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Ultra Gauche et Nouvelle gauche : les autonomes italiens des années 1970

autonmia_maskPar Guillaume Origoni

Au cours de mois de mars 2014, nous débattions avec  Nicolas Lebourg, des matrices idéologiques de ce qu’il est devenu courant de définir par « mouvance de l’Ultra Gauche ». A ce moment là, les manifestations contre le projet de construction de l’Aéroport de Notre Dames des Landes avaient donné lieu à des affrontements violents. La presse nationale et les chaines de télévision parlèrent, d’un « retour de l’Ultra Gauche » et « du danger de voir s’installer durablement la violence politique poussée par les groupes issus de l’Ultra Gauche ».

Réduire ce champ politique à une dimension quasi-conspirative et violente, tel que cela est régulièrement fait depuis l’affaire dite de Tarnac, est, pour le moins, une simplification outrancière. L’Ultra gauche a une histoire, des discours, des pensées, des débats, des actions.

La dénomination d’Ultra Gauche est récente et tente de circonscrire aussi bien des réalités que des groupes ou groupuscules divers  – nous reviendrons sur ces points. Afin de partager un cadre référentiel commun qui devrait nous permettre de baliser  la présente proposition, admettons que l’Ultra Gauche se distingue de l’extrême Gauche sur deux points fondamentaux. Le premier réside dans son positionnement exclusivement extra-parlementaire, et le second sur sa filiation avec les mouvements autonomes des années 1970 qui contestent tous  les pouvoirs institués.

Pour mieux comprendre ce que furent « les totos »[1] français, il convient de scruter avec attention ce qu’il advint en Italie entre 1968 et  1986[2].

Les autonomes italiens réagissent avant tout à une hégémonie : celle du Parti Communiste Italien. De façon certaine, il s’agit pour les plus jeunes militants d’extrême gauche, de s’affranchir de la structuration des luttes sociales exclusivement conduites par le PCI et les syndicats qui le représentent dans les usines de Turin ( FIAT ) et de Milan (Siemens) et dans le reste de l’Italie du Nord fortement industrialisé

Pour les autonomes, l’ennemi c’est l’Etat et la lutte des classes passe par la libération de l’individu face à ces structures de pouvoirs que sont les partis, les syndicats, mais également les universités et l’Eglise.

La multiplication et l’irruption des cercles anarchistes dans la contestation sociale prennent aussi la forme d’un conflit générationnel. Il ne s’agit plus seulement de faire du prolétariat la classe dominante, mais aussi de répondre à la nécessité de libérer l’individu prisonnier des structures qui organisent sa vie. Le choc avec le PCI et la CGIL sont frontaux car ils mêlent le public et l’intime, le macro et le micro. Nous pourrions caricaturer cette situation en expliquant que les enfants d’ouvriers sont « anarcho-autonomes », souvent étudiants, alors que les pères sont fidèles aux structures du plus grand parti ouvrier du monde occidental : le PCI de Enrico Berlinguer.

L’Italie de la guerre froide est au centre de tensions internes mais également externes. En effet, des forces antagonistes tendent aussi bien à fortifier le PCI par l’intermédiaire du Démocrate Chrétien Aldo Moro, qui comprend dés 1969 qu’une coalition entre les communistes et la DC est la seule alternative à l’instabilité chronique du pays, qu’à l’affaiblir en l’accusant d’être le « vaisseau amiral » du terrorisme.

Les structures autonomes se meuvent autour de la statue du commandeur car, s’il ne fait aucun doute que le substrat idéologique des groupes comme Potere Operaio est de matrice marxiste-léniniste, il n’en demeure pas moins que, depuis le congrès de Bologne en 1969, le parti communiste italien est ouvertement réformiste et inscrit son action dans le cadre constitutionnel. De plus, la demande de changement de paradigmes est alimentée par des mutations qui confinent avec les tabous d’une société fortement influencée par l’Eglise Catholique Romaine, y compris à gauche. Le PCI et la CGIL ne sont pas des unités de lieux, de temps et d’espace où il est possible de débattre de la place de la femme, la sexualité et des nouvelles formes de luttes.

Refusant à la fois la rigidité idéologique et morale ainsi que la structuration des partis traditionnels, les autonomes développent  une alternative complète tant par sa pratique organisationnelle « horizontale » que par la mise à disposition de nouveaux matériaux intellectuels publicisés par les figures les plus charismatiques de cette nouvelle gauche extra-parlementaire : Toni Negri, pour Potere Operaio, ou encore Adriano Sofri, pour Lotta Continua.

La matrice idéologique des activistes ou des terroristes « rouges » est fortement influencée par l’Opéraïsme italien représenté par le mouvement d’extrême gauche Potere Operaio (PO) crée en 1969 par Antonio Negri et Oreste Scalzone. Quant aux mouvements étudiants, ils donneront forme aux Autonomes, soutenus par le groupe Lotta Continua (LC).

Le mouvement de l’opéraïsme italien, dont Antonio Negri est une des figures emblématiques prend naissance au début des années soixante. Fondé sur une lecture marxiste très différente de celle du PCI car antibureaucratique, l’opéraïsme se diffuse à travers les revues Quaderni Rossi et Classe Operaia.

En 1961, A.Negri participe avec Mario Tronti et Raniero Panzieri à la rédaction des « Quaderni Rossi ». Leur but est de diffuser et d’exprimer les conceptions d’une nouvelle gauche influencée par des intellectuels italiens mais aussi français. On assiste ainsi dans les années 60, à une mise en pratique du concept de « conricerca » développé par Franco Fortini[3]. Ce dernier aurait joué un « rôle décisif pour établir des contacts entre Quaderni Rossi, Quarderni Piacentini (rattaché au PCI) et le comité de rédaction Einaudi, dont il était membre avec Raniero Panzieri notamment»[4]. Le concept de « conricerca » préconisait, selon Sergio Bologna[5], « l’intervention de l’opérateur-culturel au niveau de l’usine ou du quartier, non afin d’en tirer des renseignements avec lesquels écrire un essai de sociologie, mais de collaborer avec les ouvriers ou les locataires d’un immeuble pour construire une pratique de négociation, de mutualité, de libération »[6]. La « conricerca » est donc une pratique organisationelle, alternative aux partis traditionnels qui sera préconisée par les Quaderni Rossi et le premier opéraïsme italien, afin de pérenniser les mobilisations étudiantes et ouvrières.

De même, cette « nouvelle gauche » s’inspire du groupe français « Socialisme ou Barbarie ». Né en 1946, d’orientation marxiste, anti stalinienne et proche du communisme des conseils, le groupe « Socialisme ou Barbarie » est défendu par deux figures emblématiques, Cornelius Castoriadis et Claude Lefort. S’appuyant sur la revue éponyme de 1949 à 1965 et le mensuel, « Pouvoir ouvrier » de 1959 à 1963, ayant pour objectif de fournir aux travailleurs les informations nécessaires pour mener des luttes autonomes, c’est à dire permettre aux ouvriers d’organiser les luttes en s’affranchissant de l’aide des syndicats, vus comme des collaborateurs du système d’exploitation de la force de travail. Le groupe défend le pouvoir des Conseils ouvriers.

Ce mouvement de la « nouvelle gauche » révolutionnaire italienne va connaître, comme son homologue français, une scission interne importante entre la conception défendue par Negri /Tronti et celle proposée par Panzieri. Alors que ce dernier se base sur l’autonomie des mouvements sociaux à l’égard des partis, en choisissant de prendre appui sur les conseils ouvriers et la spontanéité des masses, Negri et Tronti veulent accélérer le mouvement protestataire par le passage à l’action, en créant un parti révolutionnaire, structuré, avec un programme politique qui orienterait les luttes.

En 1963, Tronti se sépare de Quaderni Rossi et fonde la revue « Classe Operaia » dans le but de se rapprocher de la classe ouvrière « en soi », et de l’orienter ainsi vers la constitution d’une classe « pour soi » dans l’acception marxiste du terme (il traduira d’ailleurs « Le Capital »). L’idée connexe à la stratégie de Tronti est le développement d’un réseau de contacts et d’informations, tout en contribuant à la recherche théorique. Partir du cœur des luttes, des usines, sans l’intermédiaire des syndicats et des partis, afin de permettre l’émergence d’une nouvelle conscience de classe permettant de passer de la théorie à la pratique de la lutte. L’objectif est clair : développer le potentiel subversif des luttes et ouvrir la voie révolutionnaire. C’est la première étape d’élaboration avec Negri de l’opéraïsme italien, affirmant la centralité de la classe ouvrière organisée en parti révolutionnaire[7].

En 1966, M.Tronti publie « Operai et Capitale » qui aura une influence importante sur la contestation étudiante. Cette même année, une seconde rupture apparaît dans ce mouvement révolutionnaire sur la question de l’entrisme dans les syndicats et le PCI afin d’assurer une nouvelle direction ouvrière dans le parti. Cette seconde scission du mouvement de l’opéraïsme italien renforce le clivage entre la conception marxiste hétérodoxe de type léniniste et la conception de l’autonomie révolutionnaire. Cette dernière, inspirée des positions libertaires et anarchistes de «Socialisme ou Barbarie», ne cherche pas à diriger le mouvement révolutionnaire, a contrario, elle soutient l’idée que les forces subversives doivent se développer hors de lalogique bureaucratique des syndicats et des partis (suite à cette dernière rupture idéologique, Quaderni Rossi sort son dernier numéro en 1967).

En 1968, les mouvements sociaux s’intensifient, d’autant que des problèmes internationaux (la guerre du Vietnam, l’effondrement du Système Monétaire International…), confluent avec les questions nationales alors que, dans le même temps, les luttes étudiantes se couplent aux luttes ouvrières (occupation de l’université de Rome, grève dans le textile…). Ces alternatives idéologiques, couplées aux propositions opérationnelles, vont donner naissance en 1969 à deux organisations extra parlementaires majeures pour l’avenir : Potere Operaio (PO) qui s’appuiera sur l’opéraïsme ouvrier de Négri et Tronti et Lotta Continua (LC) qui défendra dans un premier temps la pensée autonome.

Comme le souligne le leader de Lotta Continua, Adriano Sofri, « si l’on devait déterminer le fil conducteur de l’expérience Lotta Continua au-delà de ses nombreux virages, il faudrait le chercher dans sa réceptivité vis à vis des suggestions provenant des luttes. Ce qui a toujours distingué LC, c’est la tendance à considérer les mouvements réels comme la principale et peut être la seule source de légitimation de sa propre existence. Elle naît comme un mouvement constitué d’étudiants et d’ouvriers déqualifiés appartenant aux  grandes usines, mais elle devient l’organisation de tous ceux qui sont logés dans des taudis, des soldats, des détenus et des chômeurs »[8].

Lotta Continua se distingue en deux points du  mouvement de l’opéraïsme de Potere Operaio : la priorité est donnée à la pratique de la lutte (il n’y a pas passage de la théorie à la pratique mais l’inverse), et cette lutte déborde du cadre de l’usine (il n’y a pas centralité de la classe ouvrière). L’exemple de la campagne « Reprenons la ville » en 1970, est significatif : elle constitue une véritable action politique de réappropriation des espaces urbains, des quartiers. De 1970 à 1971, LC investit les territoires peu politisés et industrialisés du Sud et se positionne comme opérateur de cette politisation. L’objectif étant d’unifier les luttes ouvrières du Nord et le potentiel subversif du Sud afin de dépasser le cadre des usines et de la classe ouvrière.

En son contexte, cette stratégie implique pour les acteurs de définir leur rapport à la lutte armée…

Notes

[1] Jargon avec lequel les autonomes français se définissaient eux-mêmes dans les années 1970.

[2] Ces deux dates constituent le choix de l’auteur en ce sens qu’elles marquent symboliquement l’entrée de la péninsule dans la stratégie de la tension et la sortie des années de plomb.

[3] Franco Fortini, « Dieci Inverni 1947-1957. Contributi ad un discorso socialista », Feltrinelli, Milan 1957, réedité en 1973.

[4] Andrea Cavazzini « Le bon usage des ruines. Franco Fortini et la question des intellectuels dans la séquence rouge italienne », Cahiers du Groupe de Recherche Matérialiste (GRM), 2010.

[5] Sergio Bologna participa aux « Quaderni Rossi » en 1964 et fonda « Classe Operaia » avec Mario Tronti et Toni Negri. En 1966, il enseigne à l’université de Trente et contribue aux « Quaderni Piacenti ». Il fera parti du premier secrétariat de PO en 1969, qu’il quittera au début des années 1970 pour désaccords sur la politique générale de l’organisation.

[6] Sergio Bologna, « « Industria e Cultura », in M.de Filippis « uomini usciti di pianto in ragione », Rome, Manifestolibri, 1996.

[7] Diego Melegari « Negri et Tronti, entre social et politique : L’opéraïsme et la question de l’organisation, Cahiers du Groupe de Recherhce Matérialiste, 2010.

[8] Cité dans « Storia di Lotta Continua » de Luigi Bobbio, Milan, Feltrinelli, 1988.

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