, une exhortation à une « implication réelle dans le combat » :

« L’action comme défi quotidien que l’on lance à la face du monde, et avant tout à soi-même. Le militantisme n’étant pas vécu par les jeunes identitaires uniquement comme un moyen politique, mais bien comme une manière de (se) grandir et de se réaliser. La primauté de l’action (se déclinant à travers des actions, des coups, des campagnes), entendue comme un enthousiasme et une frénésie créatrice, est bien l’une des marques de fabrique du mouvement identitaire.[32] »

Cette conception de l’action est intéressante, car elle offre une « image directrice » au militant. Ce dernier est encouragé à se voir comme un chevalier. Ainsi, l’université d’été du Bloc Identitaire des 11-16 août 2014 était intitulée « Un mythe pour une nouvelle chevalerie. D’Excalibur au Graal ». Dans Militants, recueil de nouvelles en partie autobiographiques, Philippe Vardon se voit comme un chevalier-militant et considère le militantisme comme une quête du Graal[33]. Les responsables identitaires, issus des milieux nationalistes-révolutionnaires prompts à créer ou à mobiliser les mythes[34], mobilisent ceux du chevalier et de la reconquête pour donner du sens à leur action politique. Ainsi, en janvier 2015, après les attentats qui ont touché la France, ils ont lancé une campagne d’affichage « Je suis Charlie Martel ». Cette affiche est particulièrement intéressante car elle mobilise deux idées importantes pour la mythologie extrémiste de droite : la première est celle de militants se considérant comme héritiers de Charles Martel[35] ; la seconde est celle d’une immigration-colonisation musulmane hostile aux valeurs européennes, et qu’il faut endiguer. De fait, la référence à Charles Martel est régulière : elle fut déjà utilisée par les Identitaires lors de l’occupation de la mosquée de Poitiers le 20 octobre 2012. Dans le manifeste de Génération Identitaire, les responsables du Bloc Identitaire présentaient l’événement historique de la façon suivante :

« Il y a bientôt 1300 ans, Charles Martel arrêtait les Arabes à Poitiers à l’issue d’une bataille héroïque qui sauva notre pays de l’invasion musulmane. C’était le 25 octobre 732. Aujourd’hui, nous sommes en 2012 et le choix est toujours le même : vivre libre ou mourir. Notre génération refuse de voir son peuple et son identité disparaître dans l’indifférence, nous ne serons jamais les Indiens d’Europe. Depuis ce lieu symbolique de notre passé et du courage de nos ancêtres, nous lançons un appel à la mémoire et au combat ![36] »

Tandis que Philippe Vardon actualise ainsi ce héros : « Une blague populaire veut qu’en 732, il n’ait pas arrêté les Arabes à Poitiers, mais à moitié… Mais c’est justement en considération de la désastreuse situation actuelle en matière d’immigration-islamisation que Charles Martel est vraiment perçu, au-delà de sa figure historique, comme un mythe fondateur.[37] »

Le chevalier/militant extrémiste de droite se doit donc de combattre l’« invasion » migratoire, dans le cadre d’une nouvelle Reconquista :

« Dans une Europe en voie de colonisation, la Reconquista est devenue un mythe mobilisateur, qu’on en fasse une acception métaphorique ou plus concrète… À côté de la reconquête de nos territoires, ou plutôt en préalable à celle-ci, il est une première reconquête à mener : celle de nos racines, de notre identité, et au-delà même de notre âme.[38] »

Ainsi, la ville de Calais et sa « jungle » sont analysées par l’extrême droite comme le symbole, et la manifestation concrète, de la crise migratoire à venir et de cette nécessaire reconquête, voire de la guerre ethnique qui découlera de cette « immigration-colonisation » :

« Depuis des mois, Calais est devenue le symbole dans notre pays de la véritable invasion à laquelle est confronté notre continent. Rappelons qu’en 2015 ce sont plus d’UN MILLION d’immigrés clandestins qui ont pénétré sur le sol européen. Agressions contre les forces de l’ordre, contre les automobilistes et des chauffeurs routiers, émeutes en ville, désagrégation totale du tissu social et économique – voilà ce qu’est devenu le quotidien de la ville martyre, avec une terrible accélération ces dernières semaines. Au sein de la fameuse “jungle” elle-même, on ne compte plus les violences (plusieurs journalistes en ont fait les frais) et les agressions sexuelles, y compris sur les enfants. Cette situation est le fruit d’une politique irresponsable, dont sont coupables les dirigeants politiques nationaux comme européens, à Paris, à Berlin, à Bruxelles.[39] »

Le militant d’extrême droite se propose d’aider ces populations, mais uniquement les « albo-européennes », comprendre les populations « blanches » car il faut, selon eux, aider « les nôtres », au sens racial de l’expression, avant « les autres » : « Soyons capable de ce réflexe élémentaire : un Européen est en difficulté ? Je l’aide. Pourquoi ? Parce que c’est un Européen. Je fais pour ma communauté ce que les autres font pour la leur. Spontanément. Naturellement. Légitimement »[40]. L’auteur de ces lignes, Pierre Vial, était un maître de conférences médiéviste de l’université de Lyon III, et auteur d’un livre sur la chevalerie européenne[41]. Le même avait lancé un appel allant dans ce sens en 2004 dans son magazine Terre et peuple : « Nous appelons donc les Européens soucieux de rester ce qu’ils sont à se regrouper, à s’unir pour s’entraider et se donner ainsi les moyens d’exister. Quant aux Européens qui n’auront pas ce réflexe de salut, tant pis pour eux… Qu’ils crèvent »[42]. Chevaleresques soit, mais avec des limites. De fait, nous trouvons ici deux idées-forces : 1/l’Autre est inassimilable et foncièrement hostile ; 2/il faut défendre « notre identité » et « notre sol »…

L’orée du xxie siècle est donc vue par les militants de ces extrêmes droites révolutionnaires comme une sorte de nouveau Moyen Âge, une sorte de fin de civilisation sombrant dans la barbarie, sous les coups de boutoir d’une immigration arabo-musulmane pratiquant une forme de colonisation (l’« immigration-colonisation »). En effet, la politique de regroupement familial a permis, selon eux, l’installation définitive d’une population allochtone, racialement différente (au contraire de l’immigration intra-européenne des années 1900-1970) et culturellement inassimilable. C’est ce qu’ils appellent le « grand remplacement ». Le militant/chevalier, s’identifiant aux Francs de Charles Martel, se doit de défendre le nouveau Saint-Empire Romain germanique qu’il appelle de ses vœux, afin d’empêcher la création de nouvelles enclaves musulmanes en Europe, comme il en a existé au Moyen Âge (Espagne médiévale, Septimanie). Ce discours est particulièrement intéressant, sur le plan de l’histoire des idées, car, historiquement, ces courants de l’extrême droite étaient jusqu’alors plutôt pro-arabes. Cela indique un renversement complet des positions théoriques vers une défense de la pensée identitaire, vers un repli ethnique. Nous sommes loin de la fascination qu’exerçait auparavant la civilisation arabo-musulmane à l’extrême droite : révolutionnaire, anticapitaliste, viriliste, anti-occidentale et antimoderne, proche de la « Tradition ».


Notes

[1] Pour la présentation de Julius Evola, voire infra.

[2] René Guénon (1886-1951) est un ésotériste français, ayant théorisé la « Tradition primordiale », une métaphysique cherchant à trouver des similitudes dans les grandes religions. L’objectif était de renouer avec la société traditionnelle, organique, européenne perdue à la suite de l’avènement de la Modernité. Le discours de Guénon est d’essence contre-révolutionnaire et antimoderne (Jean-Pierre Laurant, René Guénon. Les enjeux d’une lecture, Paris, Dervy, 2006 ; Bisson, René Guénon, une politique de l’esprit, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 2013).

[3] Dominique Venner (1935-2013) est une figure importante de l’extrême droite européenne, fasciné par le néofascisme, le Moyen Âge et les samouraïs. Il a renouvelé le discours raciste de la frange la plus radicale de l’extrême droite.

[4] En effet, il existe des liens forts entre les différentes tendances étudiées ici : des nationalistes-révolutionnaires furent membres du GRECE ; les néo-droitiers et ces nationalistes-révolutionnaires publièrent chez Pardès, le principal éditeur traditionaliste-révolutionnaire. Ce dernier courant fut important dans les années 1980/1990 au sein du GRECE. Des cadres du GRECE ont participé à, voire sont à l’origine de, l’apparition de la mouvance identitaire, etc.

[5] Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1962.

[6] Sur l’aspect mythique, voir Jean-Pierre Sironneau, Sécularisation et religions politiques, Paris, Mouton, 1982, pp. 293-298.

[7] La Maison des chevaliers de l’hôpital de Sainte-Marie-des-Teutoniques à Jérusalem a été fondée en 1190 en Terre Sainte pour soigner les pèlerins. Il fut transformé ultérieurement en ordre militaire. Progressivement, il abandonne ses missions en Terre Sainte pour se replier dans le monde germanique et slave, surtout en Prusse et en Livonie.

[8] Stéphane François, Le Nazisme revisité. L’occultisme contre l’histoire, Paris, Berg International, 2008 ; Les Mystères du nazisme. Aux sources d’un fantasme contemporain, Paris, Presses Universitaires de France, 2015.

[9] Le traditionalisme-révolutionnaire peut être défini comme un engagement politique et spirituel, collectif et individuel, qui vise à accélérer le retour d’un Âge d’Or. Le terme « Tradition », qui renvoie au vocabulaire guénonien, n’est pas synonyme de passéisme ou de pensée réactionnaire. Il fait au contraire référence à une supposée « tradition primordiale » encore présente en Occident et en Orient (Islam). Ce traditionalisme-révolutionnaire défend au contraire une conception révolutionnaire, mais involutive et cyclique de l’histoire qui rompt avec l’évolutionnisme, le scientisme et les utopies progressistes. Il est révolutionnaire car il propose à la fois une rupture radicale dans la sphère collective (rejet du monde issu des Lumières et retour à une société organique) et ontologique (retour du spirituel).

[10] Julius Evola, Métaphysique de la guerre [1935], Milan, Archè, 1980 ; La Doctrine aryenne du combat et de la victoire [1940], Puiseaux, Pardès, 1987.

[11] Julius Evola, Le Mystère du Graal et l’idée impériale gibeline [1937], Paris, Éditions Traditionnelles, 1967.

[12] Julius Evola, Orientations [1950], Puiseaux, Pardès, 1988.

[13] Alain de Benoist, « Julius Evola, réactionnaire radical et métaphysicien engagé. Analyse critique de la pensée politique de Julius Evola », Nouvelle École, n° 53-54, 2003, pp. 147-169.

[14] Pauline Picco, « Des réseaux culturels, éditoriaux et militants transnationaux : Ordine Nuovo et les edizioni Europa (1955-début des années 1970), in Olivier Dard (dir.), Supports et vecteurs des droites radicales au xxe siècle (Europe/Amériques), Bern, Peter Lang, 2013, pp. 90-109.

[15] Stéphane François, « Evola, l’antisémitisme et l’antimaçonnisme », Critica Masonica, n°6, 2015, pp. 103-122.

[16] Il a été redécouvert au début des années 2000 par l’extrême droite américaine connue sous l’expression d’« alt-right » (Alternative Right), mouvance informelle d’ethnodifférentialistes, de suprémacistes blancs et de néonazis, réutilisant et discutant les productions théoriques des extrêmes droites révolutionnaires européennes, en particulier celles analysées dans le présent texte.

[17] Stéphane François, Au-delà des vents du Nord. L’extrême droite française, le Pôle nord et les Indo-Européens, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2014.

[18] Bernard Marillier, Chevalerie, Puiseaux, Pardès, 1998, pp. 36-37.

[19] Julius Evola, Le Mystère du Graal et l’idée impériale gibeline [1937], op. cit.

[20] Jacques Le Goff, L’Europe est-elle née au Moyen Âge ?, Paris, Seuil, 2003, p. 61.

[21] Rodolphe Badinand, Requiem pour la Contre-Révolution, Billère, Alexipharmaque, 2008, pp. 115-124.

[22] Alain de Benoist, L’Empire intérieur, Montpellier, Fata Morgana, 1995, p. 131.

[23] Frédéric Encel, Horizons géopolitiques, Paris, Seuil, 2009, p. 100.

[24] Alain de Benoist, Critiques. Théoriques, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2002, p. 467.

[25] Maurice Duverger, « Présentation », in Tulard Jean (dir.), Les Empires occidentaux de Rome à Berlin, Paris, Presses Universitaires de France, 1997, p. 4.

[26] GRECE (Alain de Benoist et Charles Champetier), Manifeste pour une renaissance européenne. À la découverte du GRECE son histoire, ses idées, son organisation, GRECE, Paris, 2000, p. 79.

[27] Alain de Benoist, L’Empire intérieur, op. cit., pp. 117-118.

[28] Alain Guerreau, L’Avenir d’un passé incertain. Quelle histoire du Moyen Âge au xxie siècle, Paris, Seuil, 2001.

[29] Alain Boureau, « Moyen Âge », in Claude Gauvard, Alain de Libera et Michel Zink, Dictionnaire du Moyen Âge, Paris, Presses Universitaires de France, 2002, pp. 950-953.

[30] Philippe Faure, « Tradition et histoire selon René Guénon : un regard sur le Moyen Âge », Politica Hermetica, n°16, 2002, pp. 15-39.

[31] Philippe Vardon-Raybaud, Éléments pour une contre-culture identitaire, Nice, Idées, 2011, p. 146.

[32] Ibid., p. 16.

[33] Philippe Vardon-Raybaud, Militants, Nice, Idées, 2014, pp. 16-18.

[34] Nicolas Lebourg, Le Monde vu de la plus extrême droite. Du fascisme au nationalisme-révolutionnaire, Perpignan, Presses Universitaires de Perpignan, 2010.

[35] William Blanc & Christophe Naudin, Charles Martel et la bataille de Poitiers. De l’histoire au mythe identitaire, Paris, Libertalia, 2015.

[36] Collectif, Nous sommes la Génération Identitaire, « Textes fondateurs », Nice, Idées, 2012, p. 21.

[37] Philippe Vardon-Raybaud, Éléments pour une contre-culture identitaire, op. cit., p. 161.

[38] Ibid., pp. 209-210.

[39] Non signé (2016), Identitaires, n° 23, mai-juin 2016, p. 7.

[40] Pierre Vial, « Appel pour un communautarisme européen », Terre et peuple, n° 24, printemps 2004, p. 3.

[41] Pierre Vial, La Chevalerie européenne, Boulogne-Billancourt, DÉFI, 1998.

[42] Pierre Vial, « Appel pour un communautarisme européen », art. cit., p. 3.