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L’initiative U.D.C. vise l’ennemi intérieur

Propos de Jean-Yves Camus recueillis par Joël Depommier

Est-ce qu'il y a actuellement une montée des droites dures et de l'extrême droite en Europe? Si oui, quelles sont leurs spécificités par rapport aux droites nationalistes antérieures?

Jean-Yves Camus Le centre de gravité du débat politique et du vote se sont incontestablement déplacés vers la droite en Europe occidentale et cela s'est produit graduellement. L'émergence électorale des premiers partis populistes xénophobes, en Scandinavie, se passe au milieu des années 70. Vient ensuite dans les années 80 la montée en puissance du FN français, du Vlaams Blok flamand, mouvements d'extrême droite assez classiques. Dans les années nonante arrivent des formations qui possèdent la particularité de n'être absolument pas de filiation fasciste et qui rompent avec la tradition, bien ancrée à l'extrême droite, de faire de la politique uniquement pour témoigner. La Lega nord, le Dansk Folkeparti, le parti du Progrès norvégien, veulent conquérir le pouvoir.

Ils y participent parfois. Ce sont davantage des droites radicales, anti-étatiques, anti-système, opposées à l’immigration mais surtout au multiculturalisme, capables de «lisser» leur discours pour acquérir une acceptabilité totale dans le mainstream politique. La liste Pim Fortuyn puis le phénomène Geert Wilders en Hollande, sont de la même veine. Le FPÖ autrichien se situe à cheval entre continuité avec le pangermanisme ou la Konservative Revolution et volonté d’adaptation à la modernité politique.

Quel rôle jouent l’anti-islamisme de même que les attaques contre tout type de minorités dans l’argumentaire de ces droites?

Ce n’est pas l’anti-islamisme qui mobilise ces partis, car il est légitime de s’opposer, d’un point de vue universaliste et laïc, contre le projet politique régressif, réactionnaire, de l’islam politique. Leur idée à eux, c’est que l’islam est un fait culturel autant que religieux et que même «modérés», «éclairés» ou nonpratiquants, les musulmans n’ont pas leur place en Europe.

Est-ce que selon vous l’UDC peut être rangée dans la catégorie de l’extrême droite? A-t-elle des spécificités par rapport aux autres partis de droite sur la scène européenne? Si oui, lesquelles?

L’UDC est une droite radicalisée: c’est un vieux parti agrarien que Blocher a réorienté idéologiquement et dont l’aile modérée a progressivement été mise à l’écart. En ce sens, elle est un cas unique en Europe, presque l’inverse de l’ancien MSI italien que Fini a mené vers le centre-droit. L’UDC a pour particularité, comme me l’a signalé KarlGrünberg, d’avoir quasiment inventé en Suisse la forme du parti politique centralisé au niveau fédéral, qui fait ensuite «descendre» son organisation au niveau cantonal, et non l’inverse. En outre, il évolue dans le cadre très particulier d’un pays plurilingue et a réussi à transcender la barrière linguistique, ce que ni le FN belge ni le Vlaams Blok n’ont pu faire. Dans cette optique d’ailleurs, Oskar Freysinger qui est biculturel, possède un atout que n’a pas Blocher.

Que pensez-vous de la dernière initiative de ce parti sur le renvoi automatique des criminels étrangers ?

L’initiative «renvoi des criminels étrangers » ne peut être comprise que dans son contexte: celui d’une multiplication des initiatives populaires visant à faire progresser l’idée que la Suisse, parce qu’elle est neutre, a ses ennemis non pas à l’extérieur mais à l’intérieur. Que cet ennemi, par son comportement ou ses références culturelles (cf. les minarets), altère l’identité profonde de la Suisse. Et que l’essence de cette Suisse, c’est le «Volk» au sens germanique du terme, c’est-à-dire une ethnicité invariante à travers les âges.

Comment expliquez-vous que ces partis de la droite dure ont souvent une base et un électorat populaire, alors qu’ils sont souvent des tenants de l’ultralibéralisme?

J’y vois deux raisons. La première est qu’il existe une composante autoritaire/ethnocentrique aussi en milieu populaire, en particulier en milieu de culture ouvrière. Les valeurs d’ordre et de sécurité, de hiérarchie, de respect envers l’autorité et le culte de la valeur travail, sont des réalités dans ces milieux. La seconde raison est que pour nombre de gens modestes, la richesse de Le Pen, Blocher ou Haider est moins importante que leur capacité à chambouler un système dont ils ont plus qu’assez, parce qu’il participe, gauche et droite confondus, d’un même alignement sur les valeurs dominantes, d’un même mode de fonctionnement des élites, qui n’a pas changé la vie au quotidien. Les droites radicales modernes savent en outre habilement mêler propositions ultra-libérales et protectionnisme, glorification de la «lutte pour la vie» et demande d’Etat- protecteur pour les plus démunis, à condition que ce soit «les nôtres et non les autres».

Sur la scène politique suisse est apparu un nouveau mouvement, le Mouvement des citoyens genevois (MCG), qui s’est étendu aussi aux cantons de Vaud et de Neuchâtel. Ce parti dénonce en priorité les travailleurs frontaliers, tout en se revendiquant «ni de gauche, ni de droite». Où classeriez-vous ce type de parti ?

Le MCG est une sorte d’OVNI politique. Remarquons d’abord que le slogan «ni droite ni gauche» indique historiquement presque toujours une idéologie de type nationaliste-révolutionnaire. Zeev Sternhell y voit même l’origine française du fascisme. Le MCG n’est pas fasciste. Il est souverainiste, populiste, joue sur la personnalité transgressive d’Eric Stauffer. La désignation des frontaliers comme cible et la mise en avant d’élus d’origine étrangère font qu’il est autre chose qu’un mouvement anti-multiculturaliste : il est xénophobe au sens strict du terme, c’est-à-dire pour une citoyenneté pas totalement fermée et pour la préférence nationale. Son problème majeur sera de se partager avec l’UDC le créneau électoral des droites radicales. Par contre la volonté de l’UDC de se séparer de ses radicaux (cf.l’affaire Junod) et le fait que le MCG est une formation locale à faible degré de professionnalisation, le rend plus susceptible que l’UDC d’accueillir des militants venant de l’extrême droite extra-parlementaire.

Quelles sont les réponses que doit apporter la gauche face à l’extrême droite pour éviter d’être dans la pure réaction-protestation et à la traîne de ces partis?

La présence sur le terrain des idées est essentielle. La droite en Europe, toutes composantes confondues, a appliqué avec succès le modèle gramscien de conquête de l’hégémonie culturelle comme préalable à celle du pouvoir politique. La gauche à l’inverse, a gardé le tort de considérer la droite comme la simple transposition dans le champ politique, d’intérêts économiques (certains disent: «de classe»). C’est à mon avis faux. Prenons le temps et de lire les auteurs de droite: qui connaît par exemple, à gauche, Gianfranco Miglio,qui a formé la pensée leghiste, qui lit sérieusement Zur Zeit, l’hebdomadaire autrichien d’Andreas Mölzer ? Un travail d’élaboration théorique est indispensable, qui passe aussi par une réactivation du lien entre les intellectuels ou chercheurs et les partis, qui souvent, ne fonctionnent plus que comme des appareils.

Paru dans Gauche Hebdo, no 47 / 26 novembre 2010

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