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L’Ultra gauche : de Toni Negri au « comité invisible »

chat de schrodingerPar Guillaume Origoni et Florence Delfort

Le mouvement autonome italien influence l’ensemble de la gauche extra-parlementaire européenne tant la complexité des contradictions qu’il doit résoudre est multiple : s’affranchir de la tutelle du Parti Communiste Italien, analyser la mutation du tissus économique et donc des moyens de productions, s’adapter et répondre à la stratégie de la tension qui a pour but de le diaboliser et répondre aux besoins d’émancipation sociétaux de la jeunesse[1]. C’est en tentant de répondre à cette complexité que le mouvement s’est divisé et a généré des moyens de luttes distincts, bien que dans la pratique, il ne fut pas rare de voir apparaître des alliances opérationnelles entre groupes antagonistes.

Le couplage entre cette influence croissante au sein d’une partie de la société italienne et l’usage de la lutte armée entraîne une action répressive[2]. Une vague d’arrestation massive est ordonnée par le juge Pietro Calogero. Le Juge Calogero également à l’origine de « l’affaire Hypérion »[3] et des mandats d’arrêts contre Oreste Scalzone et de Toni Negri qui se réfugient en France, hypothétise que les intellectuels de la mouvance autonome italienne sont les cerveaux du terrorisme rouge. Cette analyse connue désormais sous le nom de « Théorème Calogero » ou « théoréme du 7 avril 1979 » reste à ce jour objet d’affrontement. Pietro Calogero, fut chargé des enquêtes portant sur les dossiers les plus emblématiques de l’histoire de la violence politique et criminelle de l’Italie contemporaine : l’attentat de Piazza Fontana[4] , les enquêtes sur les services secrets déviés[5] et d’autres actes de violence liés à la stratégie de la tension.

C’est en France que Toni Negri trouve refuge grace à la bienveillance de l’éxécutif français par le biais de la doctrine Mitterand. Il apparait peu probable qu’il fut la figure spectrale, le grand manipulateur de l’autonomie européenne en général et française en particulier, mais son influence est certaine. Jean-Marc Rouillan explique en ces termes  la spécificité des échanges qu’il a pu avoir avec le professeur de Padoue :

« Je suis en contact avec le professeur Negri au cours des années 80 , suite à l’introduction de son travail en France par Yann Moulier-Boutang. Negri pourrait être associé à l’image du « grande vecchio », en ce sens qu’il a une influence certaine sur les militants révolutionnaires de gauche en France, en Italie et dans une moindre mesure à l’échelle européenne. Mais, il s’agit d’une influence culturelle et politique. Il ne manipule, ni les autonomes, ni la gauche marxiste-léniniste. Il n’y a aucune portée opérationnelle de sa part. Je peux affirmer ceci car nous avons été proches. C’est un personnage très important. Les rapports avec Negri sont allés très loin, il m’invitera dans sa maison familiale à Venise. Ce n’était pas un ami, car c’est difficile de parler d’amitié avec quelqu’un comme Toni Negri, mais il y a avait un rapport affectif. Nous voulions faire une agence européenne d’information de l’autonomie grâce à la force de l’autonomie italienne. Nous avons travaillé longtemps, il faisait les liens avec les italiens qui arrivaient clandestinement en France (…) »[6]. 

Toni Negri est le symbole de pratiques sociales qui permettent un partage d’expériences, d’échanges doctrinaux mais aussi de conseils pratiques afin de renforcer l’efficacité des services d’ordres lors des manifestations ou l’amélioration des tactiques de guérilla urbaine. 

Cependant, le terme autonome n’est pratiquement plus utilisé aujourd’hui, tant sa puissance évocatrice est liée au cadre de la guerre froide, aux années 70, au marxisme-léninisme, à la pensée anarchiste. Nous l’avons vu, l’autonomie désigne aussi bien un mouvement, une communauté, qu’une pratique et parfois un programme, dont l’existence est liée à un épanouissement qui ne peut et ne doit se faire qu’à l’extérieur des structures de pouvoir. Or, l’adhésion du monde occidental dans son ensemble, aux thèses de Friedrich Von Hayek et aux directives de Milton Friedman a progressivement vidé de leurs substances les corps intermédiaires et les leviers dont disposaient les appareils étatiques.

Il devient alors difficile de se positionner face à un « bloc » constitué par une idéologie qui prône la fin des idéologies. Les autonomes n’ont plus d’ennemis ; ceux-ci ont été vaincus pour laisser place à une forme de domination désincarnée. Les Etats sont faibles et le capitalisme familial mute. Etre autonome en 2014 est-ce pertinent ? En d’autre terme, vis-à-vis de quoi ou qui peut-on revendiquer une autonomie ? A cette question il semble difficile de répondre et de façon logique, mais, en observant le langage utilisé  nous pouvons voir apparaitre une réalité nouvelle. On parle désormais d’Ultra Gauche, sans qu’il soit réellement possible d’en définir les contours sémantiques et sémiotiques. A ce propos, on note que l’une des conséquences de l’effondrement de l’URSS est d’avoir figé la représentation que l’Occident a de son propre échiquier politique : « l’extrême gauche » désigne aujourd’hui les résidus des Parti Communistes.

Qui sont donc les Black Blocs rendus visibles depuis 1999 lors des manifestations de Seattle ? Représentent-ils les descendants des autonomes ?

Nul doute que les pratiques et tactiques utilisées par les Black Blocs relèvent d’une transmission générationnelle[7]. On assiste à une capitalisation du savoir insurrectionnel des années de plomb : utilisation de la foule comme refuge, mobilité, sélectivité des attaques, désorganisation de l’ennemi…et surtout une attirance prononcée pour la violence comme moyen d’expression.   Il semblerait toutefois que les motivations soient différentes. C’est ce que relevait Nicolas Lebourg dans un l’article paru sur le site Slate que nous citions en introduction de ce travail : il ne s’agit plus, ici et maintenant, de lutter contre un pouvoir, mais plutôt de révéler la faiblesse de celui-ci face au capitalisme financier.

Il apparaît donc que l’Ultra Gauche est dans une impasse idéologique et opérationnelle. Idéologique en premier lieu, par sa demande implicite d’un Etat plus fort et opérationnelle d’autre part, car disposant d’un capital culturel qui ne trouve pas ou peu d’espace d’expression : « À la déflagration qu’a causée la simple phrase de Jospin « l’État ne peut pas tout», on devine celle que produira tôt ou tard la révélation qu’il ne peut plus rien. Ce sentiment d’avoir été floué ne cesse de grandir et de se gangrener. Il fonde la rage latente qui monte à tout propos. Le deuil qui n’a pas été fait de l’ère des nations est la clef de l’anachronisme français, et des possibilités révolutionnaires qu’il tient en réserve »[8].

La gauche radicale (l’ultra comme l’extrême, au sens donc large pris par ce terme aujourd’hui) est perçue comme menace potentielle par les services de renseignements. Les mouvements espagnols, grecs et italiens sont particulièrement surveillés. L’activité sur l’ensemble du territoire communautaire est pourtant faible : 37 attaques terroristes imputables à l’extrême gauche et 42 arrestations d’activistes constituent l’activité recensée par Europol[9]. Or, même si elle ne constitue en rien une anomalie et encore moins un déficit démocratique, l’attention portée par les services de sécurité aux mouvances issues de l’Ultra Gauche demeure parfois incompréhensible car, si l’intensité de la menace est faible, alors, pourquoi a-t-on intensifié cette surveillance depuis le début des années 2000 ? Cette contradiction prend d’autant plus de force à la lecture des collectes de renseignements recueillis par ces mêmes services. On peut citer le rapport « Extrême gauche 2000[10] », dont l’exhaustivité incontestable conduit aux deux certitudes suivantes :

  1. La DCRG, sous l’influence d’Yves Bertrand, ne semble pas sortie d’une grille analytique héritée de la guerre froide au début des années 2000.
  2. L’ensemble des partis politiques, groupes, groupuscules et associations constituant la galaxie de l’Ultra Gauche française, sont désunis, sans projets précis et rien ne permet de vérifier qu’ils pourraient être à l’origine d’une déstabilisation de l’ordre démocratique ou de l’Etat.

Les conclusions de ce rapport sont claires :

« A une désaffection certaine envers les organisations traditionnelles, ont fait pièce des formes d’engagements plus portés à l’action concrète. D’où l’affirmation de nouveaux mouvements sociaux, de certaines orientations syndicales et une toute relative réémergence de groupuscules violents. Encore convient-il de s’interroger sur l’avenir du phénomène. Réalisé pour l’essentiel durant la période 1993/1997, le dévolu jeté sur le « Mouvement social » tend, au plan hexagonal à montrer ses limites. Reste, au travers la tendance à la planétarisation des réseaux, la perspective d’une internationale antilibérale qui constituerait un nouvel espace d’expression. Solution d’avenir ou fuite en avant, telle est la question à laquelle il serait prématuré de répondre (…).Beaucoup plus diverse et divisée qu’il y parait, s’exprimant de manière discordante jusque dans ses refus, c’est donc une extrême gauche aux contours plus imprécis qui se dessine. Si elle ne semble plus devoir constituer à elle seule une menace, force est de constater que sa recherche effrénée du point de rupture et sa propension au théâtralisme n’ont pas fini, la bienveillance des médias aidant, de lui valoir des sympathies. Qu’elle se cramponne aux vieux repères idéologiques ou qu’elle s’adapte à l’évolution de la société, l’extrême gauche a, en termes d’activisme, conservé l’essentiel de ses méthodes. Entre mutation et tradition, à l’affût de la moindre opportunité pour rebondir, elle reste, ce faisant, une réalité.[11] »

La DCRG avait – à la vue des informations dont nous disposons- vu juste et ce, malgré sa culture historique   anti-communiste. Or, moins de 6 ans séparent la publication du rapport « Extrême Gauche 2000 » de « l’affaire Tarnac ». A quoi devons nous une interprétation si différente de la menace inhérente à l’Ultra Gauche ? Comment un groupe libertaire et   radical, ayant choisi un mode d’existence alternatif a-t-il pu être accusé de terrorisme ?

Il n’est pas de notre ressort d’établir un avis ou une opinion sur la compromission du groupe de Tarnac dans le sabotage des lignes TGV au cours de l’année 2008[12], il est par contre important de noter que les services de renseignements intérieurs seront modifiés suite à la décision du Président Nicolas Sarkozy : DCRG et DST fusionneront pour donner naissance à la Direction Centrale du Renseignement Intérieur (DCRI) en 2008[13]. Présentée comme un « FBI à la française » la DCRI est soumise à deux impératifs dont la résultante s’est parfois avérée instable : la légitimité de la réforme et le cadre idéologique du quinquennat Sarkozy.

La matrice néolibérale du gouvernement Sarkozy exige de ses administrations des résultats rapides, une efficacité s’appuyant sur les méthodes managériales du secteur privé afin de rompre avec l’inertie de services pléthoriques. Ce changement de registre sera d’autant plus vecteur de représentations parfois erronées, qu’il s’opère partiellement sous l’influence doctrinales d’intellectuels appartenant à la droite radicale. Nous pourrions, à ce titre, citer Patrick Buisson ou Xavier Raufer.

En 2010, ce dernier analyse « L’Affaire Tarnac » dans un article publié pour la revue « Sécurité Globale[14] » – «  De quoi Tarnac est-il le nom ? Herméneutique d’une sombre histoire ». Outre le mépris affiché pour le groupe de Tarnac par Xavier Raufer qui aurait tendance à minorer la pertinence de sa recherche, l’approche choisie de l’environnement culturel du groupe anarcho-autonome met en lumière sa complexité et parfois sa confusion mais ne laisse aucun doute sur la surévaluation de sa dangerosité. In fine, au sein même de la droite radicale, on ne considère pas qu’il existe aujourd’hui un projet de lutte armée ou un plan insurrectionnel visant à pervertir l’ordre démocratique.

La crainte qu’inspire l’Ultra Gauche aux autorités est contingente aux tensions sociales provoquées par la crise financière de 2007. Par le passé, les variations économiques, pourtant de gravité moindre, enflammaient les rues et renforçaient les partis de gauches. Ce modèle n’existe plus. Cependant, les pratiques culturelles et sociales se modifient dans le temps long et s’il existe un héritage entre les « vieux » autonomes et les jeunes activistes de l’Ultra Gauche actuelle ; cela est également vrai pour l’administration et ses services. Un legs, même informel, s’est transmis à l’intérieur des services de sécurité qui continuent à voir une menace là où ne réside que l’inorganisation et le chaos des idées. La politique est aussi le résultat des projections irrationnelles que se font les uns et les autres du bloc antagoniste. Il n’en demeure pas moins qu’au cours de la première décennie des années 2000 la gauche, l’Extrême-Gauche et l’Ultra Gauche on parfois fait front commun et donné l’image d’une force fédérée et cohérente. Ce fut ainsi le cas lors des protestations organisées en marge de la conférence de l’OMC à Seattle en 1999, des sommets du G8 à Gênes et à Göteborg en 2001 ou encore à Nice en 2011.

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On l’aura compris, le terme Ultra Gauche représente plus une pratique qu’un courant. Il s’agit dans les faits d’une expression journalistique qui peine à définir des réalités, à figer des concepts. Afin d’établir un cadre de référence qui nous permette de travailler avec une précision accrue, nous pouvons proposer le modèle suivant : la gauche regroupe les forces politiques instituées en partis et se soumettant , même de façon interrompue, au suffrage universel, alors que l’Extrême Gauche s’incarnerait dans l’ensemble des groupes et associations extra-parlementaires défendant aussi bien un projet particulier qu’une vision alternative de la société en s’appuyant sur un activisme parfois violent ; l’Ultra Gauche reste ancrée dans une volonté de transformation des règles sociales, de ses rapports de pouvoirs tout en   s’affranchissant d’une organisation centralisée. Le terrorisme découle parfois de tout ou partie de l’une de ces strates, mais il serait, bien entendu, hasardeux d’y voir un lien direct tant l’espace temps favorable à son éclosion relève à la fois d’une combinaison sociale, géopolitique voire géostratégique et d’une composante intime liée à la propre histoire de celui ou de ceux qui passent à l’acte.

Notes 

[1] Voir Guillaume Origoni, « Ultra Gauche et Nouvelle gauche : les autonomes italiens des années 1970« , Fragments sur les Temps Présents, 2 juillet 2014.

[2] Voir Guillaume Origoni, « Les Autonomes italiens, la lutte armée et le terrorisme », Fragments sur les Temps Présents, 27 juillet 2014.

[3] Hypérion était le nom d’une école de langue parisienne que certains juges, historiens, journalistes et parlementaires italien suspectaient d’être la véritable régie politique des Brigades Rouges. Les polémiques sur le sujet restent actuelles. Voir Steno 50 de la commission d’enquête parlementaire conduite sous la présidence de Giovanni Pellegrino.

[4] Le juge Pietro Calogero fut l’un des nombreux juges instruisant le dossier de l’attentat de Piazza Fontana qui le 12 décembre 1969 dans une banque du centre de Milan fit 12 morts et plus de 60 blessés. Cet attentat est considéré par les Italiens comme le point de départ de la stratégie de la tension.

[5] Voir Guillaume Origoni, « Pino Rauti : une figure de l’extrême droite italienne« , Fragments sur les Temps Présents, 31 mai 2013.

[6] Entretien du 8 Avril 2013.Marseille.

[7] « Il n’y a pas à s’engager dans tel ou tel collectif citoyen, dans telle ou telle impasse d’extrême gauche, dans la dernière imposture associative. Toutes les organisations qui prétendent contester l’ordre présent ont elles-mêmes, en plus fantoche, la forme, les moeurs et le langage d’États miniatures. Toutes les velléités de «faire de la politique autrement» n’ont jamais contribué, à ce jour, qu’à l’extension indéfinie des pseudopodes étatiques» : in « L’insurrection qui vient ». Comité Invisible. La Fabrique Editions.2007 .Paris. Pages 82/83.

[8] « L’insurrection qui vient ». Comité Invisible. La Fabrique Editions.2007 .Paris. Page 75

[9] Europol. te-sat 2012. EU terrorism situation and trend report. European Police Office, 2012.Pages 26 et 27.

[10]   La DCRG avait alors dressé sur la demande de Jean Pierre Chevènement, une liste exhaustive des différentes familles qui composent la galaxie de l’extrême gauche française ainsi que des ses sous groupes et groupuscules. Dés juin 2001 des copies d’ « Extrême Gauche 2000 » paraissent dans la presse et suscitent la polémique.

[11] Rapport « Extrême Gauche 2000 » page 49.

[12] Sur Tarnac nous conseillons le travail de décryptage de Laurent Borredon, journaliste au Monde est auteur de l’enquête : http://tarnac.blog.lemonde.fr/

[13] La DCRI est devenue depuis mai 2014 la DGSI ( Direction Générale du Renseignement Intérieur).

[14] Sécurité Globale.Numéro d’été 2010. Editions Choiseul.Paris.

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