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« Ni droite, ni gauche : en avant ! » : en quête d’une « Troisième voie »

Affiche de propagande travail en Allemagne - VichyPar Nicolas Lebourg

Si, au cœur de l’idéologie de l’extrême droite se tient la dénonciation de la réduction de l’homme à l’économique, les fascistes ont fait montre de plasticité et de pragmatisme en considérant que « le fascisme n’est pas attaché particulièrement à un système de production »[1]. Pour les néo-fascismes, exclus du système politique, pourfendre symétriquement les matérialismes capitaliste et marxiste est tâche dialectique complexe lorsqu’ils voient l’ordre mondial être bipolarisé par l’affrontement de ceux-ci. Les études sur les néo-fascismes éludent d’ailleurs amplement la question de leurs théorisations économiques, signe du peu de sérieux prêté aux néo-fascistes, et, par là même, de la complexité pour eux à produire un discours viable et audible (et réciproquement : leur difficulté à la production de thèses économiques explique en partie le peu de sérieux qui leur est prêté).

Le thème est sans doute biaisé par les effets de l’analyse marxiste du fascisme, son poids comme son échec à réduire le phénomène à la dictature ouverte du capital. Avec moult difficultés, les néo-fascistes ont donc argué qu’entre le plan et le marché, il y avait le nationalisme, et ont ainsi cherché à prôner, en économie également, l’édification d’un Ordre nouveau qui soit une « troisième voie ».

Leur interprétation des « socialismes français » leur a permis de s’intégrer dans une lignée sociale qui vient compléter leur anti-communisme, mais ce socialisme peut parfois n’être qu’une logomachique défense du néo-libéralisme. Certains parmi eux ont cherché dans les régimes de l’Est l’inspiration d’une nouvelle politique révolutionnaire (du maoïsme à l’autogestion). Cette quête d’un renouveau lexico-idéologique a abouti à ce qu’une part conséquente des néo-fascistes se saisissent d’un mot nouveau pour eux : le « solidarisme ». Cependant, la clôture de l’ère industrielle et le chômage de masse n’ont pas abouti, au contraire de leurs espoirs, à ce que l’audience des groupuscules néo-fascistes s’accroisse : les masses se sont tournées vers des mouvements de l’extrême droite parlementaire et néo-libérale, désignant par là même le hiatus entre l’offre politique et la demande sociale.

Le Socialisme national, fils de la Commune

Les nationalistes brandissent les icônes de Drumont, Sorel et Proudhon, présentés comme constituant l’authentique courant socialiste français. La phase de l’anticommunisme rabique et de la lutte contre la décolonisation tend à présenter ce socialisme a minima. Jeune Nation (1949), le principal mouvement néo-fasciste des années cinquante, réclame l’instauration d’un Etat corporatiste supprimant le « capitalisme apatride ». Né de JN, Occident (1964) consacre en son journal un dossier aux « Nationalistes et la question sociale » où il se donne pour maîtres Proudhon, Sorel et Valois tout en invitant à prêter garde à ne pas être « plus socialiste que les socialistes » – risque qui paraissait fort faible, mais l’avertissement vaut signe[2]. L’autre branche née de JN, le racialiste Europe-Action (1963 ; le journal manqua d’ailleurs de se nommer Rossel, du nom du fameux officier communard), via son cache-sexe électoral qu’est le Mouvement Nationaliste du Progrès (1966), se rend au Mur des Fédérés, voulant démontrer par là sa volonté de rupture avec le caractère réactionnaire de l’extrême droite. La cérémonie devient un réel marqueur idéologique et est reprise, entre autres, par les néo-nazis de la Fédération d’Action Nationale et Européenne (1966) par le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (1979), le Parti Nationaliste Français (1983) et Troisième Voie (1985)[3].

L’Association des Amis du Socialisme français et de la Commune, proche d’E-A, est fondée en 1967[4]. Sa naissance est annoncée au sein de Socialisme européen, bulletin lyonnais fondé par l’ex-JN et ex-E-A Pierre Vial[5]. Elle affirme vouloir faire renaître un socialisme national, incarné par Proudhon, Blanqui, Sorel, Fourier, Saint-Simon et Le Play, une doctrine qui eût été tuée avec la Commune puis « étouffée, falsifiée, détournée par le courant de la pensée marxiste »[6].

La référence au blanquisme participe à la même souche d’auto-représentation, le socialisme étant ici continuellement l’exaltation de la barricade, le vitalisme anti-doctrinal, la dénonciation du « Gros argent », volontiers juif, et la fougue anti-parlementaire. Cette revendication du socialisme français comme part du nationalisme à la française correspond à une tradition politique, Georges Valois, Marcel Déat ou la Milice ayant, entre autres, amplement précédé les néo-fascistes en la matière. A compter de 1968, le nom de Proudhon ne recouvre d’ailleurs guère que l’idée d’une fédération européenne des régions mono-ethniques – son principe fédératif devenant le nom et le moyen de ce que le nationalisme allemand nomma le bindung, le lien collectif à tisser[7].

Cependant, lorsque la question relève de la formation interne, le dévoiement prêté au cours du socialisme a d’autres résonances. Ainsi, le Mouvement Nationaliste-Révolutionnaire (1979) adresse un rapport sur ce sujet à ses cadres, pour leur exposer que, suite à la Commune, le communisme a été détourné par le judaïsme marxiste afin d’organiser une « dictature juive mondiale ». Dans le cadre de la Guerre froide, celle-ci repose sur trois piliers : les USA, « véritable pouvoir du sionisme international », l’URSS, le « champ d’expériences collectivistes », et l’Europe, synthèse « de l’hypercapitalisme des trusts et du faux socialisme des soviets ». En conséquence, « l’ennemi n’est pas le communisme, la revendication ouvrière ou populaire, mais au contraire la synthèse entre marxisme et capitalisme représenté par l’aile juive du communisme ». A cette si classique vision de l’hydre économico-politique judéo-sioniste, tout  à la fois capitaliste et communiste, américaine et soviétique, répond donc la tout aussi coutumière édification d’un programme économique populiste et l’établissement d’une propagande destinée à arracher les masses laborieuses des griffes techno-marxistes pour les ramener à la Nation. Cette propagande comporte trois points essentiels : a) l’économie de l’Est « est une forme particulièrement esclavagiste des économies de type capitaliste » ; b )  l’assimilation du système démo-libéral au communisme, et de ce dernier au stalinisme « doit être le b-a-ba » ; c) il faut détruire le PCF en lui reprenant ses arguments positifs et en mettant en cause sa fonction parasitaire[8]. Ces trois points de la propagande sont tout aussi présents, durant les années quatre-vingts, dans les discours des libéraux d’extrême droite, Front National (1972) et Club de l’Horloge (1974).

Dans cette perspective, un rôle particulier est reconnu à la thématique d’une lutte contre l’immigration qui soit une lutte sociale, conformément aux préceptes de François Duprat. Confronté au début de son effondrement, le PCF tenta un temps un populisme anti-immigration : M. Malliarakis, le leader du MNR, saisit extrêmement bien l’avantage de cette tactique, voyant que Marchais « laissera forcément sur leur faim tous ceux qu’il aura ainsi attirés. Il s’ensuivra pour nous une aubaine extraordinaire dont nous lui sommes, par avance, reconnaissants »[9].

Le populisme, dans ses dimensions économiques et racistes, est donc autant un instrument de propagande dans la bataille anti-communiste qu’un élément de définition doctrinale. En somme, et toutes choses égales par ailleurs, cette vision s’intègre à la logique des critiques que Hitler faisait au mouvement pangermaniste : « Si on avait compris la force inouïe qui, de tout temps, appartient à la masse dans une résistance révolutionnaire, on aurait travaillé d’une autre façon au point de vue social comme au point de vue de la propagande. On aurait ainsi porté l’effort principal du mouvement non pas dans le Parlement, mais dans l’usine ou dans la rue »[10]. De là, dans la bérézina électorale permanente que connaît l’extrême droite de 1958 à 1984, s’impose un balancement stratégique, particulièrement notable chez François Duprat, qui anime ses Groupes Nationalistes-Révolutionnaires à la lisière d’un FN dont il est le numéro deux jusqu’à son assassinat (1978).

D’une Révolution conservatrice l’autre

Les GNR introduisirent dans l’extrémisme français les redéploiements lexico-stratégiques du national-bolchevisme allemand des années soixante-dix. Ils proclament leur désir de « Rupture totale avec le capitalisme, avec l’économie libérale, avec le conservatisme »[11]. Il s’agit de réaliser une « action syndicale effective » devant mettre en évidence « la nécessité d’une  » Révolution Nationale  » pour mettre fin à la crise de la Société et à la crise économique », puisque la propagande en direction de la droite s’était avérée inopérante[12]. Le positionnement socialiste répond donc à un échec de la propagande droitière, problème renforcé par une difficulté de maintien des militants : « Trop souvent, le caractère foncièrement réactionnaire de nos programmes politiques fait de nous des gens que bien peu de choses différencient des hommes de droite. (…) Ce n’est que par une constante affirmation de notre caractère propre que nous briserons le phénomène du passage à la droite régitimiste d’un trop grand nombre de nos anciens partisans et soutiens »[13].

Face à ce constant dilemme – si la droite c’est l’anticommunisme, l’électeur droitier est poussé à la préservation continue de l’offre politique – c’est donc un glissement sémantique qui s’opère : « Que l’on ne compte par sur nous pour la défense du capitalisme, fût-ce au nom de  » l’Intérêt National « , éternelle tarte à la crème des gogos du patriotisme alimentaire. Nous voulons construire un Parti Révolutionnaire, c’est-à-dire un parti voué à la destruction des structures économiques et sociales, autant que politiques, du monde actuel. Dans la société que nous voulons, privilégiés et exploiteurs n’auront pas de place, à moins de transformation complète »[14]. Les intentions sont claires : face à la crise, il faut « accentuer le côté socio-économique de nos propositions [il faut proposer aux masses]  » Le Pain, la Paix et la Liberté !  » »[15].

Derrière cette reprise du slogan du Front Populaire se dessine la volonté de marquer que le don du pain est suffisant et le socialisme non nécessaire pour assurer la paix du peuple. C’est aussi l’intelligence de comprendre que les nationalistes ne s’en sortiront pas politiquement s’ils se cantonnent plus longtemps à l’image des briseurs de grève, et qu’ils doivent en conséquence proclamer la fin de la lutte des classes par et pour la Volksgemeinschaft.

Il s’agit d’une double stratégie : à un premier positionnement de « droite nationale, sociale et populaire » destiné à l’attraction électorale (création du FN sur la base du compromis nationaliste, et devant jouer des dérives sinistristes prêtées aux droites[16]), répond dialectiquement un positionnement NR constituant un mode d’accaparement des militants et d’attraction des couches populaires[17].

Le socialisme des NR relève d’abord d’une perspective populiste faisant songer au socialisme allemand et au socialisme national de Barrès, car si ici la nation se définit par les rapports de production dont elle est le lieu, elle ne compte qu’une infime couche parasite qui empêche le bonheur économique.

Pour Duprat, l’Etat néo-fasciste organisera le « Peuple tout entier » hormis cette caste parasitaire liée au capital apatride. Les modifications de l’infrastructure ne visent que cet aspect du capitalisme : « Banques, secteurs de pointe, centres de recherches et de distribution doivent être repris par le peuple français (…). La formule la meilleure serait probablement un contrôle souple de l’Etat et la remise au public, sous forme de don ou de vente à bas prix, d’actions représentant le capital des biens retournés à la communauté nationale. (…) Nous devons donc considérer que notre programme de Libération Politique et Sociale de notre peuple passe par l’adoption d’une économie communautaire au niveau des moyens de production »[18].

La référence constante des NR au programme de 1930 du parti communiste allemand (« pour la libération nationale et sociale du peuple allemand ») est un marqueur politique signifiant. Mais le communautarisme y est nationalitaire : la restructuration des entreprises est donc bien une nationalisation et non une socialisation – nous sommes ici dans l’optique du MNR bolivien, de Drumont, des NR de Weimar, non dans celle des penseurs marxistes. Le capitalisme est de fait accepté tant qu’il est régulé, et cette régulation est essentiellement la tâche d’élimination de cette « fortune anonyme et vagabonde » qui désigne toujours les Juifs dans la langue des extrêmes droites. C’est leur exclusion de l’économie qui assure la justice sociale, c’est leur exclusion de la Nation qui assure l’union organique de celle-ci (ce qui va de pair avec celle des Arabes du lumpen-prolétariat) – d’ailleurs, dans le nouvel ordre international que Duprat appelait de ses vœux, se trouvait l’idée d’une disparition des bannières douanières entre les Etats nationalistes d’Occident[19].

Le socialisme de Duprat appelle la rude critique de Trotsky : « le nationalisme se réduit en économie à des explosions d’antisémitisme impuissantes ». Il s’agit bien d’un organicisme antimarxiste : revoici l’ombre de Moeller van den Bruck, le grand théoricien révolutionnaire conservateur allemand écrivant jadis que « Le socialisme est le fait qu’une Nation toute entière se sent vivre ensemble ». Mais cet interventionnisme étatique est sans doute trop maigre pour une part de sa base, et Duprat se doit de lui montrer que sa révolution conservatrice ne saurait se limiter à un principe de participation, de « capitalisme populaire », auquel une grande part de la droite est alors acquise.

Aussi revient-il sur ses positions économiques en précisant cette fois que la participation ne se fera pas par entreprise mais sera une « participation GLOBALE à l’échelle de la production nationale ». L’ennemi n’est pas le capitalisme, l’ère des self-made-men étant louée, mais le règne de la technocratie et du capitalisme international « dont le Sionisme est l’instrument politique et l’inspirateur idéologique ». Le « Socialisme nationaliste » se devrait donc de restituer l’économie à la Nation par le biais du « plein développement de la libre entreprise » qui est un « véritable antidote au capitalisme monopolistique »[20].

Le discours marqué à gauche recouvre donc une idéologie ancrée à droite. La référence aux self-made-men témoigne sans ambages non seulement d’un soutien au capitalisme dans sa forme la plus radicale mais aussi sa justification théorique : le darwinisme social, fondement légitimateur du règne des robber barons. Il apparaît que le néo-fascisme, qui ne cesse de clamer son opposition au néo-libéralisme, peut ainsi en être bien plus proche qu’il ne le croit lui-même, et la Révolution conservatrice néo-libérale être servie par une idéologie fondamentalement anti-libérale, inspirée de la Révolution conservatrice allemande. C’est là une perspective qui se retrouve dans les raisons du succès électoral postérieur de l’extrême droite, mais qui est loin de faire l’unanimité des néo-fascistes dans les années soixante et soixante-dix.

A l’Est… tout de nouveau

Les disciples de Jean Thiriart ont présenté l’évolution de cet ancien collaborateur sous le signe du progressisme et de la jouissance d’une Weltanschauung le plaçant au niveau de Marx[21]. La chose relève de la propagande, la « vision du monde » de Thiriart restant fondamentalement fasciste. Son évolution idéologique est entamée par sa conversion aux thèses d’Oswald Mosley. L’ancien ministre travailliste et leader de la British Union of Fascists considère que doit être édifiée la Nation européenne autarcique jouissant des ressources de l’Afrique. L’agriculture doit être nationalisée et planifiée, le corporatisme et le service minimum dans toutes les entreprises instaurés. La construction européenne est critiquée en cela qu’elle cherche d’abord à unir les nations économiquement, puis politiquement, alors que seule une inversion de cet ordre rendrait l’Europe possible. L’Etat central doit fixer les prix, si nécessaire, et les salaires, selon une grille très large afin d’encourager l’initiative (Mosley, comme Thiriart, prisant fort la liberté lorsqu’il s’agit de celle d’entreprendre). Il doit également investir massivement dans la recherche scientifique appliquée afin d’augmenter la productivité et, par un cercle vertueux, les salaires et la demande[22]. Mosley ne le précise pas mais les conceptions géo-économiques ici présentées s’inscrivent dans la lignée de concepts proposés par la RSI, Hitler et Otto Strasser, le leader de l’aile  » gauche  » du NSDAP. La formulation choisie lui permet toutefois d’exprimer sous l’angle de l’utopie économico-sociale ce qui est avant toute chose un projet totalitaire racial et culturel[23].

Jeune Europe (1962), la formation de Thiriart, propose que l’Etat européen exproprie les intérêts américains, réalise une autarcie relative, et instaure la planification économique. Elle dénonce comme une « monstruosité réactionnaire » le « capitalisme d’Etat » soviétique. Toute nationalisation est récusée au bénéfice d’une cogestion de la production des entreprises et d’une régulation étatique du rapport salaires-prix (influence de Mosley)[24]. Pour Thiriart communisme et capitalisme ne sont que maladies de civilisation infantiles. L’Europe, jouissant d’une monnaie unique, doit appliquer un socialisme spartiate, qui sait que « la nation est le contenant et le socialisme le contenu ». Ce mouvement déjà amorcé par la Chine et la Yougoslavie, est censé devoir inexorablement porter le communisme vers le « communautarisme », préparant ainsi la jonction de l’Est et de l’Ouest européens. Cependant l’Europe autarcique, en brisant les monopoles, devrait assurer le caractère darwinien du marché, protéger « la libre entreprise » qui « garantit la liberté politique », et réaliser « l’hégémonie des producteurs »[25]. En accord – quoiqu’elle ne cesse de les attaquer – avec E-A et Tixier-Vignancour, JE exige le redéploiement de l’aide au Tiers-Monde au bénéfice de  l’économie française, mais évolue aussi vers l’éloge des coopératives comme complément de l’entreprise privée, la nationalisation des grands groupes et la validation d’un « communisme national, phase transitoire vers le communautarisme européen ». La position est en fait parfaitement résumée par un visuel de couverture de la presse de Thiriart où, sous le titre « Le National-communisme européen? », apparaît une croix celtique derrière un drapeau communiste que l’on tire[26].

Redécouvrant Niekish, Thiriart évolue vers un « national-bolchevisme européen », rêve d’une fusion de l’URSS et de l’Europe qui reprendrait la jouissance de l’Afrique, économiquement décrit comme un « communisme démarxisé » qui est analogiquement renvoyé à la NEP – ce qui ne doit pas masquer que cette NEP est conçue en tant qu’état et non en tant qu’étape, différence primordiale s’il en est[27].

Les références à Thiriart, Niekish et à Otto Strasser sont explicites dans un mouvement, l’Organisation Lutte du Peuple, co-fondé par la section nantaise d’Ordre Nouveau (1970), exclue en 1971, et un groupe né d’Occident mais revenant aux positions d’E-A, Pour une Jeune Europe (1969)[28]. PJE participe à la fondation d’ON puis le quitte en dénonçant le fait que « l’épiderme anticommuniste à tout crin [d’ON] la conduit à se comporter en allié objectif du régime ». L’année suivante, PJE appelle à manifester avec les gauchistes contre un meeting d’ON, au nom de « la lutte contre la réaction et les suppôts du capital »[29]. L’OLP reprend le positionnement dit « nazi-maoïste » né des réflexions de l’italien Franco Freda, c’est-à-dire, en amont, du choc du Maggio rampiante. Lotta di Popolo, l’organisation de M. Freda, a organisé sa micro-internationale et innové avec des slogans tels que « Vive la dictature fasciste du prolétariat ! ».

Le discours fondateur de cette tendance voit M. Freda critiquer violemment les positions de JE, dont il provient (et dont il garde le concept d’une Europe devant se libérer du joug capitaliste américano-soviétique par l’alliance avec le tiers-monde), au profit d’un révolutionnarisme foncièrement évolien. S’inspirant de Gramsci (il faut encore une décennie au GRECE pour l’oser), il dénonce « l’hégémonie politique » de la bourgeoisie dont Marx et Engels, dit-il, ont « magistralement » dénoncé la dictature. Il faut « adopter une structure – pour ainsi dire – communiste » quoique anti-égalitariste. « Toutes les richesses matérielles » doivent être propriété de l’Etat qui doit planifier la consommation et les naissances conformément à l’organisation de la production. La fonction économique englobe la totalité du fait social, ce qui est en fait un habillement de l’ordre étatique comme réalité supérieure. Ainsi si une personne enfreint une loi tous les membres de son comité économique seront punis car l’Etat « ne reconnaît aucune réalité autonome à l’individu, mais seulement aux corps constitués ou unités productives dans lesquels il est constitutionnellement inséré ». Franco Freda achève sa démonstration par l’appel à l’unité d’action avec l’extrême gauche dans la lutte armée contre l’Etat capitaliste[30].

On a ici l’un des efforts les plus sérieux (malgré les formulations scatologiques) de définition d’un programme qui dépasse le fascisme – dont Evola tenta jadis en vain d’être l’inspirateur – pour réaliser un néo-fascisme qui soit réellement un totalitarisme et non un replâtrage autoritaire de la droite. Est ainsi renouvelée l’approche de la responsabilité collective : dans le système nazi elle reposait sur la famille, déclarée coresponsable des actes d’un de ses membres (Sippenhaft), ici les liens du sang sont remplacés par ceux de la production. L’un des axes forts de cette rhétorique est qu’elle peut produire diverses lectures, renvoyant, selon le récepteur, aussi bien à Goebbels qu’à l’extrême gauche. Le mélange de national-bolchevisme, de références marxistes-léninistes et de philosophie évolienne fournit ainsi un mélange hautement détonnant, dont on espéra sans doute qu’il puisse intensifier les contradictions internes de la démocratie de marché. Il s’inscrit toutefois de façon indépassable dans la perspective stratégique du Maggio rampiante[31]. Cela ressort également lors de l’importation du nazi-maoïsme en France, puisque l’OLP, qui affirme prôner un « socialisme viril », en omettant de préciser que cette expression fut celle de Drieu La Rochelle pour qualifier le nazisme, précise à ses membres que les mots d’ « ordre », de « sélection » et de « discipline » ne sont eux-mêmes qu’à utiliser en précisant que l’on est hors-système et anti-capitaliste. Il est spécifié : « Ne pas avoir peur d’utiliser des terminologies dites gauchistes, à condition bien entendu d’en préciser ou d’en modifier le sens »[32].

Durant la décennie soixante-dix, la domination du prolétariat dans la représentation révolutionnaire explique peut-être que les adeptes de Niekisch et Strasser évacuent des préceptes de leurs maîtres les éléments de l’extrémisme agrarien anti-industriel. Seule l’OLP, présenta cet aspect en rendant hommage aux Khmers rouges, hommage que l’on retrouva dans le Partisan européen (1986), accompagné de ceux adressés à Mao et au régime albanais. L’ambiguïté perdure puisque, dans le numéro même où figure la première reprise de l’aigle national-bolchevique de Niekisch, Le Partisan européen hurle au complot juif contre la France derrière les manifestations estudiantines[33]. C’est là – ils n’en peuvent mais – l’un des traits les plus constants des nationalistes : en appeler à la révolution et à la jonction avec le peuple, mais in fine rejoindre la réaction au premier mouvement social survenu.

Néanmoins, cette période a fait surgir une foison de mots-concepts, mots-slogans, une habitude de redéfinir les mots d’ordre, qui ne va pas cesser d’irriguer certaines praxis[34]. Toujours dans une perspective européiste, et encore sous le signe de Mai, d’autres néo-fascistes avaient quant à eux, pendant ce temps, trouvé dans le titisme et le proudhonisme une formulation modernisée de leur utopie.

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