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Les Autonomes italiens, la lutte armée et le terrorisme

Matthew_Day_Jackson_detail_Study_Collection_1_2009_3650x1100x45cm4Par Guillaume Origoni

Entre 1969 et 1977, l’Italie toute entière est en proie à d’incessantes batailles de rue entre extrême droite et extrême gauche, ou entre groupes extra parlementaires et forces de l’ordre. Il apparaît avec évidence que ce contexte permet à tous d’atteindre un saut qualitatif manifeste dans la conduite de la violence urbaine et politique.

La question de la lutte armée est effectivement centrale dès la fin des années soixante parmi les groupes révolutionnaires constitués de ces nouvelles générations de militants d’extrême gauche, d’étudiants, de chômeurs. Elle est symbolisée par la création des Brigades Rouges en novembre 1969. Un mois après, l’attentat de Piazza Fontana est perpétré, organisé et exécuté par les néo fascistes alors que les pouvoirs publics accusent les anarchistes. Cette année marque le début de la stratégie de la tension et la crainte d’un coup d’état réactionnaire, qui est d’ailleurs programmé en 1970.

On voit ainsi apparaître des petits groupes mobiles et équipés qui se détachent des cortèges pour frapper l’objectif matériel ou humain prédéterminé pour se fondre à nouveau dans la masse anonyme de la foule. L’utilisation des femmes comme vecteur de violence est également un avantage stratégique auquel les forces de l’ordre sont peu préparées dans un premier temps (l’adaptation et la réponse est toutefois rapide). L’un de ces groupes féminins, les « Zie Rosse » s’illustre à la fin des années 1970 par sa détermination. Ces pratiques ne sont pas théorisées par les autonomes, on en trouve trace dans l’Art de la Guerre de Sun-Tzu ou encore dans les manuels de Mao, mais c’est l’utilisation par des groupes de civils autogérés qui constituent la véritable nouveauté de ces formes de luttes.

On constate que les organisations armées sont souvent issues des groupes extraparlementaires comme Lotta Continua et Potere Operaio : 38% des militants des groupes armés italiens étaient auparavant dans des organisations d’extrême gauche légales (LC, PO) et à 84% présents dans l’Autonomie[1]. De même, les Brigades Rouges restent la référence des organisations combattantes et servent de refuge aux activistes « orphelins ». Il n’est pas erroné de définir cette situation comme une « véritable socialisation à la lutte armée »[2]. L’Italie est entrée dans les années de plomb, dont le déclin est amorcé par l’enlèvement et l’exécution d’Aldo Moro le 8 mai 1978. L’arrestation de Mario Moretti le 4 avril 1981 à Milan, puis de Giovanni Senzani le 9 janvier 1982 constituent la véritable dislocation du mouvement.

La violence des autonomes ne nourrit pas obligatoirement un projet, elle est parfois elle-même le projet, en ce sens qu’elle produit des dynamiques entropiques, un questionnement permanent de l’individu dans son rapport au pouvoir et notamment au pouvoir de l’Etat à la fois dans l’exercice de sa violence légitime et comme réceptacle du modèle capitaliste : «  De toute façon on se battra quand même, pas parce qu’on croit pouvoir gagner, parce qu’on aime le mouvement, la vitesse, parce qu’on à une fièvre impossible à négocier »[3].

Pour les autonomes italiens des années 1970, la prison est considérée comme un espace particulier. Depuis les mouvements de 1968-1969, de nombreux militants d’extrême gauche ont fait l’expérience de l’incarcération. Cela catalyse la création de la commission prisons de 1970 à 1973. En tant qu’opérateur de politisation, il s’agissait là encore d’accompagner et défendre des luttes sociales. Mais en 1973, la commission est abandonnée suite à un changement d’orientation de Lotta Continua qui fait le choix de se constituer en parti légal.

Or, cette même année de nombreux détenus politisés ayant connu la commission prisons, sont libérés, et pensent intégrer la lutte et le processus révolutionnaire. Le sentiment de trahison (partagé à la fois par les détenus, les membres de la commission prisons et par les militants) poussera certains à choisir la clandestinité et la lutte armée comme seule possibilité de continuer la lutte radicale. La place vacante laissée par la disparition de la commission favorisera la création des Noyaux Armés Prolétarien (NAP) en 1974 ainsi que l’intensification du climat insurrectionnel[4].

Toutefois, d’après Oreste Scalzone, membre influent de l’opéraïsme italien, «la propagande armée ainsi que d’autres tendances armées se développaient indépendamment de la stratégie de la tension et des attentats d’extrême droite »[5]. Cependant, l’intensification de la violence pendant les années soixante-dix est entretenue par les continuelles attaques néofascistes à l’égard des militants d’extrême gauche.

De même, Scalzone précise, «il n’y avait pas de dichotomie sur le principe de la lutte armée entre les formations clandestines et les groupes légaux, notamment Potere Operaio et Lotta Continua »[6]. En 1972, LC amorce un tournant militariste et demande aux Brigades Rouges de fusionner et d’assurer leur service d’ordre : « Venez avec nous et faites ce que vous savez faire le mieux : organisez notre service d’ordre. Ils nous proposaient en pratique de devenir leur bras armé »[7] .

En revanche, la distinction sera nette avec le PCI qui dès 1971 qualifie les actions des BR de «fanfaronnades provocatrices au style purement fasciste »[8]. Le PCI opte donc pour une triple stratégie de déni de la réalité politique des luttes armées :

1) En premier lieu en minimisant leur valeur politique .Les brigadistes sont décrits comme issus de «milieu plutôt louche, composé de personnes malades du point de vue clinique, psychologiquement, et s’adonnant à la consommation de substances stupéfiantes [9]», comme le déclarera le maire de Turin et membre du PCI Diego Novelli ;

2) Le deuxième niveau de cette triple stratégie est l’utilisation de la théorie du complot visant à empêcher le PCI d’accéder au pouvoir en le discréditant par l’intermédiaire des Brigades «soi-disant » rouges ;

3) Eenfin, en détournant la portée révolutionnaire des BR en ambition fasciste. « Tout acte de violence, peu importe la couleur sous laquelle elle cherche à se cacher, est toujours un acte qui ne profite qu’au fascisme » déclarera G.Amandota, représentant de la tendance la plus «à droite » du PCI dans «il corriere della Sera » daté du 4 mai 1976.

Cette stratégie de déni s’adressera également aux autres groupes engagés dans la lutte armée comme les NAP (Nuclei Armati Proletari), reliés à Lotta Continua et plus particulièrement à la «commission prisons ». Inspirés par les BR-parti guérilla et Sinistra Proletaria de Naples, les NAP sont à l’origine d’une série d’actions opérées par des réseaux indépendants qui ne répondent à aucun préalable politique ou tactique dicté par une « direction centrale ». Dans leur premier communiqué de 1974, les NAP affirment, «nous n’avons pas le choix : ou bien la révolte et la lutte, ou bien la mort lente dans les camps, les ghettos, dans les asiles, à laquelle nous destine la société bourgeoise par sa propre violence »[10].

Les NAP vont ainsi participer à ce climat insurrectionnel et à cette violence endogène qui s’intensifient avec les conséquences économiques du premier choc pétrolier de 1973 et l’annonce du projet du «compromis historique ». Parallèlement à la radicalisation des NAP, les Brigades Rouges organisent en 1972 l’enlèvement de Idalgo Macchiarani, cadre de la Sit-Siemens de Milan. Il sera libéré au bout de quelques heures, mais, l’événement fait date car il s’agit de la première séquestration politique de l’histoire italienne. En 1973, les BR multiplient les rapts dont celui du syndicaliste Bruno Labate. En 1974, ils ciblent un juge , le magistrat Mario Sossi , enlevé le 18 avril et libéré le 23 mai.

Parallèlement à ces actions, les BR participent ouvertement aux luttes ouvrières à l’usine Fiat de Mirafiori. Le consensus autour du groupe terroriste devient alors une réalité. Le 8 septembre 1974, Curcio, Franceschini et la quasi-totalité de l’état-major des BR sont arrêtés.L’année suivante , en 1975, Mara Cagol, femme de Renato Curcio et numéro 2 des BR est tuée avec un autre brigadiste lors d’un assaut lancé suite à l’enlèvement d’un industriel. En prison, Curcio et Franceschini s’occupent du front carcéral et continuent à proposer des directions aux BR, mais Mario Moretti qui reprend les rênes du mouvement donne une orientation différente aux actions du groupe armé. Accordant moins d’importance à l’alternative révolutionnaire, il reconstitue les BR dés 1976 et élabore une militarisation croissante du groupe afin d’attaquer « le cœur de l’Etat » en utilisant la technique des assassinats ciblés.

Est-ce une influence de la bande à Baader ? les avis divergent sur ce point au sein de la magistrature italienne, pour moi cette transmission opérationnelle est un mythe. C’est en suivant cette logique nouvelle, qu’un commando des BR exécute le procureur de Gènes, Francesco Coco, le 8 juin 1976. A la fin de cette même année, apparaît le deuxième groupe terroriste d’importance majeure : Prima Linea (PL). Formé d’anciens membres du service d’ordre de LC, de cadres de PO, mais aussi de jeunes étudiants provenant du mouvement autonome, Prima Linea est influencée par les leaders de Potere Operaio, Toni Negri et Oreste Scalzone[11]. En 1981, le groupe s’autodissout, certains membres rejoignent les BR, d’autres se réfugient en France[12].

Cette déliquescence des mouvements s’explique à la fois par l’autodissolution des « maisons mères » de l’extrême gauche, les réponses répressives apportées par les appareils étatiques mais aussi par le passage à la lutte armée qui agit parfois comme repoussoir sur la majorité des militants mais également comme catalyseur sur sa frange la plus radicale. A cela il convient d’ajouter qu’au cours des années 1980, alors qu’une génération d’autonomes s’essouffle en tentant de raviver les braises de luttes devenues moins porteuses dans le modèle néo-libéral émergeant, une autre, plus jeune, plus pragmatique, ayant pris une distance certaine avec le marxisme-léninisme, se concentre sur des combats politiques précis et contemporains. La contestation anti-nucléaire agrége ainsi un nombre croissant d’activistes, principalement en Allemagne, qui perfectionnent les acquis tactiques et stratégiques de l’autonomie allemande mais aussi française et italienne.

Les raisons qui firent éclore et disparaître la mouvance autonome sont donc liées à celles qui expliquant sa postérité. Être autonome, c’est avant tout désobéir de façon ordonnée à un ordre établi. Agir par l’action directe en ne servant aucun intérêt supérieur. Obtenir un résultat immédiat qui ne bouleverse pas le monde mais constitue l’entropie initiale qui désorganise l’adversaire. De ce point de vue la filiation avec les cortèges informels, le comité invisible, les Black Blocs actuels et, pourquoi pas, les Teknivals, peut être revendiquée.

Notes

[1] « Storia di Lotta Continua » de Luigi Bobbio, Milan, Feltrinelli, 1988.

[2] Marc Lazar et Marie-Anne Matard-Bonucci, Ibid.

[3] Sécurité Globale.Numéro d’été 2010. Editions Choiseul.Paris. Citation extraite de « L’iceberg des autonomes »Page 237.Bob Nadoulek.Kesserling éditeur.1979.Paris

[4] Fabrizio Carlino, «  Autonomisation de la catégorie du Lumpenprolétariat et pratique de la violence. Les enjeux de la transition de Lotta Continua aux Nuclei Armati Proletari », Cahiers du Groupe de Recherche Matérialiste, 2010.

[5] O.Scalzone et P.Persichetti « La Révolution et l’Etat », Dagorno.

[6] Ibid.

[7] R.Curcio « A visage découvert », Lieu Commun, 1993.

[8] M.Balestrini, P.Moroni, « l’Orda d’oro », Feltrinelli 2003.

[9] L’Unita, quotidien officiel du parti communiste italien. 16 décembre 1973.

[10] Tract in Soccorso « I. NAP. Storia politica dei nuclei armati proletari e requisitoria del tribunal di Napoli », Milan Libri Rossi, 1976.

[11]Frédéric Attal, ibid.

[12] Donatella Della Porta, « Social Movements, Political Violence and the State », Cambridge University Press,1995.

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